Frédéric BOCCARA
Dans un affrontement de classes, rassembler à partir de problèmes réels et de solutions viables.
Une petite musique monte : « attention, il y a une bulle financière, et si elle éclate, cela peut être terrible ». À propos de quoi ? De Renault : sa capitalisation boursière se dégonfle, si bien que Renault pourrait désormais être racheté par n’importe qui. C’est la une des Echos du 22 septembre. Et donc, pour ne pas être racheté, il faudrait pousser encore l’accumulation financière ? ! On voit toute la folie de la situation actuelle. Ils poursuivent : ce serait terrible, car s’il y a un krach financier, il y aura des licenciements, des catastrophes, etc. – donc, disent-ils, il faut surtout soutenir toute cette accumulation, y compris avec des arguments comme la souveraineté industrielle sur le cas Renault.
On pourrait pourtant faire tout autrement : nationaliser, refuser le rachat, gérer différemment, etc. – car en réalité, c’est bien cette accumulation financière qui joue contre tout le reste, qui constitue le moteur d’une véritable prédation sur la croissance.
Union sacrée derrière le capital ?
Il y a une autre petite musique du même genre : « pour l’industrie, il faudrait l’unité nationale », donc tout pour appuyer ce que disent les patrons de l’industrie – baisse du coût du travail pour l’industrie, livret d’épargne dédié à l’industrie, main basse sur l’épargne des ménages au détriment du logement, tout pour l’industrie…. Sans critères de fond. Seulement un critère de secteur.
Il existe cependant quelques voix plus timides en sens contraire. Évelyne Ternant a attiré mon attention sur une étude du Conseil d’analyse économique (CAE), auprès du Premier ministre, dont le président délégué – Xavier Jaravel – souligne une insuffisance de productivité du seul travail (sans regarder le capital) en France, comparée à la zone euro et aux États-Unis sur trente ans. Pour l’évolution de la productivité apparente du travail depuis 1995, la France affiche +27 %, la zone euro +40 %, et les États-Unis +75 % – soit 0,8 % par an en France contre 1,8 % par an aux États-Unis. La cause avancée serait une faible diffusion de la technologie. Xavier Jaravel dit à la fois qu’ils ont beaucoup de technologie mais que les gens ne sont pas assez qualifiés pour l’utiliser, ce qui est assez contradictoire, sans que l’on sache s’il manque plutôt des dépenses humaines ou des dépenses en capital technologique, le raisonnement est assez confus sur ce point. Il ajoute que les coûts technologiques sont trop élevés et que les banques ne prêtent pas assez, que ce soit pour le capital ou pour le travail – et il conclut donc qu’il ne faut pas toucher au budget « France 2030 ».
Cela peut donner l’impression qu’il plaide pour développer les dépenses publiques. En réalité non : le budget « France 2030 », c’est un tout petit dispositif de quelques milliards (environ 4), dans le budget 2026. Il dit simplement qu’il ne faut pas toucher à ce petit dispositif d’aide aux entreprises et, plus généralement, qu’il faut développer les aides aux entreprises. Il utilise un argument intéressant : 100 000 euros d’aide génèrent, sur la population d’entreprises étudiées, 500 000 euros de valeur ajoutée – un multiplicateur 5 en trois ans, ce qui ressemble à ce que nous disons nous-mêmes. Sauf que cela ne concerne que certaines entreprises, et qu’il ne regarde absolument pas comment ce type de politique a, dans le même temps, démoli d’autres entreprises. Il faut prendre les deux aspects ensemble : oui, bien sûr, quand on fait des avances et qu’on dépense, cela a un effet multiplicateur, car les entreprises aidées peuvent entraîner l’ensemble du tissu – mais il faut le faire massivement, arroser largement, et avec d’autres critères.
Il faut voir aussi ce que dit la nouvelle présidente de la Cour des comptes, Amélie de Montchalin. Elle se met à dire beaucoup de ce que disait le PS. Des petits bouts de quelques milliards à chaque fois : il faudrait taxer le « Pacte Dutreil », le remettre en cause, taxer le patrimoine, créer une taxe sur les holdings patrimoniales, une contribution différentielle sur la fortune personnelle, etc. – à chaque fois, 1, 1,2, 1,3 milliard, soit au total 4 à 5 milliards de plus, pour un problème qui demande 50, 60, voire 100 milliards, dix fois plus. Cette petite musique brouille le message, et peut donner l’impression, à ceux qui suivent de près les questions fiscales, qu’on est en train d’avancer sur le sujet. Heureusement, depuis, le mouvement lycéen est en train de montrer que le compte n’y est pas du tout, du tout. Il faut des responsables politiques qui expriment cette conséquence.
La grande question du débat de conjoncture
c’est d’abord celle du budget
Dans la situation actuelle de quasi-récession, il faut une impulsion budgétaire franche, c’est-à-dire une augmentation massive des dépenses publiques : c’est la première chose. On voit bien la stimulation budgétaire en Allemagne ou en Espagne – je n’ai pas développé le cas espagnol, mais on pourra y revenir. Or Lecornu, lui, fait le contraire : moins 10 % – on y insiste dans le communiqué de réaction à ses annonces.
Cette politique-là de diminution massive des dépenses publiques, c’est exactement celle de 1931 qui a préparé la colère ayant conduit à l’avènement d’Hitler. Moins 10 % de la dépense publique, c’était aussi celle de Pierre Laval, à l’époque socialiste indépendant, maire d’Aubervilliers, en 1934-1935, la déflation Laval.
Il faut donc, au contraire, augmenter franchement les dépenses publiques. C’est la première chose dans le débat budgétaire, car on ne diminue pas les dépenses au moment où cela va mal, sinon on renforce la récession – même les manuels élémentaires d’économie le disent. Nous proposons donc un fonds d’avances pour augmenter tout de suite les dépenses. Il ne faut pas noyer ce fonds d’avance dans un propos général en centrant sur les impôts. Un certain nombre de mesures immédiates et significatives concernant les impôts et les aides publiques sont nécessaires. Mais une grande réforme des impôts prend du temps. Elle doit venir dans un contexte on a déjà commencé, en urgence, à améliorer les choses en recrutant et pré-recrutant des agents des services publics.
Il faut en urgence créé un fonds d’avance – c’est d’ailleurs une proposition adoptée par le PCF depuis maintenant deux ans en Conseil national, et confirmée au congrès. Un fonds d’avance de 100 milliards, mobilisable immédiatement en étant abondé par le pôle public bancaire français, qui irait non pas vers l’armement, mais vers des préembauches de soignants, d’enseignants – c’est dans la note de l’exécutif – et qui amènerait de la croissance.
Donc, premièrement, il faut plus de dépenses publiques – c’est le premier débat. Deuxièmement, un fonds d’avances. Troisièmement, orienté sur l’emploi, avec des préembauches pour des services publics efficaces. Quatrièmement, il faut que cela puisse développer une autre activité des entreprises. Il faut donc changer la structure des aides aux entreprises – toutes ces aides qui, au lieu de baisser le coût du travail, doivent permettre de développer l’emploi et de baisser le coût du capital. Pour cela c’est tout le crédit bancaire qu’il faut commencer à transformer : on peut le faire par une politique de bonification, où la dépense publique prend en charge une partie des intérêts, c’est-à-dire du coût du capital. Cela constitue un levier pour obliger les banques à prêter autrement, puis on renforce cela par des nationalisations bancaires.
C’est donc tout un chemin radical, révolutionnaire, avec une question de classe – dépenser pour les êtres humains ou pour les machines, pour le capital – mais qui part de problèmes réels sur lesquels on peut rassembler. Voilà sur quoi il faut s’affronter les uns les autres : comment développe-t-on le pays ?
Sur cette base, quand on a l’impulsion de croissance, quand on développe l’assiette fiscale, on peut alors commencer une réforme fiscale de fond : d’une part, on a unifié la société en développant les services publics, ce qui donne davantage de marge pour engager une réforme fiscale – car les réformes fiscales, ça grince parfois, ce n’est pas simple à faire – d’autre part l’assiette de prélèvement a commencé à progresser et il y a « du grain à moudre ». On engage donc la réforme fiscale, avec quelques mesures fiscales tout de suite, mais surtout des transformations structurelles, pour s’assurer que ces nouvelles dépenses publiques ou bancaires aillent bien là où il faut – d’où la nécessité de nouveaux pouvoirs pour les travailleurs, d’un autre type de planification, et donc de réformes de structure. Ce n’est pas seulement une politique de la demande : on transforme immédiatement l’offre, en agissant à la fois sur l’État et sur l’offre des entreprises.
Les propositions formulées à gauche, y compris certaines paroles publiques du PCF, ont souvent tendance à se perdre et à ne pas voir cette importance du fonds d’avance – alors même qu’on parle de « mettre la dette au frigo ». Un débat avec Jean-Luc Mélenchon porte sur « l’annulation » de la dette. D’une part, c’est une mesure qui porte sur le passé, qui de surcroît rend plus difficiles les emprunts nouveaux, et qui ne change pas grand-chose : une partie de la dette est déjà « au frigo », c’est celle détenue par la BCE. Il faut surtout, et plutôt, exiger que la banque centrale achète davantage de dette publique – cela, c’est autre chose, mais Mélenchon n’ose pas le dire clairement, il le suggère timidement. Mais surtout, la vraie question, ce sont les dépenses supplémentaires immédiates, qu’il faut financer. Via le pôle public bancaire et la Caisse des Dépôts – on peut le faire. Et cette Caisse des Dépôts a, par nature, le droit de se refinancer auprès de la Banque centrale européenne. Ce n’est donc pas exactement une bataille politique pour obtenir le droit de se refinancer, comme cela a pu être écrit à tort, mais une bataille pour que ce refinancement se fasse à bon compte, à 0% ou proche de ce taux – c’est-à-dire contre le coût du capital.
Voilà donc le premier pas de la marche en avant. Le deuxième pas, c’est celui des entreprises (changer leur façon de faire, à travers une transformation des aides publiques et des critères de celles-ci, et à travers une réforme de la fiscalité rendue incitative – par exemple une modulation à la hausse du taux de l’impôt sur les bénéfices pour les entreprises qui taillent dans l’emploi, délocalisent, etc.).
Un problème mondial
Le troisième pas, c’est tout ce qui touche à l’international, à la question d’un nouvel ordre économique international et des BRICS, renforcée par la question écologique. On le voit bien dans l’appel que nous avions lancé à Belém, lors de la COP30, et que nous allons essayer de développer, notamment autour de la Turquie : il faut d’importantes dépenses écologiques, ce qui suppose soit des dépenses publiques, soit un levier sur les entreprises.
Dans la conjoncture actuelle, je pense qu’il faut avancer sur une proposition de « conférence internationale de financement des dépenses publiques » – c’est une proposition que j’avais déjà faite, on peut en débattre, ce sera le dernier point.
Le problème de financement des dépenses publiques est un problème mondial, pas seulement français. Il se pose, y compris pour les États-Unis. Et la façon dont on fonctionne aujourd’hui, y compris les États-Unis, développe des tensions dans le monde entier : d’une part une rivalité à couteaux tirés sur les capitaux qui provoque une hausse considérable des taux d’intérêt, d’autre part une hégémonie du dollar sur les financements internationaux, qui met en difficulté tous les autres pays. Au point que cela devient une cause de la montée des tensions militaires avec les États-Unis qui se comportent en belligérants du dollar avec tous les autres pays. Cela va contre les intérêts du peuple américain lui-même. D’où l’exigence que l’on pourrait affirmer d’une « conférence mondiale de financement des dettes », avec tous les pays, comme on l’a fait après la deuxième guerre mondiale – il n’y en a pas actuellement, il y a des guerres partout, mais pas de guerre mondiale au sens strict. Cela pourrait devenir un mot d’ordre important : une « conférence mondiale de financement des dépenses publiques et de l’écologie », ou peut-être de la transformation productive. C’est une question mondiale fondamentale. Elle amène à remettre au centre du débat la question de l’ordre économique – comment financer cela à bas coût, et de façon égalitaire, là où vivent les gens. C’est vraiment une question de classe : financer là où sont les gens, et non là où est le capital. Les gens vivent en Inde, en Chine, en Afrique, aux États-Unis, et en Europe ils ne vivent pas seulement au Luxembourg, où sont enregistrées des masses de capitaux, mais en France, par exemple.
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La conjoncture est un sujet très riche : on est dans l’observation du vivant. L’analyse de fond qu’on essaie d’avoir est là pour nourrir l’action, orienter les batailles politiques et les propositions. La situation appelle à trouver les voies et moyens pour que l’action sociale et politique s’en saisisse.

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