Budget 2026 :
« Grands plans d’investissements » ou dépenses massives dans l’emploi et la formation ?

Overhead view of a diverse crowd walking across a bright blue surface interlinked with large white gears. The mechanical cogs symbolize teamwork, human systems, and the power of collective collaboration. Ideal for business, HR, and innovation themes.
Thalia Denape
économiste, membre du conseil national du PCF

Éditorialistes, représentants des syndicats, partis de droite mais aussi de gauche, semblent réussir à se mettre d’accord sur un point : la solution aux problèmes de croissance française et européenne serait d’« investir ». Mais attention à ne pas confondre dépenses d’avenir et investissement matériel !

Ainsi, l’éditorialiste du Monde Stéphane Lauer regrette dans sa chronique du 15 septembre 2025 que le rapport Draghi, qui préconise « 750 à 800 milliards d’euros d’investissement annuels en Europe pour combler l’écart et accompagner la transition verte et digitale »[^1], soit laissé « en jachère »[^2].

Du côté de La France Insoumise, le programme des municipales 2026 prévoit également « d’investir dans la bifurcation de notre économie ».

De même, côté PCF, les éléments du communiqué pour le Pacte d’avenir pour la France qui prévoit de « créer un fonds public de 500 milliards d’euros » est repris par les porte-paroles dans les grands médias comme « un investissement de 500 milliards d’euros sur cinq ans ».

En réaction au débat sur la taxe Zucman, Patrick Martin, président du MEDEF, réagit lui aussi sur le besoin d’investissement des entreprises : « Les entreprises ne peuvent pas supporter de nouveaux impôts ou des hausses d’impôts supplémentaires. Au contraire, il est même urgent de desserrer le frein à main pour relancer l’investissement. » Cependant, dans une interview faite pour Le Parisien le 26 septembre 2025, il se réjouit de la priorité donnée à la réduction des dépenses publiques par le Premier ministre Sébastien Lecornu et distingue les effets que cela aurait sur les investissements, d’un côté, et sur les emplois, de l’autre : « c’est aussi la priorité des acteurs économiques qui attendent par ailleurs des mesures pour relancer l’activité, l’investissement, les embauches. »

Dans le programme de budget du Parti socialiste, on peut trouver les propositions suivantes : « relancer l’économie française via un plan d’investissement vert » ; « lancer un plan de relance de l’investissement et des services publics », « investissement massif dans les modes de transports collectifs et décarbonés ». Alors qu’on ne trouve qu’une seule référence à l’emploi, à propos de « l’encadrement du cumul emploi-retraite »[^3].

Si les uns préconisent d’investir pour le privé, dans l’innovation comme l’IA par exemple pour combler le retard français avec les États-Unis et la Chine et relancer la compétitivité, et les autres d’investir dans les services publics et « pour soutenir le pouvoir d’achat des travailleurs »[^4], il demeure de commun que l’investissement serait la clé à nos problèmes.

À gauche, il semblerait qu’« investissement » et « embauche » se confondent, voire même qu’« investir dans les services publics, dans l’industrie ou dans la transition écologique », par exemple, sous-entende (sans le préciser néanmoins), embaucher du personnel. Du côté du MEDEF, une distinction nette est faite entre investir et embaucher. Alors, de quoi parlons-nous exactement quand on parle d’investissement en économie ? Un détour théorique est ici nécessaire.


Qu’entend-on par « investissement » ?

L’INSEE associe l’investissement à ce que l’on appelle en comptabilité nationale la FBCF (formation brute de capital fixe), et qui se définit de la manière suivante : « la formation brute de capital fixe (FBCF) est constituée par les acquisitions moins cessions d’actifs fixes réalisées par les producteurs résidents. Les actifs fixes sont les actifs corporels ou incorporels issus de processus de production et utilisés de façon répétée ou continue dans d’autres processus de production pendant au moins un an ».

De la même manière, l’INSEE définit les investissements corporels comme « l’achat en actifs physiques destinés à être utilisés durablement par l’entreprise comme moyens de production (constructions, installations techniques, matériel et outillage industriels…) ». De l’investissement corporel sont ainsi exclues les dépenses dans l’emploi, dans les salaires, dans la formation. C’est-à-dire des dépenses dans le non-humain, dans le travail mort plutôt que dans le travail vivant. Même si l’investissement, tel qu’il est mesuré en comptabilité nationale, intègre aussi l’acquisition d’actifs « incorporels », tels que des logiciels, il reste que l’« investissement », consiste essentiellement en dépenses matérielles et immatérielles d’équipements, ou plutôt en dépenses pour le capital.

On peut aller plus loin : dans le mode de production capitaliste, l’investissement, c’est ce qui sert à accumuler le capital contre le travail, contre l’emploi. La substitution du capital au travail est un mécanisme classique du mode de production capitaliste. Aujourd’hui, cela se traduit par l’intensification du travail pour les gains de productivité au service de la « compétitivité ». Il y a de nombreux exemples à cela : dans le domaine agricole, l’investissement chimique contre les dépenses humaines pour décupler le rendement des terres empêche finalement de répondre aux besoins des populations et participe à créer des enjeux de santé publique, appauvrit les terres et crée des rendements agricoles décroissants, tout en perdant les savoir-faire paysans. L’hôpital est un autre parfait exemple également d’investissements (ici immatériels) qui aboutissent à des fusions d’hôpitaux avec réduction du personnel et les déserts médicaux qui en découlent. Dans l’éducation nationale, l’IA et le numérique qui est vendu pour améliorer la pédagogie et les « projets », au détriment d’embauches pour réduire le nombre d’élèves par classe et au détriment de la qualité de la formation des enseignants.

Une idée reçue souvent opposée à cela est de dire que c’est l’investissement privé qui est le problème alors que l’investissement public, lui, permettrait de répondre aux besoins des populations. Le problème viendrait alors d’un sous-investissement de l’État. Mais dans le cadre du capitalisme monopoliste d’État et de sa transformation actuelle dans une nouvelle alliance entre État et capital, l’investissement public participe également à la suraccumulation du capital contre le travail et l’emploi.

Ulrike Lepont, chargée de recherche au CNRS, membre du Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po (Paris), met en évidence dans ses recherches un nouveau cadre de l’action publique qui émerge depuis plusieurs décennies et qui est renforcé par les crises successives des dernières années (crise des subprimes en 2008, crise du Covid 19 en 2020, guerre en Ukraine, etc.) : l’« État investisseur ». Celui-ci, plutôt que de s’opposer à l’austérité, fonctionne avec elle. L’État, en rupture avec un néolibéralisme des années 1980, a renforcé son interventionnisme sur l’économie, valorise l’investissement public, la planification, tout en maintenant des politiques d’austérité sur des dépenses jugées ne pas contribuer au développement productif, comme les services publics et la protection sociale[^5]. Ulrike Lepont, prenant l’exemple d’Emmanuel Macron, montre comment il « utilise la politique d’investissement public pour mener une politique industrielle, qu’il oriente vers les start-up (la « start-up nation ») »[^6]. De nombreux plans d’investissement ont ainsi été menés par l’État français dans la période récente ; plusieurs programmes d’investissement d’avenir (PIA) et de la Banque publique d’investissement, créés à la suite de 2008, en 2014, 2016, 2017, 2020, plans à chaque fois justifiés par les logiques de rentabilité. C’est aussi le sens des 211 milliards d’aides publiques aux entreprises, chiffrées par la commission d’enquête sénatoriale menée par Fabien Gay, dont le rapport a été publié cette année.

Ces investissements n’ont pas donné lieu à une plus grande efficacité économique. Au final, la croissance économique en France en 2025 est estimée à 0,7 %, les entreprises ont toujours des difficultés à se développer du fait de pénurie d’emploi qualifié[^7], les données de la DARES montrent toujours une intensification du travail que l’on peut imputer au manque d’effectif et de formation, la transition écologique n’est pas amorcée avec l’ambition qui serait nécessaire, le taux de pauvreté a augmenté, etc. Les différents plans d’investissement, plutôt que d’y remédier, ont contribué à renforcer le problème.


Investir autrement : d’une logique de rentabilité à une logique de développement des capacités humaines

Alors, doit-on renoncer à investir ? Non. Dans les services publics, dans l’industrie, les équipements permettant au travail de créer les richesses nécessaires pour répondre aux besoins vieillissent, tombent en panne et ralentissent l’efficacité. C’est aussi un signe de la crise de suraccumulation du capital ; on arrive au bout du système, le capital est accumulé, mais est de moins en moins efficace à produire des richesses nouvelles. Justement parce que l’on délasse les dépenses humaines et parce qu’il n’y a que des critères de rentabilité pour le choix des investissements.

Pour transformer radicalement le système économique, pour qu’il ait une réelle efficacité à répondre aux besoins économiques, sociaux et environnementaux, il est nécessaire d’articuler dépenses d’emploi et de formation et dépenses d’investissement, sans les opposer, mais en gardant en tête que :

  • C’est le travail qui crée les richesses, non les machines, les robots, les logiciels, qui sont du travail mort, du travail passé (c’est-à-dire qu’ils ont été eux-mêmes créés par du travail).
  • L’investissement est donc de moins en moins efficace parce qu’on manque de personnel pour créer et utiliser les équipements, et on manque de dépenses dans la recherche, dans des emplois de chercheurs qualifiés, formés, capables d’innover dans des technologies pour aider le travail. Pour avoir des machines, il faut des emplois. C’est donc l’emploi qui tire l’investissement et non l’inverse ! Dans un hôpital par exemple, il faut bien des ingénieurs qualifiés pour développer la technologie des scanners, et des médecins formés à l’utiliser, autant qu’un nouveau scanner capable d’améliorer le diagnostic des patients.
  • En donnant, à toutes les échelles, une priorité aux dépenses dans les capacités humaines, on participe à réorienter les dépenses, notamment privées. Ainsi, on ne pousse pas simplement les entreprises à investir, mais on cherche à transformer la manière dont elles produisent. Cela demande une vraie démocratie dans les entreprises, une place faite aux salariés dans les décisions afin qu’ils puissent opposer aux critères de rentabilité, des critères sociaux, écologiques pour les créations d’emplois et l’investissement, pour une vraie efficacité des dépenses réalisées. Ainsi qu’une véritable sécurité d’emploi ou de formation.

Ce qui est nécessaire, c’est un nouveau type de productivité qui repose sur les capacités humaines, contre les logiques de compétitivité. Des emplois dignes, permettant des droits, une protection sociale qui sorte du travail sans limite, sans place au repos, aux loisirs, à l’engagement.

Mais il faut effectivement des capacités humaines équipées par des outils performants qui sont rendus possibles par le développement des dépenses dans l’humain d’abord. Renversons la logique en prônant l’emploi et la formation en priorité sur l’investissement, mais en articulant les deux parce qu’on a besoin d’outils, d’équipements efficaces. Et pour cela, il faut de l’emploi car c’est dans ce cadre que le travail crée, y compris les machines, les technologies. On ne fera pas d’investissements efficaces, pour avoir des équipements performants et qui n’épuisent pas le travail, sans emploi. Ce n’est pas un choc d’investissement qu’il nous faut, c’est un choc d’emploi et de formation pour nos services publics et notre industrie. C’est, là aussi, la seule manière de dépasser les défis que pose la guerre commerciale lancée par Trump aujourd’hui, sans tomber dans l’opposition abstraite entre libre échange ou souverainisme. C’est trouver un autre chemin pour se développer sans devoir se soumettre au repli généralisé, à la préférence nationale que nous pousseraient à adopter les tensions géopolitiques actuelles.


Notes :

  1. https://www.touteleurope.eu/economie-et-social/qu-est-ce-que-le-rapport-draghi-sur-l’avenir-de-la-competitivite-de-l-ue/#::text=. Pour Mario Draghi, L’Europe, la transition verte et digitale.
  2. Stéphane Lauer, « Le fait que le rapport Draghi reste en jachère à 90 % doit nous inquiéter : ces atermoiements finiront par se payer cash », Le Monde, 15 septembre 2025.
  3. Parti socialiste, Budget 2026 : Nos propositions pour répondre aux attentes des Français-e.s.
  4. Parti socialiste, ibidem.
  5. Ulrike Lepont, L’« État investisseur » ou la redéfinition contemporaine du rôle légitime de l’État, 2024.
  6. Ulrike Lepont, « Investir dans l’austérité. Les apparentes contradictions de la politique budgétaire française au cœur de l’État investisseur » (2008-2023) », Politix, 2025/1, n° 149.
  7. D’après l’OIT, à l’échelle mondiale, 77 % des chefs d’entreprise éprouvent des difficultés à recruter des candidats possédant les compétences appropriées.