Suppression de 162 emplois chez CALCIA et fermeture du site de production à Cruas : la CGT contre-attaque avec une proposition « BETON » qui allie le respect des normes environnementales et la sauvegarde de l’emploi

Face à la multinationale HeidelbergCement qui a pour seul critère son taux de rentabilité de 8 %, les représentants des salariés agissent pour une autre solution industrielle, qui sécurise les emplois avec les meilleures technologies pour préserver le climat. 

La société Calcia employant 1 254 salariés est constituée de 23 sites ; 1 siège social (258 emplois) et 7 agences régionales (35 emplois), 5 centres de distribution, 1 site de broyage (49 emplois) et 9 sites de production (890 emplois) qui produisent et/ou commercialisent les ciments gris, blanc, la chaux, les liants à maçonner, routiers et produits spéciaux.  

Début novembre 2020, la direction de Calcia a réuni le CSEC (comité social et économique central) pour annoncer brutalement la suppression de 162 postes répartis entre le siège administratif et deux sites de production, entraînant la fermeture définitive du site de Cruas (66 salariés) dans le cadre de la mise en place d’un PSE (Plan de Sauvegarde de l’Emploi = Plan de Suppression d’Emplois). Les motifs invoqués par la direction sont la concurrence, la faible rentabilité de certains sites (4 % au lieu de 8 % attendu) et les normes environnementales.  

Pour comprendre la situation et riposter, il faut détailler économiquement et politiquement la gestion par les détenteurs du capital, et faire un focus sur le site de Cruas qui pour les dirigeants et les actionnaires doit disparaitre parce que pas assez rentable. 

La société Calcia  

Elle fait partie du groupe allemand HeidelbergCement, deuxième fabricant au monde de ciments. Dans le monde du ciment, c’est la course aux restructurations/fusions pour éliminer la concurrence, et les salariés en font les frais. Dernier en date, le nom du cimentier français Lafarge est appelé à disparaitre dans les mois à venir après sa fusion en 2015 avec le groupe Holcim (Suisse). En 2016, le groupe italien Italcementi est racheté par HeidelbergCement et entre 1990 et 1992 Italcementi avait absorbé la société française Ciment français qui existait depuis 1881.La crise sanitaire, qui a exacerbé la crise économique déjà présente, a touché entre autres le secteur du bâtiment et par ricochet le secteur de la production du ciment.  

 Dans ce contexte, HeidelbergCement, en 2020, malgré une baisse des ventes, a des résultats qui peuvent réjouir ses actionnaires : le dividende a été multiplié par 3,6, l’EBITDA (un indicateur d’analyse financière mesurant le profit dégagé dans le processus de production de l’entreprise) a progressé de 10,3 %, le cours de l’action a augmenté de 94 % en un an. Comment expliquer de tels résultats dans un contexte où la concurrence est forte et où les normes environnementales deviennent plus importantes – dixit la direction – si ce n’est en se servant de la variable d’ajustement du capital : la suppression d’emplois, et pas qu’en France.  

La fabrication du ciment génère du CO2 et le prix de la tonne du CO2 est appelé à augmenter. Pour minorer le CO2, deux solutions pour les détenteurs du capital : investir dans des technologies qui émettent peu ou pas du tout de CO2, nécessitant un investissement financier conséquent, ou prendre acte de cette augmentation. Pour maintenir son taux de profit, dégager des dividendes à la hauteur des attentes des actionnaires (les gros actionnaires de HeidelbergCement sont des sociétés de gestion de placements américaines tels que Artisan Partner…), le détenteur du capital va chercher à minorer ses coûts, soit en délocalisant, soit en supprimant des emplois.  

C’est bien le coût du capital et sa logique de gestion qui génèrent une telle situation sociale dégradée.  

 Le syndicat CGT, qui est majoritaire dans l’entreprise Calcia, a réagi face aux suppressions de postes et la fermeture en juin 2022 du site de production de ciment blanc de Cruas. Ils ont abordé le PSE de deux manières ; l’une dans la construction du rapport de forces, par des actions pour s’opposer aux suppressions de postes, et l’autre en étant force de proposition alternative à la fermeture du site de production de Cruas en Ardèche en vue de conserver le maximum d’emplois sur site. 

Le site de Cruas 

La production actuelle de ciment blanc existe sur deux sites qui se trouvent en Ardèche : l’un au Teil par la société Lafarge Holcim, et l’autre à Cruas par Calcia HeidelbergCement. Le ciment blanc produit sur le site de Cruas existe depuis plus de 150 ans, où plusieurs générations de salariés cruassiens ont vendu leur force de travail. Ce ciment blanc est reconnu pour sa qualité exceptionnelle et il est acheté entre 60 % et 70 % par Weber Broutin pour en faire un produit de façade, le reste servant à faire de grands ouvrages tels que l’Arche de la Défense. Le site a déjà subi un PSE en 2018, le rapport de forces initié par la CGT a limité les dégâts sociaux. Le site de Cruas est doté d’une carrière à ciel ouvert avec une autorisation d’exploitation prolongée de 60 ans mais aucun investissement de modernisation n’a été fait depuis 15 ans. Un plan d’investissement de 400 millions d’euros a été annoncé pour quatre sites mais rien pour les autres sites qui ne répondent pas aux enjeux environnementaux de demain. Sans investissement, eux aussi sont condamnés dans la logique capitaliste de Calcia, ils sont sursitaires.  

Quand la direction dit que Cruas est déficitaire et n’a pas le marché suffisant permettant d’atteindre l’équilibre économique, la CGT répond : pourquoi ne vend-on pas du ciment blanc sur la façade ouest de l’Hexagone, pourquoi ne cherche-t-on pas à développer notre marché avec l’aide du groupe hors de nos frontières ? 

Elle interpelle le gouvernement Français concernant le clinker *(non soumis aux normes environnementales européennes CO2) venant de Turquie par des péniches vers un centre de broyage situé au bord du Rhône à Portes les Valence. Cette situation est une concurrence déloyale ne respectant pas l’environnement. On peut alors s’interroger sur le silence de la direction Calcia, sachant que le Groupe HeidelbergCement est présent en Turquie. 

Le syndicat CGT de Calcia ne se limite pas à dénoncer la volonté acharnée de la direction de vouloir imposer son PSE, même si le syndicat a obtenu, par la justice, l’ouverture d’une médiation afin de reprendre la négociation, il est aussi force de proposition. 

Projet CGT concernant la diversification énergétique sur le site de Cruas. 

Le syndicat CGT a fait appel à une société d’ingénierie pour faire des propositions concernant la forte production de CO2 que produit la clinkérisation*. Nous reprenons ici une partie du travail de la société d’ingénierie 

  • Volet 1 : 
  • réduction des rejets du CO2 par séquestration par stockage en nappe aquifère ; 
  • valorisation sans transformation : boissons gazéifiées, neige carbonique, liquide réfrigérant… 
  • valorisation chimique (réaction avec un autre composant) sans valeur énergétique (engrais, fabrication de béton…) avec valeur énergétique (biocarburants, biométhane…) ; 
  • valorisation biologique : intervention dans le mécanisme de photosynthèse d’organismes comme les micro- algues. 
  • Volet 2 : 
  • substitution directe par du bois forestier, du bois déchets ou des CSR (combustible solide de récupération) ; 
  • substitution indirecte : convertir par pyrogazéification du bois forestier, du bois déchets ou des CSR en syngaz pour alimenter la tuyère, si nécessaire convertir ce syngaz en méthane pour alimenter la tuyère. 
  • Volet 3 : valorisation de la chaleur fatale 
  • la valorisation de la chaleur fatale actuelle permettrait de générer des recettes complémentaires. 
  • la mise en place d’une pyrogazeification génère de la chaleur fatale qu’il faut valoriser pour maximiser le rendement et accéder plus facilement aux subventions. Cela améliore aussi l’équilibre économique. 

En conclusion 

Nous ne développerons pas ici dans son intégralité le dossier car il fait plus de 100 pages et il est très technique. Dans cette situation, les salariés avec leur syndicat CGT démontrent leur volonté de conserver leur outil de travail et leur emploi en faisant des propositions alternatives qui tiennent compte des contraintes environnementales. La direction qui à ce jour rejette ces propositions au motif que cela est trop coûteux, préfère supprimer des emplois pour maintenir le taux de profit, permettant ainsi de continuer à satisfaire les actionnaires avec un dividende qui ne cesse de progresser. 

Sur ce dossier, on peut se poser la question : les 400 millions d’euros viennent-ils d’un autofinancement, d’un prêt d’une banque ? quelle banque prête à une entreprise qui licencie ? Ne faudrait-il pas exiger que ces prêts bancaires soient refusés si Calcia s’obstine à supprimer des emplois – ou qu’ls soient assortis de taux d’intérêt dissuasifs ?  

Nos propositions de s’attaquer au coût du capital, au rôle des banques et à l’utilisation de l’argent, à la mise en place d’une Sécurité Emploi Formation, à la gestion dans les entreprises prennent ici toutes leur valeur. 

Le PCF à l’échelon départemental, régional et national a toute sa place avec les salariés et leur syndicat CGT pour participer au rapport de forces afin que la direction et le gouvernement prennent en compte leurs propositions. La lutte de classe n’est pas un vain mot. 

 *Le clinker est un constituant du ciment, qui résulte de la cuisson d’un mélange composé d’environ 80 % de calcaire (qui apporte le calcium) et de 20 % d’aluminosilicates (notamment des argiles qui apportent le silicium, l’aluminium et le fer). La « farine » ou le « cru » est formée du mélange de poudre de calcaire et d’argile. Cette cuisson, la clinkérisation, se fait à une température d’environ 1 450 °C qui explique la forte consommation énergétique de ce processus. 

La clinkérisation explique en partie la contribution importante des cimenteries aux émissions de gaz à effet de serre (CO2)

A propos de Jean-Paul Krief 53 Articles
Ancien secrétaire national CGT du groupe Caisses d'Épargne