Évelyne Ternant
Nous reproduisons ici l’exposé introductif d’Évelyne Ternant à la réunion plénière de la commission économique du PCF, à laquelle ont participé, le 8 octobre 2025, les animateurs de la bataille économique dans les fédérations.
La dette pèse aujourd’hui fortement dans les consciences, à gauche. On le voit notamment à travers les difficultés du Parti socialiste à accepter l’idée d’une hausse des dépenses publiques. Leur projet était de diviser par deux les économies proposées par Bayrou.
Même la France insoumise, par l’intermédiaire de Frédéric Lordon dans un article du Monde diplomatique, propose d’utiliser l’épargne pour se désendetter.
Je pense aussi que cette question pèse sur la dynamique du mouvement social. Dans l’esprit de beaucoup, l’idée persiste que les caisses sont vides, qu’on ne peut pas obtenir grand-chose.
Si Bayrou a échoué à rester Premier ministre, il a tout de même réussi à faire de la dette un sujet de préoccupation majeur pour beaucoup.
Je vais vous infliger un extrait de son discours de politique générale, prononcé le jour de sa chute. Ce texte est intéressant, car il mêle à la fois le langage et l’idéologie dominante, avec des absurdités économiques, mais aussi des constats exacts, dont les causes et le sens politique sont occultés. Il constitue un bon point de départ pour aborder la problématique de la dette.
Je le cite : « C’est devenu un réflexe, et pire encore, une addiction. Les dépenses ordinaires du pays, celles de notre vie quotidienne, pour les services publics, les retraites, pour rembourser nos feuilles de sécurité sociale, nous avons pris l’habitude de les financer à crédit. Chaque année, pour acquitter chaque euro de dépenses, chaque euro de dépassement de dépenses, il a fallu emprunter, comme un ménage ou une entreprise emprunte à la banque quand il a un déficit. Un euro de déficit, c’est un euro de dette supplémentaire. Et l’addition des déficits, année après année, nous a conduit à une écrasante accumulation : 3 415 milliards d’euros de dette à l’heure précise où nous parlons.
Chaque année, à notre rythme annuel de croissance et d’inflation, la France produit environ 50 milliards d’euros de richesse supplémentaire. Face à ces 50 milliards, les intérêts qu’il nous fallait verser représentaient environ 30 milliards par an en 2020. En 2024, c’était 60 milliards ; 67 milliards l’année prochaine, 75 milliards en 2026, 85 milliards l’année suivante, et à la fin de la décennie, selon la Cour des comptes, 107 milliards.
50 milliards créés par le travail, plus de 100 milliards transférés à nos créanciers. Autrement dit, tout le travail, toute l’inventivité du pays pour progresser pendant une année, tout ce progrès que nous voulons pour les nôtres, pour nos enfants, est entièrement reversé à nos créanciers. Et la majorité de nos créanciers, 60 %, sont étrangers. Ce sont donc des dépenses obligatoires, totalement improductives : pas un emploi de plus, pas un service amélioré, pas un équipement mis en place. Notre pays travaille, croit s’enrichir, et tous les ans s’appauvrit un peu plus. C’est une silencieuse, souterraine, invisible et insupportable hémorragie ».
Je vais maintenant commenter ce discours pour montrer comment le déconstruire, mais aussi comment il pointe, avec des chiffres exacts, un certain nombre de problèmes.
Un discours d’intimidation émaillé d’absurdités économiques
Première absurdité : Bayrou invoque uniquement le montant total de la dette, son accumulation. Or, ce qui compte, ce n’est pas le montant de la dette, mais les capacités financières du pays, c’est-à-dire le lien entre la dette et le revenu annuel qu’il est capable de générer. C’est pourquoi on présente souvent un ratio : la dette rapportée au produit intérieur brut (PIB). À l’heure actuelle, ce ratio est de 114 %. Cela signifie que la dette du pays représente un peu plus d’un an de revenus nationaux. Si on compare cela aux ménages qui empruntent pour un logement, beaucoup seraient heureux de le faire en ne s’endettant que d’un peu plus d’un an de leurs revenus. En réalité, les ménages mettent généralement 20 ans à rembourser leur emprunt, qui représente bien plus qu’un an de revenu. Cela montre qu’on peut relativiser ce ratio, dont on nous dit qu’il nous conduit à la catastrophe.
Deuxième absurdité : Bayrou considère que les dépenses dans les services publics, la santé ou les retraites ne peuvent pas être financées à crédit, car ce seraient des charges et non des dépenses d’avenir, sans impact positif sur la croissance future. C’est totalement faux et contraire à l’histoire. Pensons à la Sécurité sociale en 1946, qui représentait environ 100 % du PIB et qui a été financée à crédit. Elle a contribué à la reconstruction du pays et à sa dynamique de croissance. L’idée que la dette ne devrait servir qu’aux investissements, c’est-à-dire aux infrastructures, doit être combattue.
Troisième absurdité : assimiler l’État à un ménage. L’État n’est pas un agent économique comme un ménage, pour deux raisons principales. D’abord, la temporalité : un ménage a une existence limitée dans le temps, il meurt et rembourse ses dettes pour ne pas les reporter sur ses héritiers. L’État, lui, n’a pas de limite temporelle. Il peut donc emprunter pour rembourser, ce qu’il fait en faisant « rouler » sa dette. Non seulement il ne meurt pas, mais comme il y a sans cesse des naissances, donc des jeunes, il faut naturellement renouveler des dépenses supplémentaires. L’accroissement est dans la nature même de cette fonction d’un État.
Ensuite, l’effet économique de la dépense de l’État n’est pas le même que pour un ménage. Les dépenses de l’État, bien orientées, peuvent générer des revenus ultérieurs supérieurs à la dépense initiale. C’est ce qu’on appelle l’effet multiplicateur. Par exemple, des dépenses supplémentaires pour les hôpitaux permettront des créations d’emplois, donc des revenus supplémentaires qui, à leur tour, cotiseront et paieront des impôts. Cela stimulera aussi la demande de matériel médical, ce qui développera le secteur productif. Bref, sans problème de solvabilité, si la dette est une « bonne dette », elle améliore les capacités économiques du pays.
Y a-t-il un problème avec la dette ?
Le problème aujourd’hui, c’est la charge des intérêts. Si l’État ne rembourse pas sa dette, il doit chaque année verser des intérêts aux créanciers. Ces intérêts représentent une charge pour le budget public, ce que Bayrou appelle les « annuités ». Il est vrai que cette charge est en croissance, voire en croissance explosive, et c’est un véritable problème.
Je voudrais ouvrir une parenthèse pour rappeler que les pourfendeurs de la dette nous disent souvent que celle-ci est un transfert entre générations, que nous allons laisser une dette à nos enfants, ou encore que chaque bébé naît avec une dette. En réalité, la charge de la dette est payée chaque année par les intérêts, donc par les contribuables. Ce n’est pas un transfert entre générations, mais un transfert entre classes sociales, si ces intérêts versés constituent une rente pour le capital.
Venons-en aux éléments intéressants du discours de Bayrou : la montée de la charge des intérêts. Cette montée est réelle et s’explique par la hausse des taux d’intérêt, dont il ne dit rien. Cela montre que c’est là un problème majeur. Il se garde bien de dire où vont ces intérêts : aux marchés financiers, que je définirai un peu plus tard. Pour l’instant, disons que les marchés financiers sont de grandes institutions : banques (BNP Paribas, Goldman Sachs, Natixis, Deutsche Bank), fonds d’investissement (BlackRock), compagnies d’assurance (Axa), ou encore des multinationales qui gèrent des portefeuilles. Ces acteurs achètent les titres de dette de l’État. Selon Bayrou, 60 % des créanciers sont étrangers. En réalité, c’est plutôt 55 % de non-résidents, c’est-à-dire des acteurs non installés en France, mais pas forcément de nationalité étrangère.
On voit ici l’impact d’un choc de taux d’intérêt sur la dette au fil du temps. En 2024, une hausse d’un point de pourcentage des taux d’intérêt entraînerait une augmentation de 3 milliards d’euros des intérêts en 2025, puis 7,6 milliards en 2026, et ainsi de suite. En 2032-2033, pour un point de pourcentage de plus, on arriverait à 30 milliards d’euros d’intérêts supplémentaires. Pourquoi ? Parce qu’une hausse des taux d’intérêt en 2025 s’applique sur la fraction de dette supplémentaire empruntée en 2024. Les nouveaux emprunts de 2025, eux, subissent cette hausse, mais cela reste une fraction faible de la dette totale, contractée avant. Cependant, si cette hausse persiste, la fraction de dette soumise à ce supplément de taux augmente, et on atteint des niveaux d’intérêts extrêmement élevés.
Bayrou compare aussi l’accroissement annuel du PIB (50 milliards actuellement) à ses perspectives d’augmentation de la charge de la dette (100 milliards à l’horizon 2030). Le problème, c’est que cette dette qui augmente est inefficace économiquement, car elle ne stimule pas le PIB à hauteur suffisante. Elle augmente plus vite que la croissance. Cela signifie qu’il faut analyser non seulement l’évolution de la dette, mais aussi son impact sur la croissance économique. Et là, c’est un deuxième problème : une croissance faible.
À partir du texte de Bayrou, on peut poser deux questions principales sur la dette :
- À quoi sert-elle ? Est-ce de la « bonne dette » ? Visiblement, pas entièrement. Comment faire en sorte que la dette serve au développement des capacités économiques, sociales et écologiques du pays ? Pourquoi ne pas financer avec la dette des emplois, des services publics, autant que des infrastructures ?
- Qui profite aujourd’hui de la dette publique ? Elle est entre les mains des marchés financiers, et pour nous, c’est un problème. Certains, à gauche, minimisent ce point. Par exemple, un économiste de gauche a récemment écrit que ces intérêts ne représentent que 4 % des recettes publiques, ce qui serait négligeable. Nous ne partageons pas du tout cet avis.
La dépendance de la dette aux marchés financiers et le problème des taux d’intérêt
Bayrou a bien expliqué qu’il faut distinguer déficit et dette. Le déficit est la différence entre les recettes et les dépenses publiques chaque année, ce qui donne lieu à des emprunts annuels. La dette est la somme cumulée de ces emprunts, déduction faite des remboursements, c’est-à-dire le stock d’emprunts non remboursés.
Comment cette dette est-elle financée ? Il y a eu des changements correspondant aux transformations du capitalisme. Jusqu’aux années 1980, c’était l’État qui administrait sa dette et décidait des conditions auxquelles il empruntait, un peu sur les marchés financiers (beaucoup moins développés qu’aujourd’hui), mais surtout aux banques (à une époque où les grandes banques de dépôt étaient nationalisées) et aux clients qui déposaient leurs économies sur des comptes chèques postaux ou auprès du Trésor public (ce qu’on appelait le « circuit du Trésor). En complément, le Trésor pouvait bénéficier, pour des montants limités, de « découverts », en partie gratuits, sur son compte à la Banque de France.
Dans le sillage des transformations du capitalisme face à la crise du capitalisme monopoliste d’État et à la création d’un marché financier mondial globalisé, des réformes financières ont été menées en France (avec le ministre Bérégovoy, sous le premier septennat de Mitterrand). En 1983, pour aligner la France sur ce nouveau standard de la mondialisation financière, les États sont devenus des acteurs économiques comme les autres, cherchant des prêteurs sur les marchés financiers, c’est-à-dire auprès des grandes banques (BNP Paribas, Goldman Sachs, Natixis, Deutsche Bank), des fonds d’investissement (BlackRock), des compagnies d’assurance (Axa), ou encore des multinationales qui gèrent des portefeuilles.
Avec Maastricht, cela est devenu obligatoire, d’autant que les États ne peuvent plus être financés directement par la Banque centrale européenne. Mais le processus avait commencé bien avant : le fait a précédé le droit.
La charge budgétaire annuelle dépend donc étroitement des taux d’intérêt pratiqués sur ces marchés, qui évoluent fortement. Actuellement, la France emprunte à 3,59 %. Il faut se rappeler qu’il y a eu des taux négatifs en 2020-2021. Les taux sont donc très variables.
Les trois protagonistes qui déterminent les taux d’intérêt
- Les grands intervenants du marché financier : quand l’État a besoin d’argent, il émet un appel d’offres pour des titres (bons du Trésor, obligations), achetés par ces grands financiers internationaux. Ceux-ci les gardent jusqu’au remboursement ou les revendent à d’autres acteurs. Le directeur du Trésor propose un montant à un certain taux (par exemple, 3,2 %). Si ce taux ne convient pas aux agents financiers, l’État devra l’augmenter, surtout si des agences de notation dégradent la note de la France pour des raisons politiques ou économiques.
- Les banques centrales et leur politique monétaire : la Banque centrale européenne (BCE) est la banque des banques. Elle leur accorde des crédits (refinancement) à un taux qu’elle décide : les taux directeurs. Ceux-ci servent de taux plancher pour les banques, qui ne prêteront jamais en dessous. La BCE influence aussi les quantités de monnaie en circulation. Mario Draghi, avec son « whatever it takes » (« quoi qu’il en coûte »), a marqué un tournant : la BCE a acheté massivement des titres d’État et privés, créant une monnaie abondante pour soutenir les marchés financiers. Cela a fait baisser les taux, jusqu’à des niveaux négatifs.
- La domination monétaire internationale du dollar : la politique de la Banque centrale américaine (Fed) donne le ton sur les marchés mondiaux. La BCE ne peut pas s’écarter trop des taux pratiqués par la Fed, sous peine de voir les capitaux spéculatifs quitter l’Europe pour les États-Unis. Cela crée un suivisme contraint.
En résumé : les marchés financiers jouent un rôle central dans la détermination des taux d’intérêt et donc dans ce que nous payons chaque année dans notre budget. Quand la BCE contre certaines évolutions explosives, c’est en créant une monnaie abondante pour éviter les effondrements et soutenir les marchés. Mais cela crée d’autres déséquilibres, notamment inflationnistes. Ses marges de manœuvre sont contraintes par la politique américaine.
De cela, on peut tirer trois nécessités politiques :
- Débrancher l’augmentation des dépenses publiques de la dépendance aux marchés financiers.
- Faire en sorte que la création monétaire de la BCE, qui a été hyper abondante à certains moments, conduise les banques à faire du crédit utile, plutôt que de soutenir les marchés financiers.
- Agir au niveau international pour s’émanciper du dollar, par exemple avec une monnaie commune mondiale.
Un programme de transformation émancipatrice des rapports capitalistes ne peut pas se limiter au cadre français : il doit articuler des propositions nationales, européennes et internationales.
Derrière l’endettement de l’État, la crise de suraccumulation structurelle de capital
Pour terminer, une dernière remarque sur l’évolution à long terme de la dette en France. On observe que les périodes de crise (1929, les deux guerres mondiales) sont des moments où le rapport dette/PIB explose. Après la Seconde Guerre mondiale, ce rapport diminue, car la dette augmente, mais le PIB augmente encore plus. C’est une période de forte croissance, où l’endettement est efficace. Plus récemment, la dette est passée de 20 % du PIB à la fin des années 1970 à 60 % en 2000, puis à moins de 100 % avant la pandémie, pour atteindre 114 % aujourd’hui.
Derrière cette tendance haussière, on trouve la crise structurelle de suraccumulation du capital, qui provoque une baisse de la rentabilité. Le capital y répond par la mondialisation, le développement des marchés financiers, et des pressions sur les États pour qu’ils baissent les impôts et les cotisations sociales (politique de l’offre) et accroissent leur soutien financier au capital. Tout cela bute sur une crise de productivité et un affaiblissement de la croissance, car nous sommes dans une révolution technologique et informationnelle qui exige un développement des capacités humaines et d’autres logiques économiques.
Les poussées de la dette correspondent soit à des crises, soit à des politiques restrictives qui brident la croissance. Pendant le quinquennat Mitterrand, c’est le tournant de la rigueur. Avec Maastricht, ce sont les critères financiers qui ont bridé la croissance. Puis, lors de la crise financière de 2008, la dette publique a absorbé une partie de la dette privée (celle des banques). Enfin, avec la pandémie, les trois quarts de l’accroissement de la dette depuis 2020 sont dus au « quoi qu’il en coûte », à la crise énergétique et au bouclier tarifaire pour faire face à l’inflation.
Pour conclure, nous avons besoin d’un énorme accroissement des dépenses publiques. La commission économique avait évalué, lors de la campagne de 2022, les dépenses nécessaires : 100 milliards pour les retraites à 60 ans, etc. Même en étalant cette montée en puissance sur cinq ans, ces dépenses sont énormes. Une taxe Zucman et ses 15 milliards, ou une réforme fiscale ambitieuse, ne suffiront pas.
