Quelle planification pour le dépassement du capitalisme ?

Évelyne Ternant
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Cet article prend pour base, en la développant et en la mettant en perspective, l’intervention  de l’autrice dans l’atelier portant sur ce sujet, lors de l’université d’été du PCF en 2024.

La grande diversité des planifications

Le terme de « planification » est fortement chargé d’histoire : celle de la planification centralisée de l’URSS et des pays de l’Est européen, longtemps considérée comme levier de la transition socialiste. Il s’agissait d’une planification impérative, fixant aux entreprises des objectifs quantifiés dans les moindres détails. Après la Seconde Guerre mondiale, les pays capitalistes pratiquent eux aussi une planification, dite indicative : c’est alors qu’en France s’ouvre la période des plans quinquennaux, qui fixent les grandes orientations macroéconomiques sur le taux de croissance, l’investissement, la consommation, le développement des secteurs stratégiques.

1. Libéralisme économique et planification

Le tournant libéral de la fin des années 1980, associé à une phase d’internationalisation et de financiarisation du capital, fait progressivement tomber en désuétude les pratiques et les instances de planification nationale : le « Haut-Commissariat au Plan », relancé en 2020 par Macron (pour « recaser » François Bayrou ?), n’est, avec ses huit salariés, qu’une coquille vide, sans activité ni influence significatives.

En effet, dans cette nouvelle étape du capitalisme, les gouvernements font face à des multinationales puissantes dont le champ d’intervention dépasse le cadre national et qui agissent de manière autonome : désormais, les politiques économiques nationales s’inscrivent de plus en plus dans un suivisme des choix du capital et renoncent à l’objectif de régulation. Pour autant, on aurait tort de croire que le capitalisme actuel fonctionne sans anticipations ni plans : sa crise systémique l’y contraint. La succession des diverses manifestations de cette crise, telles que la crise financière de 2008, la crise écologique, la crise sanitaire, l’inflation, la montée des tensions internationales et l’économie de guerre, obligent les dirigeants à concevoir des plans de réaction aux événements.

En partant de la définition générale du terme « planification », à savoir le fait que des pouvoirs publics encadrent le développement économique et social à l’aide d’un plan, on peut affirmer que le processus de planification capitaliste se caractérise par la multiplicité de ses plans.

2. La diversité actuelle de la planification

Il y a, en premier lieu, la planification privée des multinationales, qui structurent la base économique, dominent l’ensemble en contraignant les plans publics à s’adapter à leurs décisions. La planification publique est de plus en plus dépendante des décisions du grand capital. L’exemple de l’automobile est frappant : le patronat de la filière a planifié froidement et avec précision (effectifs, sites) la réduction d’activités et d’emplois en France. Stellantis, sous la houlette de son PDG Carlos Tavares, au cynisme avéré, a élaboré un plan à l’horizon 2030 et a programmé le grand déménagement de la sous-traitance française. Charge aux pouvoirs publics de panser les plaies !

La planification publique se caractérise par des plans de réaction – gestion à la succession des crises : plans de relance post-Covid, Pacte vert européen, Plan industriel pour le pacte vert, plan semi-conducteur dit « Chips Act » européen, etc. On n’est plus dans une planification se voulant ordonnatrice d’un développement régulé et maîtrisé du capitalisme comme dans l’après-guerre. Ces plans réagissent à des événements imprévus ou tentent de répondre à des aspects spécifiques de la crise systémique : la crise écologique, la crise sanitaire, ou les pénuries d’un produit devenu stratégique avec les mutations technologiques.

La troisième caractéristique de la planification publique est qu’elle se décline désormais à une échelle politique qui n’est plus seulement nationale, mais régionale et européenne. Il n’y a pas de processus de coordination institutionnelle entre ces différents niveaux d’élaboration, à partir des besoins de la société. La cohérence est donnée par les critères du capital, qui dominent les orientations des plans à chaque niveau. La célèbre « main invisible du marché » d’Adam Smith est une image trompeuse : dans le capitalisme d’aujourd’hui, il y a des mains bien visibles et puissantes qui structurent, anticipent, influencent, organisent et financent l’économie. Ces mains, publiques et privées, sont guidées par un critère majeur : l’exigence de rentabilité du capital, accumulé dans une telle abondance qu’il dévore une part croissante des richesses produites, ce qui renvoie évidemment au problème de la répartition entre salaires et profits, mais surtout entrave un développement économique sain. La chasse à toutes les dépenses utiles à l’humain et à la planète est au cœur des contradictions du capitalisme et pose l’exigence d’autres choix de production et d’une autre productivité que celle fondée sur l’économie du travail vivant.

Construire une planification de sortie de crise et de dépassement du capitalisme revient alors à chercher comment construire une planification qui s’émancipe de la dictature de la rentabilité, qu’elle s’exerce sur les entreprises ou sur les politiques publiques, grâce à ses nombreux canaux de transmission que sont les marchés financiers, les injonctions européennes sur les budgets et la dette, et la politique monétaire de la BCE. Il paraît utile de décrire brièvement les failles de la planification régionale, nationale et européenne du capitalisme pour éclairer les conditions et le chemin d’une planification de transformation.

Les planifications du capitalisme

1. Les plans régionaux

Les plans régionaux sont traversés par des enjeux contradictoires, qui cherchent à la fois à réparer des dégâts sociaux et écologiques, réduire les inégalités territoriales, et en même temps s’inscrivent dans la logique de concurrence entre les territoires, imposée par les chantages des multinationales et par l’orientation des politiques publiques. De plus, la planification régionale est contrainte par des critères européens, depuis que les régions gèrent les fonds européens. En particulier, le projet européen de « spécialisation régionale » a des objectifs qui s’opposent frontalement à la reconstitution de cohérences économiques régionales et nationales.

L’efficacité économique et sociale des plans régionaux, qui sont désormais une obligation institutionnelle des régions, est fortement réduite par trois limites.

1. La contrainte des décisions structurantes des grandes entreprises

Les grandes entreprises organisent leur chaîne d’activité à l’échelle mondiale, mettent en concurrence les sites, les fournisseurs, les territoires, et déstructurent les tissus économiques locaux. La liquidation du secteur de la fonderie en France en est un exemple : elle a été organisée par les deux constructeurs, qui ont accéléré les délocalisations de leurs approvisionnements sous le prétexte de la motorisation électrique, et accompagnée servilement par l’État dans un plan dit de « reconversion », qui a financé les suppressions d’emplois ! Ces fermetures d’usines ont provoqué des désastres sociaux et économiques dans les territoires, souvent ruraux, où elles étaient implantées, comme MBF – Jura, ou la fonderie du Poitou, ou la fonderie de Bretagne.

Soumises aux décisions de fermetures de sites, les régions sont également soumises à la mise aux enchères des implantations par les multinationales, qui jouent à fond la logique de concurrence pour tirer le maximum d’aides publiques : c’est ainsi que la région des Hauts-de-France a recueilli la totalité des implantations de giga-factories (les grandes usines de batterie), tandis que la région Bourgogne-Franche-Comté n’en a obtenu aucune, alors que l’une et l’autre ont des sites historiques en perte d’effectifs dans l’automobile. La logique de concurrence et l’absence d’arbitrage national ont fait pencher la balance du côté de Xavier Bertrand, qui a probablement mis plus d’argent sur la table et bénéficié de relations privilégiées avec le Medef.

Les régions s’inscrivent dans cette concurrence entre les territoires en construisant leurs plans avec les maîtres mots d’« attractivité/compétitivité », qui les conduisent à une « politique de l’offre », au sens libéral du terme, c’est-à-dire le soutien au capital et la baisse des coûts d’implantation. En même temps, elles sont contraintes de faire face aux dégâts et tentent d’atténuer les effets inégalitaires des choix capitalistes. Ces injonctions sont largement contradictoires, dans la mesure où la concurrence conduit à renforcer la métropolisation, à concentrer les richesses, les services et les qualifications humaines sur quelques pôles attractifs, quitte à assécher les territoires « périphériques », tandis que la réparation impliquerait au contraire de « donner le plus à ceux qui ont le moins ». En matière de territoires aussi, le ruissellement est un fantasme !

2. Une planification en couloirs

Les régions sont tenues d’élaborer des plans dans leurs divers secteurs d’intervention. Séparés les uns des autres et non coordonnés, ces plans présentent une double coupure :

  • Le développement économique est séparé de l’aménagement du territoire.
    Le cloisonnement entre le plan de développement économique (dit Schéma Régional de Développement Économique, d’Innovation et d’Internationalisation, ou SRDEII) et le plan d’aménagement du territoire (dit Schéma d’Aménagement, de Développement Durable et d’Égalité des Territoires, ou SRADDET) est révélateur de l’ordre libéral : les entreprises font leurs choix stratégiques en toute autonomie ; ces choix deviennent ainsi une donnée exogène de la planification, sans lien avec les besoins du territoire en services publics, en développement durable, en équilibre territorial exprimés dans le SRADDET. Le développement économique n’est pas conçu comme une réponse aux besoins des territoires.
  • La deuxième coupure sépare l’économie de l’emploi/formation.
    L’emploi, qui n’est pas même cité dans l’appellation SRDEII, ne fait pas partie des objectifs de la planification régionale : là encore, la marque idéologique libérale où l’emploi est la résultante des décisions des entreprises, sur lesquelles les pouvoirs publics n’ont pas à intervenir. La ligne directrice donnée aux formations, formalisées dans le CRDFOP (Contrat Régional de Développement de la Formation et de l’Orientation Professionnelles) et le SRESRI (Schéma Régional de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation), est de s’adapter aux besoins exprimés unilatéralement par les entreprises.

Il existe pourtant des structures de concertation intéressantes, à gouvernance quadripartite État/région/organisations patronales et syndicales, comme les CREFOP (Comités Régionaux de l’Emploi, de la Formation et de l’Orientation), où les débats contradictoires se traduisent par des analyses moins soumises à la pensée dominante que les plans régionaux. Mais elles n’ont qu’une fonction consultative !

3. Une planification sous contrainte européenne, dissociée de la planification nationale

Depuis la réforme aboutissant à la fusion des régions (janvier 2016), ce sont elles qui gèrent les fonds européens et sélectionnent les projets sur leur territoire. Mais ce transfert de compétences s’accompagne aussi de l’obligation de respecter la stratégie européenne de spécialisation intelligente (dite S3 ou Smart Specialisation Strategy) comme condition d’accès aux financements.

Les fondements théoriques de la S3 sont l’application aux territoires de deux concepts économiques de l’entreprise : « l’avantage concurrentiel » et la « chaîne de valeur ». Chaque région est appelée à élaborer une stratégie de différenciation sur la base de ses forces et ressources propres, en recherchant ses « avantages comparatifs » par rapport à des régions « concurrentes », afin de renforcer ses spécialisations et se positionner sur un maillon de la « chaîne de valeur européenne », où elle paraît dotée d’une meilleure efficacité que les autres. Les financements européens seront concentrés sur ces domaines identifiés comme compétitifs. Dans cette logique de différenciation concurrentielle des régions au sein de l’espace européen, il n’y a plus de place pour des projets cohérents de développement de filières à l’échelle régionale et nationale.

Cette conception s’insère parfaitement dans les références théoriques du « néo-régionalisme », qui inspire le fédéralisme européen : les interventions des États se limiteraient au financement des instituts de recherche et des universités, et à l’abondement des projets européens. La construction politique en arrière-plan est celle d’une Europe des régions. On comprend mieux pourquoi, aujourd’hui, il n’y a aucune instance de coordination des planifications régionales en vue de construire une cohérence économique à l’échelle nationale.

En résumé, les caractéristiques des planifications régionales sont :

  1. leur autonomie les unes par rapport aux autres ;
  2. leur forte dépendance aux stratégies des multinationales ;
  3. leur pilotage européen selon des critères concurrentiels pour accompagner au plus près les choix du capital.

2. Les plans à l’échelle nationale et européenne

Les chocs successifs ont apporté la preuve de l’extrême fragilité de l’économie européenne, en particulier son industrie, avec une forte dépendance à des intrants stratégiques. Ils ont contraint les dirigeants européens à sortir du mantra selon lequel la seule politique économique envisageable était la politique de concurrence : un nouvel interventionnisme s’est développé, fait d’une succession de plans : plans de relance post-Covid, organisés à l’échelle nationale et européenne, plan climat européen, plan industrie/climat européen, plans sectoriels européens. En dépit de ces interventions massives sur le plan financier, le décrochage économique et technologique de l’Europe par rapport à la Chine et aux États-Unis se poursuit, peut-être même à vitesse accélérée. Là encore, l’examen des failles de cette planification éclaire en creux les conditions d’une planification de sortie de crise.

1. Des aides publiques sans conditionnalité sur la localisation des activités et l’emploi créé

Les financements sont ciblés sur les niches intéressant directement les grandes entreprises, avec leurs critères capitalistes contre l’emploi et la formation. Il ne faut donc pas s’attendre à une reconstitution cohérente de filières industrielles amont-aval dans un cadre coopératif, ni à un rééquilibrage industriel entre les territoires, mais à une coexistence, à l’échelle européenne, de doublons en concurrence et de « trous dans la raquette » : c’est l’exemple même des nouvelles implantations européennes prévues pour les semi-conducteurs, qui portent sur le même segment de marché, sont concentrées sur les mêmes lieux, et ne couvriront pas les besoins en semi-conducteurs à haute performance.

2. La conditionnalité des réformes structurelles

S’il n’y a aucune conditionnalité sur l’emploi et très peu sur l’environnement, en dépit des discours et des apparences, en revanche, le versement des fonds européens aux États est fortement conditionné par l’adoption de réformes antisociales. C’est ainsi que, pour percevoir les fonds du plan de relance européen, les États étaient tenus de respecter les « recommandations » du semestre européen, c’est-à-dire, pour la France, réaliser les réformes des retraites et de l’assurance chômage. D’où l’acharnement du gouvernement français à les mettre en œuvre, contre vents et marées, en dépit de leur impopularité !

3. L’exclusion des financements des services publics

La chasse aux services publics en tant que mode d’organisation sociale et la croyance en l’efficacité absolue de la concurrence restent le credo qui sous-tend les politiques européennes. Les services publics ont été les grands oubliés des financements des plans de relance et restent conçus comme un mince filet de sécurité en direction des populations les plus fragiles. La Commission poursuit sans relâche son objectif de démantèlement des grands services publics, comme le fret ferroviaire et, par ses injonctions d’ouverture à la concurrence, coupe les liens entre industrie et services qui ont fait la force de l’économie française, comme l’aventure industrielle du TGV grâce à la coopération étroite entre la SNCF et Alstom, ou l’efficacité technologique et sociale de l’entreprise intégrée qu’a été EDF.

4. La soumission aux marchés financiers

Le choix des modes de financement des programmes européens est un des enjeux politiques cruciaux pour l’avenir de la construction européenne. Les partisans du fédéralisme font valoir le besoin de remonter les recettes fiscales du niveau national au niveau européen et proposent de nouvelles ressources propres directes : la Commission s’y attèle, avec toutefois les plus grandes difficultés, car elle se heurte aux limites du prélèvement fiscal face à l’ampleur des financements nécessaires.

C’est donc par l’endettement croissant auprès des marchés financiers que sont financés les plans européens. La France a présenté comme une grande victoire sur l’Allemagne le fait que le plan NextGenerationEU soit financé par un emprunt commun européen. Mais la remontée des taux d’intérêt décidée par les banques centrales, avec le choix de contrer l’inflation par la récession, a rendu cet endettement de plus en plus coûteux. Le financement mutualisé bute aujourd’hui sur l’insuffisance de ressources propres de l’Union pour rembourser la dette. Si bien que les programmes récents, tels que le Chips Act européen ou les Projets Importants d’Intérêt Européen Commun (PIIEC), ou encore les 800 milliards de fonds dédiés aux dépenses militaires, doivent en réalité être financés principalement par les États. Ces derniers retrouvent de ce fait des marges de manœuvre importantes pour financer leur industrie. Ce retour aux financements nationaux, soumis eux aussi aux marchés financiers, n’est pas sans produire des effets pervers : il attise la concurrence entre les États pour attirer les capitaux, ce qui renforce les inégalités territoriales au sein de l’Europe, entre les États riches qui peuvent largement « arroser » les entreprises, et les autres. Il renforce l’arbitrage des marchés financiers sur le différentiel des taux d’intérêt des dettes des États, au risque de l’implosion de l’euro. À aucun moment, au nom de son « indépendance politique », la BCE n’est sollicitée dans le financement des plans européens !

Comment avancer sur le chemin d’une planification de dépassement du capitalisme ?

Comment, à partir de ces analyses, concevoir une planification de « sortie de crise », et au-delà, de transformation des rapports économiques et sociaux ? En prenant appui sur quelques axes structurants du projet communiste, on peut concevoir une planification qui réponde aux enjeux de la crise et mette en place des logiques de dépassement du capitalisme : avec, en particulier, le projet de sécurité emploi-formation, la mise en place d’institutions nouvelles telles que les conférences locales et régionales permanentes, l’appel à des modalités de financement qui échappent à la dictature des marchés financiers et modifient les critères de gestion.

1. L’objectif premier de l’emploi et de la formation

Le développement de l’emploi et de la formation est le critère majeur d’opposition aux gestions capitalistes, qui privilégient au contraire l’investissement matériel et financier. L’ouverture de chantiers de Sécurité-Emploi-Formation pourrait répondre à l’urgence des immenses besoins des services publics, par exemple, pour l’hôpital, avec des pré-recrutements rémunérés en alternance formation-emploi, associés à des engagements pluriannuels de rester dans la fonction publique. Les expérimentations pourraient être initiées dans les régions puisqu’elles ont la compétence sur les formations sanitaires et sociales. Des dispositifs similaires sont transférables à d’autres secteurs comme l’éducation, les transports, l’énergie.

Pour le secteur privé, soumis aux turbulences des mutations technologiques et des restructurations, l’instauration d’engagements de sécurisation emploi-formation, couplés avec la prise en compte des projets des salariés et la nationalisation des entreprises stratégiques menacées de fermeture, donnerait de la stabilité et des perspectives de développement à une industrie française en perdition.

2. De nouvelles institutions : les conférences permanentes locales et régionales pour une planification démocratique et décentralisée

C’est un des grands défis de notre projet : permettre à la société d’exprimer ses besoins en services publics, en activités marchandes, et en impératif de transformation écologique ; lui donner le pouvoir et les moyens financiers de réaliser les projets validés collectivement. Il faut pour cela des institutions qui extraient l’entreprise et ses choix du domaine d’exclusivité du patronat et des banques, et rompent avec le système politique de délégation de pouvoir.

1. Les conférences permanentes pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions

Ces objectifs trouvent leur traduction dans la proposition n°5 du projet présidentiel porté par Fabien Roussel en 2022 : « les conférences permanentes pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions ». Réunies à l’échelle locale et régionale, rassemblant des représentants des salariés, des citoyens, du patronat, du secteur bancaire, des services d’État et des élus, ces conférences permanentes seraient chargées, à partir de l’expression des besoins, de fixer des objectifs planifiés de création d’emplois publics et privés, de transformation d’emplois précaires en emplois stables, de programmes de formation et de reconnaissance des qualifications.

Pour que ces objectifs se réalisent concrètement dans les politiques publiques et dans les gestions des entreprises, il faut pouvoir mobiliser des financements. Les conférences régionales auraient donc la capacité de faire appel à des fonds régionaux qui, avec des effets de levier, par exemple grâce à la bonification de taux d’intérêt, mobiliseraient des fonds plus importants venant des banques ou des capitaux d’entreprises.

Ces institutions, non sans conflictualité, ont pour mission de réconcilier économie et aménagement du territoire, et permettre aux projets des salariés qui s’opposent aux fermetures et délocalisations de se réaliser. En misant sur les capacités humaines, grâce à la création d’emplois et la formation, elles engagent une logique de développement économique à l’opposé de la recherche de rentabilité par l’écrasement des dépenses humaines.

2. Une planification démocratique, décentralisée et coordonnée

C’est à partir de ces nouvelles institutions territoriales que peut s’élaborer la conception d’une nouvelle planification, ascendante et descendante : depuis les territoires sont élaborés des propositions d’implantation de services publics, des projets portés par des entreprises ou des salariés, après validation par les collectivités locales et régionales (communes, départements et régions) : c’est la phase ascendante de la planification.

Une instance nationale pluripartite coordonne les plans régionaux, pour les rendre compatibles entre eux, propose des arbitrages entre les propositions concurrentes, les met en cohérence avec les objectifs nationaux macro-économiques de reconstitution de telle ou telle filière, de souveraineté alimentaire, sanitaire, de développement de la recherche, etc. C’est la phase descendante, où les régions prennent connaissance des arbitrages nationaux et font, le cas échéant, de nouvelles propositions.

Enfin, une fois établi, le plan national est mis en regard d’objectifs européens éventuels de réindustrialisation, de réduction des dépendances, de développement technologique, ou autre. Le plan national est alors amendé et complété par l’organisation des coopérations nécessaires à cette échelle européenne, et au-delà, par exemple le « Sud global », avec lequel un resserrement des liens économiques et monétaires est une nécessité absolue pour faire reculer l’hégémonie américaine.

À l’opposé des stratégies actuelles de compétitivité, de concurrence et de différenciation territoriales, qui disloquent les filières régionales et nationales et créent des déserts économiques aux côtés de lieux de concentration des activités et services, ce processus de planification est à même de faire prévaloir des critères de développement local, collectivement et démocratiquement construits, et d’organiser les cohérences économiques à l’échelle territoriale et nationale. Dans le cadre de cette démarche, les plans européens prennent appui sur les plans nationaux et offrent des opportunités de coopérations pour réaliser les objectifs communs.

3. Un financement qui émancipe de la finance

Le financement est la question majeure : une planification élaborée à partir de l’expression collective et démocratique des besoins ne peut aboutir à des changements structurels que si elle n’est pas bloquée par l’absence de moyens financiers. Or les politiques libérales ont posé des verrous pour faire obstacle à un développement économique autre que celui guidé par le capital : ce sont les contraintes budgétaires du pacte de stabilité, c’est la logique de concurrence pour limiter le champ des services publics, c’est la soumission des États aux marchés financiers du fait de l’interdiction faite à la BCE de les financer directement, c’est le tropisme des banques vers le financement des opérations à haute rentabilité des grandes entreprises, quels qu’en soient les dégâts sociaux et écologiques. Comment briser ces carcans ?

Une chose est sûre : l’ampleur des besoins ne permet pas d’imaginer qu’il suffise de taxer les riches et les superprofits des multinationales pour y parvenir, même s’il faut bien évidemment le faire. C’est la création monétaire qui doit assurer la majeure partie des financements. Oui, mais pourrait-on objecter, n’est-ce pas inflationniste ? Est-ce que cela ne va pas accroître dangereusement la dette publique et privée, et la charge d’intérêts qui va avec ? Sans aucun doute avec la logique du capital, qui suraccumule le capital et sape les bases d’un développement économique sain. Mais pas dans le cas d’une économie qui développe l’emploi et les activités humaines jugées utiles et nécessaires par les populations. La croissance d’un PIB vertueux qui en résulte permet « d’avaler » la dette, grâce aux rentrées de cotisations sociales et de recettes fiscales, ce qui permet de rembourser les avances monétaires initiales.

Comment cela peut-il concrètement se mettre en place ?
Dans les territoires, les fonds régionaux, alimentés par les collectivités locales et régionales et le pôle public bancaire actuel (Caisse des Dépôts et BPI), permettent de mobiliser du crédit bancaire pour financer les projets du secteur privé validés par les conférences permanentes. Ce pôle public est appelé à s’élargir avec une bataille publique pour la nationalisation des grandes banques.

Pour le financement des services publics, le pôle bancaire public alimente, à taux zéro voire à taux négatif, un Fonds pour les services publics, à gestion démocratique, où siègent des parlementaires, des élus des territoires, des représentants des salariés et des usagers. Ce fonds reprend à son compte les demandes émanant de la planification décentralisée. Qu’il s’agisse du Fonds pour les services publics (autorisé par l’article 123.2 du Traité de l’UE) ou d’interventions directes de la Caisse des Dépôts, le refinancement par la BCE est possible. Passer d’un financement par les marchés financiers (c’est-à-dire les fonds d’investissement et les fonds de pension), qui prélèvent 55 milliards de charges d’intérêt annuels, soit 9,5 % du budget 2025 de l’État, à des avances monétaires sans intérêt refinancées par la BCE, serait une énorme avancée transformatrice : pour s’émanciper des marchés financiers et de leur tutelle, via les agences de notation, sur les politiques publiques ; pour dégonfler la finance ; pour baisser le coût du capital.

Retour à Paul Boccara

Cette conception d’une planification démocratique et décentralisée, prenant appui sur de nouvelles institutions territoriales, pour dépasser les rapports capitalistes en partant des multiples lieux où ils se déploient, est l’aboutissement d’un cheminement théorique et politique sur la transformation révolutionnaire qui doit beaucoup aux travaux de Paul Boccara. À partir d’une analyse lucide d’expériences historiques concrètes, il a en effet remis en cause la vision étatiste de la transformation économique et sociale qui a prévalu pendant longtemps au Parti communiste, et pèse encore aujourd’hui. Parmi les faits qui ont conduit à une révision en profondeur d’une conception faisant de l’État l’acteur clé du dépassement des rapports capitalistes, on peut citer :

  • L’échec économique des systèmes de planification centralisée mis en place dans les pays socialistes, révélant l’incapacité d’une économie administrée et centralisée à répondre aux besoins ressentis par la population.
  • L’expérience française de nationalisations étatiques du mitterrandisme de 1981 à 1983, où les logiques d’investissement et de restructuration sont restées guidées par le critère de rentabilité financière, et plus largement, l’échec de toutes les expériences social-démocrates de gestion « sociale » des rapports capitalistes.
  • C’est enfin et surtout la phase du capitalisme financier globalisé qui rend impuissantes les régulations nationales. Dès lors, la riposte ne peut plus s’appuyer sur le seul levier étatique. Elle exige de multiples conquêtes de pouvoirs sur les décisions stratégiques des grandes entreprises, par des conquêtes à l’intérieur des entreprises, mais aussi des conquêtes de pouvoir sur les entreprises, à partir des territoires.

Paul Boccara, qui pensait le dépassement du capitalisme à partir des luttes, écrivait il y a quelque 40 ans : « La jonction révolutionnaire des luttes politiques et des luttes à l’entreprise [ne peut pas se faire] simplement par l’intermédiaire d’un parti, mais par la lutte pour l’institution de nouveaux pouvoirs politiques et économiques de tendance décentralisée et autogestionnaire ». Derrière la proposition des conférences permanentes et des fonds régionaux, il y a donc en réalité l’affrontement de classe pour un nouveau type de croissance : le pari sur les capacités humaines contre la priorité à l’accumulation du capital financier et matériel. Ce qui est recherché, c’est l’émergence, dans la conflictualité, d’une nouvelle cohérence, qui oppose à la gestion capitaliste et à la domination de la rentabilité privée une efficacité sociale assurant progressivement la primauté de l’intérêt collectif.

Cette conception autogestionnaire ne conduit pas pour autant à fragmenter l’espace en entités autonomes et repliées sur elles-mêmes : elle se conjugue au contraire avec des processus de coopérations sur de grands projets et une articulation avec des planifications à échelle plus large, nationale et au-delà, partant des besoins exprimés dans les territoires, à l’opposé des plans nationaux et européens actuels.

Cette vision décentralisée et autogestionnaire de la transformation sociale est loin d’être partagée par toutes les forces de gauche, dont certaines restent ancrées sur une vision très étatiste de l’action économique, dans laquelle le champ d’intervention politique s’arrête là où commence le pouvoir du capital dans l’entreprise. Les nouvelles institutions de transformation visent au contraire à faire de l’entreprise et de ses choix stratégiques un sujet public, débattu hors de l’entreprise, parce que l’entreprise, lieu central des rapports d’exploitation, de confrontation avec le capital mais aussi lieu central de remise en cause de sa domination, est une question éminemment politique.

1 Comment

  1. La limite de la production capitaliste apparait dans le fait que c’est à un certain niveau de taux de profit qu’est décidé l’extension ou la limitation de la production , au lieu que ce soit le rapport de la production aux besoins sociaux , aux besoins d’êtres humains socialement évolués  » Karl Marx .  » Face au rapport Profit sur Capital Matériel et Financier il faut opposer dans des luttes immédiates le rapport Valeur Ajoutée sur Capital Matériel et Financier afin de dégager une Valeur Ajoutée disponible pour la satisfaction des besoins . La finalité n’est plus le taux de profit , mais la satisfaction des besoins et la protection de la nature  » Paul Boccara . K. Marx toujours d’actualité prolongé par les travaux de Paul Boccara .

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