Bruno Odent
Tandis que le flou reste de mise sur la qualité et la durabilité des efforts d’investissements décidés pour les infrastructures, les priorités annoncées par le gouvernement de coalition CDU-CSU / SPD, en faveur de l’explosion des dépenses d’armement, des allégements fiscaux offerts aux entreprises et de la poursuite de la dérégulation sociale vont être très contreproductives et aggraver encore le profond malaise allemand.
Les premiers pas de la coalition CDU-CSU/SPD du chancelier Friedrich Merz comme le contenu du contrat de gouvernement passé entre les deux partis après l’élection du Bundestag du 23 février dernier ne laissent pas présager d’une amélioration de la situation de l’Allemagne sur le terrain économique, ni d’un changement d’orientation politique suffisamment fort pour enrayer la poussée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).
Les deux partis jadis ultradominants ne rassemblent que 45 % de l’électorat et ne bénéficient plus aujourd’hui que d’une très courte majorité en sièges au sein du nouveau Bundestag. ?
On voit mal comment la poursuite d’une ligne libérale très convenue, même amendée de son obligation constitutionnelle austéritaire sur les infrastructures, et très rude sur le plan social, avec la mise en cause délibérée de certains conquis sociaux sous couvert de rétablir la compétitivité des entreprises, pourrait inverser les anticipations de la plupart des instituts de conjoncture qui prévoient au mieux une stagnation de l’économie du pays en 2025 après deux années de récession.
Si les deux partis qui soutiennent le chancelier Merz sont présentés par la presse dominante comme « l’Alliance des partis du centre, seule capable de faire barrage à la poussée de l’AfD »), le résultat ne semble déjà pas franchement au rendez-vous. Même l’économiste de centre-gauche Marcel Fratzscher, président de l’institut de recherche économique DIW de Berlin, a voulu prendre date après l’examen du contrat de gouvernement des partis de la coalition Merz : « la redistribution des richesses du bas vers le haut de la société va encore s’accentuer. Ce qui ne peut que favoriser l’AfD », analyse-t-il.
Comme pour le confirmer, dès ce début du mois de juin 2025, le parti d’extrême-droite, arrivé en seconde position avec un peu plus de 20 % des suffrages à l’élection du Bundestag du 23 février, talonne désormais dans toutes les enquêtes d’opinion la CDU-CSU : il est crédité d’environ 25 % des suffrages contre 26 % pour la formation du chancelier. Quant au rétablissement de sévères contrôles policiers aux frontières, présenté comme une première mesure destinée à signaler la détermination du nouveau pouvoir à « répondre à la pression migratoire » il a eu d’évidence un effet surtout contreproductif, en légitimant l’un des principaux totems de l’AfD.
L’explosion des dépenses militaires
Sur le plan économique et social, les projets avancées par le nouveau pouvoir risquent d’alimenter encore davantage l’énorme malaise populaire qui a tant profité à l’AfD.
Friedrich Merz veut dégainer « vite, très vite » des mesures bazookas « pour stimuler l’activité économique ». Les dépenses militaires ou pour les infrastructures (à hauteur de 500 milliards d’euros sur 12 ans) ont été sorties du frein à la dette, cette règle d’or constitutionnelle qui interdit depuis 2009 tout dépassement du déficit du budget fédéral de plus de 0,35 %.
L’armée allemande doit devenir « la plus forte du continent » a clamé le chancelier et de premières transformations spectaculaires destinées à l’émergence d’une « économie de guerre » ont été lancées afin d’être « prêts le plus rapidement possible à entrer dans un véritable conflit», a claironné le ministre de la défense, Boris Pistorius (SPD), unique rescapé de l’ex gouvernement du chancelier Scholz (SPD/Verts/Libéraux) au sein duquel il plaidait, il est vrai, déjà très fort pour une telle escalade militaire, ce « réarmement de l’Allemagne et de l’Europe » selon l’élément de langage, couleur camouflage, préféré des médias dominants des deux côtés du Rhin.
Pour le reste le « bazooka » qui doit permettre à l’économie allemande de « se hisser à nouveau, selon l’expression de Merz, dans les premiers rangs mondiaux » porte la marque des recettes libérales les plus éculées. Une impressionnante batterie de baisses d’impôts pour les entreprises doit être ratifiée avant la pause estivale par le Bundestag.
Le taux de l’impôt sur les sociétés (Körperschaftsteuer) doit ainsi être ramené de 15 % à 10 % d’ici 2032. Toute une série de déductions fiscales sur l’énergie ou les investissements sont prévues. Au total les vœux du patronat en faveur d’un taux d’imposition ramené en dessous de 25 % (contre 30 % aujourd’hui) sont exaucés.
Le manque à gagner pour l’État fédéral est estimé à 17 milliards d’euros à l’horizon 2029.
Lars Klingbeil, le chef du SPD et ministre des Finances, explique qu’il sera compensé par de « nouvelles rentrées fiscales » issues d’un regain prévisible de croissance. Ce qui permettrait de tenir in fine les objectifs du frein à la dette qui n’est pas abandonné, comme il le fait observer régulièrement, mais seulement aménagé pour les dépenses militaires et d’infrastructure. Autrement dit : si la relance espérée n’est pas au rendez-vous, les citoyens devront se serrer encore davantage la ceinture.
« Un effort collectif considérable » demandé à la population
On en a déjà un aperçu avec la finalisation du budget 2025, retardé par les élections anticipées de février. Merz et Klingbeil ont demandé des efforts d’économies substantielles à tous les ministères, hormis naturellement la Défense. Et le chancelier d’appeler ses compatriotes à « un effort collectif considérable » L’inconnue de l’équation restait encore en juin les conséquences, pour la première économie de la zone euro, de l’offensive de Donald Trump sur les tarifs douaniers. L’industrie exportatrice allemande – pour qui les Etats-Unis sont redevenus en 2024 le premier débouché commercial devant la Chine – a naturellement beaucoup à perdre dans la guerre commerciale tous azimuts déclenchée par le locataire de la Maison-Blanche.
L’appel à l’effort du chancelier à ses compatriotes revêt une dimension d’autant plus insistante que des allégements de prélèvements sociaux, assortis de nouvelles dérégulations, doivent compléter immédiatement les rabais consentis au patronat sur le plan fiscal. Des règlements sociaux jugés trop contraignants, qui pénaliseraient eux aussi la compétitivité des firmes de l’industrie exportatrice allemande, sont dans le collimateur. Très hypocritement cette offensive antisociale est présentée dans le même chapitre que les mesures destinées à se débarrasser d’un « excès de bureaucratie »,
Si l’on compare leur situation à celle d’autres pays les allemands ne travailleraient « pas assez », clame ainsi haut et fort le chancelier. Lui, l’ancien patron de Blackrock Allemagne, démontre une dévotion toute particulière aux logiques du capital financier anglosaxon. Et il n’a pas hésité à mettre au sommet de son agenda une abolition de la journée de 8 heures dans le code du travail alle mand.
Sur ce point le contrat de gouvernement de la coalition CDU-CSU /SPD se réfère à un « droit européen » pour lequel le temps de travail serait calculé sur la semaine (l’UE le limitant royalement en l’occurrence à 48 heures hebdomadaires).
Le vieux modèle de partenariat social à bout de souffle
La menace n’est pas passée inaperçue, côté syndical, le DGB et sa présidente, Yasmin Fahimi,i en faisant même un des thèmes majeurs de ses manifestations du 1er mai. La riposte des salariés ne s’annonce toutefois pas aisée, tant le vieux modèle de partenariat social ouest-allemand, devenu référence de toute l’Allemagne, a été abîmé, voir vidé de sa substance au cours des trois dernières décennies, au nom déjà de la « compétitivité du lieu de production Allemagne.»
De dérogations en dérogations, de multiples secteurs ont ainsi perdu, entre-temps, toute référence à un accord tarifaire de branche (l’équivalent d’une convention collective de ce côté-ci du Rhin). Si bien que moins d’un travailleur allemand sur deux bénéficie encore d’une telle couverture tarifaire aujourd’hui.
Confrontés à l’explosion de la précarité et de l’ubérisation des relations de travail, les syndicats semblent bien décidés à empêcher la poursuite de ce type de dérégulations. Mais ils sortent aussi fortement affaiblis de la période inaugurée par les réformes antisociales de l’ex-chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, au début des années 2000. Ils ont perdu la moitié de leurs adhérents pour un taux de syndicalisation qui faisait figure jadis de « modèle » en Europe de l’Ouest, mais dépasse désormais à peine les 14 %.
Un tapis rouge déroulé pour Elon Musk
L’oligarque états-unien Elon Musk a bénéficié au maximum de cette dérégulation sociale assumée, voire objet de consensus entre formations politiques dominantes, pour le lancement en 2022 de sa gigafactory Tesla à Grünheide, dans la lande voisine de Berlin. Son usine inaugurée en grande pompe par l’ex-chancelier Scholz et son ministre Vert de l’économie, Robert Habeck, s’est vu dérouler un incroyable tapis rouge. Outre plusieurs centaines de millions d’euros de subventions, elle a pu bénéficier de toutes les « tolérances » des autorités fédérales et régionales pour échapper en fin de compte aux normes les plus élémentaires du code du travail local : dans l’usine Tesla de Grünheide, pas de syndicat, des contrats à durée indéterminée très particuliers (Aufhebungsverträge) car dérogatoires des droits sociaux et donc révocables à tout moment, pas de 35 heures comme dans le reste du secteur automobile et au total, des dépenses salariales et sociales au moins 30 % inférieures à celles pratiquées chez Volkswagen.
Un territoire d’où sont exclues les normes sociales les plus élémentaires a pu ainsi être installé à quelques encablures de la capitale allemande. Ce qui laisse craindre le pire pour les quelques 11 000 salariés de l’usine alors que les débouchés de Tesla s’effondrent sur les marchés allemand et européen.
Suprême contradiction, l’AfD rejoint entièrement Elon Musk, ex-pilier de ses grands meetings électoraux, sur une dérégulation sociale maximum au bénéfice du capital.
L’extrême droite allemande obéit ainsi aux mêmes caractéristiques que le trumpisme. Elle se nourrit de l’effroyable malaise social qui taraude l’électorat populaire sous l’effet de l’explosion de la précarité des inégalités et de l’appauvrissement réel enduré par une partie des populations, pour s’imposer en son sein. Mais elle brandit en même temps, autant de recours à des dérégulations au bénéfice du capital, aux effets sociaux toujours plus ravageurs.
Vers un aiguisement des affrontements de classe
Si l’issue promet d’être difficile chez Tesla, l’affrontement de classe pour l’emploi et contre la désindustrialisation peut prendre une ampleur considérable en d’autres endroits, plus préservés de l’offensive dérégulatrice des dernières années. Ainsi, les résistances s’annoncent fortes chez Thyssenkrupp à Duisburg au cœur de la région de la Ruhr dans le berceau industriel du pays. Au moins 11 000 emplois sont menacés par le plan de démantèlement du patron, Miguel Lopez, qui veut scinder le groupe en autant de branches autonomes, spécialisées dans la production d’acier, les équipements automobiles, les électrolyseurs et les sous-marins. Le projet de la direction doit encore être ratifié d’ici l’automne par un conseil de surveillance dont 50 % des membres, vestige du compromis social-démocrate ouest-allemand le plus avancée, sont issus du syndicat.
Côté capital, Daniel Kretinsky, l’oligarque et spéculateur tchèque, qui détient déjà 20 % des actions et entend monter sa participation à 50 % joue les premiers rôles. Spécialisé en Allemagne dans l’énergie et l’exploitation des mines de lignite ultra-rentables (et ultra polluantes) mais bien connu aussi en France où il contrôle la FNAC, Darty et la chaîne de magasins Casino, il ne fait pas mystère de son objectif : tirer le plus grand parti financier du conglomérat industriel, quitte à en passer les meilleurs morceaux à la découpe.
Le syndicat IG Metall est vent debout. Il évoque « un massacre programmé de l’emploi.» L’issue du bras de fer permettra de mesurer l’ampleur et la qualité des résistances syndicales. Au sein du conseil de surveillance, avec ses représentants syndicaux. Mais aussi et sans doute surtout sur le terrain dans les hauts-fourneaux et les usines du groupe.
Le démantèlement annoncé pourra-t-il être empêché, l’intégrité de l’entreprise et les emplois pourront-ils être préservés ? L’enjeu du conflit annoncé dépasse la sidérurgie, tant la question de l’avenir de l’industrie allemande pourrait s’y cristalliser.
La culture et les logiques du partenariat social, si elles permettent au syndicat d’avoir voix au chapitre dans de très grands groupes jusque dans les plus hautes instances, ne constituent pas forcément des garanties.
La direction de Volkswagen a ainsi pu faire avaliser au nom de la cogestion par le syndicat IG Metall un terrible plan dit social en décembre 2024 qui ne ratifie pas moins de 35.000 suppressions d’emplois d’ici à 2030.
Chez ThyssenKrupp la direction entend négocier de la même façon pour accompagner les projets de démantèlement patronaux. La réponse des salariés et de leur syndicat ne sera toutefois pas forcément favorable à un consensus autour d’une prétendue obligation de se résoudre à un « moindre mal.»
La montée des résistances syndicales et… politiques avec Die Linke
Depuis près d’un an et les premières menaces contre l’emploi, les travailleurs et IG Metall ont installé face à la grande porte du principal site de Duisburg une « veillée de lutte et d’alerte» (Mahnwache) sous l’impulsion de l’un des conseillers d’entreprise élus (Betriebsrat) pour y plaider « un vrai avenir pour la sidérurgie » sur de multiples tableaux et autres banderoles faisant la démonstration de la nécessité de la poursuite de la production d’acier. Et d’invoquer un « possible acier vert » avec un mode de fabrication passant par l’hydrogène – et non plus le coke très émetteur de CO2 – comme combustible pour alimenter les hauts fourneaux.
Leur détermination leur permettra-t-elle d’éviter les pièges des fausses solutions négociées, soutenues par la direction du SPD et son Seeheimer Kreis, le cercle très droitier et libéral du ministre des Finances et vice-chancelier, Lars Klingbeil ? Le patron du SPD s’est appliqué à prendre quasiment tous les pouvoirs dans l’appareil du parti comme parmi ses députés du Bundestag. Mais rien n’est écrit. Car l’élection anticipée du 23 février a aussi quelque peu changé la donne politique. Dans le sud de Duisburg, sur l’un des sites historiques les plus menacés du groupe qui emploie 3 000 personnes, un conseiller d’entreprise d’IG Metall est devenu, à la surprise générale, un des nouveaux députés Die linke du Bundestag. Mirze Edis (1) estime depuis des années, sans être entendu par la direction de son syndicat, qu’une transformation bien plus radicale est le seul moyen de sauver l’emploi et la production. « Thyssenkrupp doit être nationalisé. Rien ne marchera si l’on se plie aux critères du capital et en particulier à ceux d’un Daniel Kretinsky,» nous confiait-il à la veille de l’élection du Bundestag. Si l’on ne peut rien préjuger de l’issue de la bataille qui se dessine chez le sidérurgiste le regain d’intérêt manifesté dès aujourd’hui pour les positions offensives de Die Linke adossées sur l’affirmation des intérêts de classe du monde du travail, est une nouvelle donnée allemande du moment, en lien avec la véritable résurrection politique du parti de gauche à l’issue du scrutin.
Alors que Lars Klingbeil et la direction du SPD semblent décidés à écrire un nouveau chapitre « schröderien » de l’histoire de ce parti, la résurrection de Die Linke que la dissidence antimigrants et populo-souverainiste de Sahra Wagenknecht, a, un temps, menacé d’anéantissement, est désormais un vrai point d’appui pour tous ceux qui, en Allemagne et en Europe, invoquent le besoin d’un vrai changement de société.
Plus de 3 00O personnes ont participé début mai 2025 à une conférence à l’université technique de Berlin (TU) pour la rénovation du mouvement syndical sous l’égide de la fondation Rosa Luxemburg. Une fréquentation record fondé sur un désir croissant de rupture avec les compromissions libérales du SPD et les recettes convenues du partenariat social.
A l’initiative de la syndicaliste Ulrike Eifler (2) , membre de la direction de Die Linke, quelques 5 000 syndicalistes ont signé une pétition dénonçant les méfaits de l’« économie de guerre » Et la lutte engagée durant la campagne électorale par Die Linke contre l’explosion des prix des loyers continue de s’étendre. « C’est sans doute la pire source de perte de pouvoir d’achat des travailleurs allemands », souligne Ines Schwerdtner, la nouvelle co-présidente de Die Linke, au cœur de la démarche de classe privilégiée désormais par son parti. Dans un pays de locataires, l’Allemagne établit en effet une sorte de triste record d’Europe, avec 5 fois moins de logements sociaux que la France alors qu’elle est plus peuplée, et qu’elle en manque elle-même cruellement.
À l’agonie il y a un an, Die Linke est donnée à plus de 11 % dans les enquêtes d’opinion parues début juin 2025. Dans le sombre tableau des terribles dérives qui affectent le Vieux continent, un espoir s’est faufilé à gauche pour l’Allemagne et pour l’Europe.
(1) Voir le portrait de Mirze Edis in L’Humanité du 19 février 2025
(2) Voir l’analyse d’Ulrike Eifler contre l’économie de guerre in L’Humanité du 15 avril 2025.
