Denis Durand
Le spectacle La Dette * de Franck Chevallay s’ouvre sur le dilemme moral d’un banquier international face à’un chef d’État africain. Le premier sait que le crédit qu’il s’apprête à accorder au second, officiellement destiné à développer le pays, aura en réalité pour effet de le ruiner. L’artiste saisit là un trait distinctif du métier de banquier, la relation directe, voire personnelle, avec le client, avec tout ce que cela peut comporter de cynisme, de cruauté ou de sympathie. C’est ce qui est radicalement absent lorsque l’emprunteur s’adresse, non pas à une banque, mais à l’anonymat du marché financier.
Depuis la fin du XXe siècle et ce qu’on a appelé la financiarisation de l’économie, cette différence a pris une importance très visible, au point qu’il convient désormais de la prendre en compte en parlant de « système monétaire et financier » plutôt que de « système de crédit » comme Marx pouvait encore le faire en son temps. L’opposition anthropologique et politique entre financement par crédit bancaire ou par émission de titres a une base économique. Les banques ont un privilège, celui de créer de la monnaie ou, plus exactement, de pouvoir inscrire sur les comptes de leurs déposants des sommes qui peuvent servir à payer des dépenses, ou être épargnées, comme si elles avaient la même valeur que des marchandises réelles. C’est la part la plus importante de leur métier : mettre en circulation les signes monétaires qui donnent le branle-à-toutes les activités économiques. Elles peuvent user de ce privilège sans autre limite que celles que leur impose la réglementation de leur profession. Ce faisant, elles prennent un risque : celui que tel ou tel de leurs débiteurs se trouve un jour dans l’incapacité de rembourser les crédits qu’elles leur ont accordés. Elles s’attachent donc à connaître aussi précisément que possible le risque de défaillance de chacun de leurs clients, en évaluant son marché, ses concurrents, la qualification de sa main-d’œuvre, la qualité de ses équipements… et comment tout cela influe sur sa rentabilité.
C’est pourquoi la relation personnelle entre le banquier et ses clients est une deuxième part essentielle du métier de banquier. Cette tâche exige tout un réseau d’agences implantées sur tout le territoire, dotées d’un personnel qualifié et nombreux (près de 400 000 salariés en France). Cela fait des banques de véritables institutions, investies à la fois d’un pouvoir politique — celui que leur donne leur participation au financement des agents économiques — et d’une mission de service public — faire circuler les paiements entre ces mêmes agents. En tant que telles, ces institutions sont donc pleinement parties prenantes des affrontements politiques, et sensibles aux rapports de forces qui s’y expriment.
Financements de marchés et financement bancaire : une comparaison
| Les marchés de titres | Le crédit bancaire |
|---|---|
| Utilisation d’une « épargne » préalablement accumulée | Création de monnaie ex nihilo |
| Le créancier peut à tout moment céder sa créance | Relation durable entre la banque et son débiteur |
| Des marchés organisés pour faire prévaloir l’objectif de rentabilité financière, à l’exclusion de tout autre | Des organisations complexes, sensibles à la pression sociale |
Tous ces traits s’opposent point par point (voir tableau) au financement de l’économie par les marchés financiers, c’est-à-dire par l’acquisition de titres de propriété comme les actions ou de titres de créance comme les obligations ou les autres titres de créance négociables (billets de trésorerie, bons du Trésor négociables, bons à moyen terme négociables…). Ces titres sont des documents, autrefois imprimés, aujourd’hui enregistrés dans les ordinateurs des banques et des organismes spécialisés dans leur conservation comme Clearstream. Ils sont conçus pour pouvoir être vendus puis revendus aussi facilement que possible et aussi souvent que leurs détenteurs le jugent utile.
Contrairement aux banques, les financiers qui achètent des titres le font avec de l’argent qu’ils ont préalablement accumulé et non par création ex nihilo. S’ils ont fait le choix d’acheter des titres, c’est qu’ils avaient déjà de l’argent à placer et qu’ils veulent en tirer le maximum de profit. En d’autres termes, cet argent est du capital. L’organisation des marchés financiers est entièrement destinée à faciliter la recherche par les possesseurs de titres du rendement le plus élevé possible de leur portefeuille. Une fois le titre émis, son détenteur peut le revendre à tout moment. Ce marché où les titres circulent de main en main (concrètement, d’une ligne à une autre ligne dans les ordinateurs où ils sont enregistrés) est appelé « marché secondaire » (par opposition au marché primaire qui est celui où les emprunteurs placent leurs titres au moment de leur émission). Le marché secondaire est organisé pour que tous les titres soient en concurrence les uns contre les autres. Il y a à chaque instant une offre et une demande pour chacun des titres qui circulent, et leur cours fluctue d’instant en instant, exclusivement en fonction du rapport entre l’offre et la demande. Aussi les financiers s’intéressent-ils assez peu aux facteurs « fondamentaux » qui déterminent le cours des actions et des obligations. En réalité, ils se posent une seule question : le titre va-t-il monter plus vite que les autres titres offerts sur le marché (dans ce cas, j’achète !) ? Va-t-il baisser plus que les autres (dans ce cas, je vends !) ?
Le fonctionnement des marchés de titres ne suppose donc pas de relation personnelle entre le détenteur et l’émetteur d’un titre donné. Au contraire, lorsqu’il s’agit de financer des entreprises, la connaissance personnelle des différents émetteurs, qui demande du temps et des efforts, serait plutôt une perte de temps qu’un avantage. Elle peut être déléguée à des agences de notation, elles-mêmes contrôlées par des fonds d’investissement et des banques.
La différence entre le crédit bancaire et le financement par les marchés de titres est particulièrement frappante lorsqu’il s’agit de refuser un financement : un banquier qui coupe les vivres à un patron de PME (ou à un patron de grande entreprise, cela arrive aussi…) doit au moins l’informer de sa décision, souvent même affronter sa réaction, parfois en tête à tête… Rien de tel sur les marchés où les ordres donnés par un algorithme, activé par des spéculateurs anonymes, fait la fortune ou la ruine d’une entreprise ou d’un État que ces spéculateurs ne connaissent pas et qui ne connaît même pas leur identité. Autant les marchés financiers ne peuvent pas fonctionner autrement que comme une sorte de quintessence des logiques capitalistes, qu’ils imposent à toute l’économie, autant l’histoire est pleine d’une action politique sur et par les banques. L’existence de banques publiques ou mutualistes en est encore aujourd’hui une manifestation.
Voilà pourquoi, dans l’affrontement avec le capital que requiert la réponse à la crise de civilisation, agir sur le crédit bancaire est la stratégie qui s’impose pour frapper l’adversaire au cœur : son pouvoir sur l’utilisation de l’argent.
L’objectif : que le choix, par les banques, des projets bénéficiant des avances d’argent issues de leur création monétaire n’obéissent plus à la logique capitaliste de la rentabilité maximale, mais qu’il réponde à de nouveaux critères d’efficacité économique, fondés sur l’économie de dépenses en capital matériel et financier pour pouvoir dépenser davantage pour le développement des êtres humains (emploi, formation, santé, culture, réduction du temps de travail…) et pour les biens communs.
Les leviers pour l’imposer sont multiples. Ceux qui peuvent être actionnés par les politiques économiques — bonifications d’intérêts et garanties d’emprunts, constitution de pôles publics bancaires, industriels et de services, nouvelle sélectivité de la politique monétaire, nouvel ordre économique international — n’auront cependant d’efficacité que si salariés et citoyens sont à même d’en faire un enjeu des mobilisations sociales et politiques, comme cela a été le cas chez Kem One, 1336, Vencorex, Verallia…
