Marc Mausset
Un an après l’invasion de l’Ukraine, l’accès progressif à certaines informations initialement secrètes ainsi que la multiplication et le croisement des analyses permettent une meilleure compréhension de ce conflit de haute intensité en Europe. Une éventualité face à laquelle notre défense doit se tenir prête. C’est aussi la possibilité de comparer et d’évaluer les choix des belligérants qui sont mis à l’épreuve sur le terrain.
Encore faut-il garder à l’esprit quelques éléments de comparaison sur les opérations militaires et ne pas perdre de vue les dimensions du théâtre des opérations : l’Ukraine est l’un des plus grands pays d’Europe. Ces éléments permettent de mieux apprécier la performance de l’armée russe qui, malgré impréparation, erreurs et lacunes bien réelles révélées sur le terrain, a pu, dans son offensive initiale, neutraliser les forces aériennes ukrainienne, désorganiser ses centres de commandement, mener une offensive coordonnée sur trois axes, pénétrer profondément en territoire ukrainien et menacer sa capitale. Une stratégie classique des armées modernes visant à briser la volonté de résistance par une action rapide et décisive s’appuyant sur la supériorité des moyens (technologique, opérative, quantitative, qualitative, etc.) pour provoquer un effet de sidération.
De fait, des négociations entre la Russie et l’Ukraine sont alors rapidement initiées sous le parrainage d’Israël puis de la Turquie. Ces négociations auraient été proches de conclure dès la fin du mois de mars 2022. Elles échouent finalement du fait de l’intervention des puissances occidentales qui apportent leur soutien au gouvernement ukrainien en lui procurant une « profondeur stratégique matérielle » (équipements, armements munitions, information satellites, moyens de commandement…) d’autant plus appréciable ne que la faiblesse des effectifs engagés par la Russie ne lui permet pas de pousser beaucoup plus son avantage. La stabilisation de la situation est un succès contrebalancé par la résilience économique de la Russie qui a relativement bien encaissé les sanctions occidentales.
Une guerre d’attrition
Inévitablement, la guerre change d’aspect. Le modèle dynamique initial laisse place à une guerre d’attrition que, très probablement, aucun des belligérants n’avait souhaitée. La Russie, qui adapte son dispositif et ses moyens (concentration de l’armée russe sur le Donbass, mobilisation de 300 000 soldats en septembre, commutation vers une économie de guerre) et qui n’apparaît déclassée dans aucun domaine de technologie militaire, semble bien préparée à cette guerre. Une surprise peut-être au vu, notamment, d’un budget de défense en apparence assez moyen (65 milliards de dollars en 2019, voir tableau). Comment expliquer ce paradoxe et, comparativement, quels enseignements en tirer pour notre défense et notre souveraineté ?
La comparaison des budgets en matière de défense est souvent réalisée en dollars, plaçant la Russie un peu au-dessus de la France, de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne. D’évidence, cela ne correspond pas à la réalité et certains experts préfèrent une comparaison basée sur la parité du pouvoir d’achat qui amène les dépenses de défense de la Russie à environ 200 milliards de dollars. Par ailleurs, la Russie fabrique la plupart de ses armes et importe peu d’équipements, ce qui permet des dépenses militaires effectives en roubles beaucoup plus importantes que si elles étaient faites à l’étranger en dollars. Enfin, l’État russe est attentif à limiter les profits des industriels du secteur de la défense. Si cette politique génère une bulle de la dette, elle permet aussi d’obtenir une production plus importante par rapport à d’autres secteurs. Ainsi, la Russie, qui reste une puissance économique, dispose d’un budget de défense suffisant pour maintenir une armée conventionnelle capable de défier les États-Unis.
La France est également une puissance économique respectable avec un budget défense conséquent. Et pourtant, la guerre russo-ukrainienne a consommé en un an 10 fois les stocks français de chars, plus de 20 fois les stocks de systèmes de défense sol-air et la moitié des stocks d’avions de combat. Pourquoi un tel écart de moyens disponibles ?
Deux logiques de production d’armements
La Fédération de Russie dispose d’un arsenal conventionnel hérité de l’URSS et dimensionné pour une large armée de conscription. L’importance de l’attrition lors de la « Grande Guerre patriotique » a conduit à une logique anticipant la faible durée de vie des véhicules en combat et privilégiant la « cannibalisation » et le remplacement complet à la récupération et la réparation. Ce choix a dimensionné toute la production pour une production de masse cohérente et étalée dans le temps favorisant l’amélioration fréquente d’un modèle. Le stockage et le maintien en conditions opérationnelles sur le long terme sont envisagés dès la conception. Ils permettent aujourd’hui à la Russie de maintenir son effort de guerre contre l’Ukraine malgré les pertes subies.
Les Occidentaux adoptent une approche différente, fondée sur la conception de générations de systèmes conçus pour durer au moins deux décennies (souvent trois ou quatre) avec d’importants sauts qualitatifs basés sur des ruptures technologiques qui amènent fréquemment à reprendre le développement très en amont. Dans le cas de la France, la politique des stocks a été repensée dans le but d’économiser sur les coûts de maintenance et d’infrastructure. Les stocks ont globalement disparu entre 2007 et 2016. Il s’ensuit une logique de fonctionnement en flux tendus s’étendant jusqu’aux munitions et aux parcs opérationnels. Un système vulnérable aux crises exogènes ou aux évènements imprévus, et qui limite la capacité de la France à peser sur certains conflits extérieurs.
En matière d’armement, les Occidentaux se montrent friands d’armes de haute technologie fortes consommatrice d’investissements en recherche & développement. Des produits spécifiques à forte valeur ajoutée très performants mais aussi souvent fragiles, onéreux et exigeant un outil industriel de pointe, des ouvriers très qualifiés ainsi qu’une grande quantité de matières premières et de sous-éléments importés (composants électroniques par exemple). Contrepartie de cette haute technologie, les stocks sont limités par souci d’économie et l’outil industriel n’est pas dimensionné pour produire en masse : les volumes livrés restent faibles et les cadences de production relativement lentes. Les capacités d’exportation de matériel militaire permettent de maintenir un volume minimal de production mais ne permettrait d’augmenter fortement les cadences. La sophistication croissante du matériel militaire entraîne un renchérissement rapide des prix et augmente le risque d’entrer dans un cercle vicieux : la réduction des commandes et des séries accroît le coût unitaire des matériels, incitant à un à un accroissement des performances, lui-même cause d’une augmentation des couts… La base industrielle et technologique de la défense (BITD) ainsi fragilisée devient particulièrement sensible aux ventes de ces équipements très perfectionnés.
Grand consommateur de matériel, un conflit de haute intensité l’est également de missiles, de munitions d’artillerie mais aussi de munitions de petit calibre. L’armée ukrainienne utilise entre 5 000 et 6 000 obus d’artillerie par jour et la Russie quatre fois plus. C’est bien au-delà de la capacité de production française mais aussi américaine, même avec l’objectif de monter la production de 15 000 à 90 000 obus par mois. C’est un problème de dimensionnement de l’outil industriel qui ne peut être résolu ni facilement et ni rapidement car il exige des machines de production et du personnel très qualifié. La situation est encore plus délicate pour les munitions de petit calibre dont l’industrie a été classée non stratégique, conduisant, exemple des plus déplorable, à la vente de Manurhin, le leader mondial des machines de production de munitions petit calibre. La France se place au troisième rang mondial dans l’exportation d’armement militaire de haute technologie mais est aujourd’hui l’un des rares pays au monde à ne pas assurer ses propres besoins d’équipements individuels.
Les armes de précision ou guidées représentent aujourd’hui la quasi-totalité des munitions utilisées par les forces occidentales (Sahel, Irak, Syrie). Leur emploi est censé limiter les dommages civils collatéraux mais permet surtout de compenser, par l’amélioration de la précision, la réduction du nombre de vecteurs (aéronefs, artillerie) susceptibles de les délivrer. Dès les années 1960, les Etats-Unis ont commencé à développer des armements guidés pour remplacer les calculateurs de bombardements jugés moins efficaces. L’Union soviétique a continué à baser la précision de ses bombardements sur le développement de ces calculateurs, un équipement qui, même s’il reste moins précis qu’une bombe guidée, peut se révéler très suffisant dans beaucoup de cas pour un coût bien moindre : une bombe guidée est 100 à 600 fois plus chère qu’une bombe non guidée !
Une industrie de défense française pilotée par la rentabilité des grands groupes
D’une manière générale, l’industrie de défense est confrontée à un risque de coûts irrécouvrables qui nécessite de sécuriser les débouchés industriels. En France, le secteur se caractérise par une faible concurrence, une structure de marché oligopolistique où dominent des champions nationaux et un large recours aux financements de l’État. Les investissements dans la R&D militaire trouvaient une justification dans le rôle moteur de la R&D de défense et le modèle des retombées technologique civiles de ces investissements.
Les années 1990 ont marqué un tournant tant du fait de la disparition de l’URSS que de la dynamique d’innovation qui passe de plus en plus à la R&D civile : la R&D défense ne tient plus devant le rythme d’innovation du secteur civil et n’est plus perçue comme un entraîneur technologique. Cependant, cette industrie arrive à maintenir sa singularité structurelle et sa stratégie industrielle des petites séries de produits très innovants à forte valeur ajoutée. Elle recherche aujourd’hui sa légitimité dans le concept de dualité civilo-militaire et les changements n’ont pas remis fondamentalement en cause la R&D de défense ni dans ses objectifs et ni dans ses moyens. La concentration industrielle a conduit à la création de grands groupes de défense : Airbus Group (ex-EADS), Naval Group (ex-DCNS), Thales, Safran, Dassault, KNDS (ex-Nexter), MBDA et RTD. En 2014, ils perçoivent 96 % des financements publics en R&D de défense destinés aux entreprises. La primauté donnée à la performance technologique permet en outre à ces industriels qui spécialisent leurs actifs dans la R&D de défense de réduire la concurrence en posant des barrières à l’entrée sur ces marchés.
La catégorie des technologies à forte valeur ajoutée satisfait facilement l’objectif de rentabilité économique en permettant de forts gains financiers tout en évitant notamment les lourds investissements industriels. Et c’est bien ce modèle qui séduit notre industrie de défense malgré sa dépendance aux exportations nécessaires pour maintenir un socle de production minimum. Cependant la vente de ces systèmes d’armes ne va pas sans difficultés car les pays développés et spécialement ceux de l’Alliance Atlantique restent, pour les matériels majeurs, une chasse gardée des États-Unis. La France a dû se doter dès les années 1960 d’une doctrine d’exportation incluant d’autres pays dont un certain nombre, s’ils disposent d’importants moyens financiers, ne sont pas très regardants sur la question des droits humains. Une politique d’exportation dénoncée régulièrement comme opaque et à l’origine de plusieurs scandales politico-financiers. Les enjeux financiers sont en effet énormes et en général garantis par l’État tant par des aides pour les travaux de R&D que pour garantir d’éventuels défauts de paiement.
On comprend que ce modèle, séduisant pour des actionnaires attentifs à leurs dividendes, ne soit pas nécessairement efficace pour construire un outil de défense national en investissant au mieux l’argent public pour les besoins de la nation.
Ne serait-il pas temps de repenser la dualité civilo-militaire dans une autre direction en exploitant autant que possible les ressources de la R&D civile et de ne mener de travaux spécifiques que sur des cas exceptionnels. Cela ne permettrait-il pas de trouver un meilleur équilibre entre les contraintes de souveraineté technologique qui conditionnent l’autonomie de mise en œuvre et les besoins d’interopérabilité indispensables à la coopération internationale ? En Europe occidentale, cela pose la question du rapport à l’OTAN et à la place prépondérante qu’y tiennent les États-Unis capables d’imposer des technologies souveraines mais indispensables pour la mise en œuvre des standards d’interopérabilité et ainsi de « vassaliser » la politique de défense européenne.
Pourquoi persister dans un modèle qui ne permet pas à la nation de disposer des moyens de sa défense et de sa souveraineté ? Un modèle qui ne survit que par son aptitude à rapporter des dividendes aux actionnaires des grands groupes de défense et par leur influence.
Pourquoi persister à considérer les armes comme une marchandise ordinaire, un peu plus stratégique peut-être, mais sans mettre en avant les questions morales et éthiques sous-jacentes quant à leur utilisation et à la volonté de mener une politique de paix et de sécurité permettant de construire le désarmement dont l’humanité a besoin ? Poser ces questions, c’est renforcer la volonté et l’énergie de construire collectivement autre chose pour le bien de tous.
Encadrés de comparaison
| Guerre du Golfe (1990-1991) Superficie de l’Irak : 435 052 km2. Coalition 956 000 soldats • Irak : 650 000 soldats irakiens. • Rapport attaquant/défenseur : 1,47 | Ukraine au début de la guerre Superficie de l’Ukraine : 576 604 km2 Russie : 234 000 soldats (dont Donetsk : 20 000 ; Louhansk : 14 000) Ukraine : 209 000 soldats et 102 000 paramilitaires. Rapport attaquant/défenseur : 0,86 |
| Bataille de Mossoul (17/10/2016 – 10/07/2017) Population : 2 721 096 (2008) durée : 8 mois et 23 jours Coalition : évalués à 100 000 soldats État Islamique : entre 3 000 à 12 000 combattants Bataille de Marioupol (20/05/2022 – 21/04/2022) Population : 431 859 (2021) durée : 2 mois et 26 jours Russie : 14 000 soldats Ukraine : entre 3 500 et 8 100 soldats | Dépenses de défense en 2019 en dollars courants Etats-Unis : 732 Chine : 261 Inde : 71,1 Russie : 65,1 Arabie saoudite : 61,9 France : 50,1 Allemagne : 49,3 Royaume-Uni : 48,7 Japon : 47,6 Corée du Sud : 43,9 |
Bibliographie
- Bruno Tertrais, Atlas militaire et stratégique, éditions Autrement, 2008
- Olivier Dujardin, Les armements guidés : une imposture ?, Centre Français de Recherche sur le renseignement (Cf2R), janvier 2018
- Michael Kofman and Richard Connolly, Why Russian Military Expenditure Is Much Higher Than
- Commonly Understood (As Is China’s), War on the Rocks, mis en ligne le 16 décembre 2019
- Sylvain Moura, La R&D de défense en France : quels changements depuis la guerre froide ? Revue de la régulation, 28 | 2nd semestre / Automne 2020, mis en ligne le 31 décembre 2020
- Olivier Dujardin, Guerre de haute intensité : « High Tech » ou « Low Tech » ?, Centre Français de Recherche sur le renseignement (Cf2R), avril 2020
- Julien Maire, « La Souveraineté Technologique : au-delà du dogme », La Vigie, mis en ligne le 12 mars 2022
- Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle, Ventes d’armes, une honte française, Le passager clandestin, 2021.
- Léo Péria-Peigné, « Stocks militaires : une assurance-vie en haute intensité ? », Focus stratégique, n° 113, IFRI, décembre 2022.
- Sophie Bourdeau, Démantèlement de l’industrie de munitions petit calibre : une faille dans notre système de défense nationale, École de Guerre Économique, mis en ligne le 13 octobre 2022
- Éric Denécé, Quand le brouillard de la guerre commence à se dissiper…, Centre Français de Recherche sur le renseignement (Cf2R), février 2023
- Public Sénat, Ukraine : le Sénat appelle la France à se préparer de nouveau à « une guerre de haute intensité », mis en ligne le 9 février 2023
- Sylvie Kauffmann, Guerre en Ukraine : « Pourquoi les usines de munitions d’Europe ne tournent-elles pas à plein régime ? », Le Monde, mis en ligne le 15 février 2023
- Jacques Sapir, Le commerce russe est revenu progressivement à son niveau d’avant les sanctions, Marianne, mis en ligne le 8 février 2023
