La dérégulation :
le remède toxique de Berlin
à la panne de l’industrie allemande

Bruno Odent

Le chancelier patron de la CDU, Friedrich Merz, et son allié, chef du SPD, Lars Klingbeil, veulent avancer durant ce printemps sur un programme de réformes drastiques du système social, sous couvert de rendre leur compétitivité perdue aux entreprises de l’industrie exportatrice confrontées à la chute de leurs résultats, dans une économie engluée dans la stagnation. Cette entreprise à hauts risques pourrait tourner le dos aux résultats espérés et favoriser toujours plus l’émergence de l’extrême-droite dans le moment électoral délicat qui se profile outre-Rhin en septembre.   

Des mesures exceptionnelles pour booster les dépenses et les investissements dans le domaine militaire comme dans celui des infrastructures et du climat ont été adoptées début 2025 pour dégager la voie du futur gouvernement de coalition CDU-CSU/SPD du nouveau chancelier Friedrich Merz. Elles semblaient rompre pour de bon avec le dogme du « schwarze Null », le zéro déficit public ou, mieux, l’excédent budgétaire, cher à l’ex-ministre des finances chrétien démocrate aujourd’hui disparu, Wolfgang Schäuble. Cette volte-face allemande s’était traduite par un aménagement de la Constitution. Depuis 2009 il y avait été inscrit dans le marbre l’interdiction de dépasser 0,35 % du PIB de déficit budgétaire. Une majorité des deux tiers (CDU-CSU/SPD/Verts) décidait de lever ces contraintes austéritaires représentant donc la bagatelle de dix fois celle exigée par le traité de Maastricht.  Si cet assouplissement des règles budgétaires a bien donné lieu aussitôt à une flambée record des dépenses militaires quasiment autorisées à fonctionner à guichets ouverts, le sort réservé aux infrastructures et aux services publics est demeuré bien loin de cet emballement.

Espoirs de relance douchés

Un fonds spécial doté de quelque 500 milliards d’euros a pourtant bien été créé. Prévu pour une période de 12 ans il est destiné à combler un retard d’investissement considérable. Des viaducs autoroutiers, des ponts, d’innombrables lignes de chemin de fer, des salles de classe, des gymnases, des hôpitaux ont dû fermer en raison de la mise en danger qu’ils représentent pour le public, des accidents ou des incidents graves étant répertoriés régulièrement. De plus, la première économie de la zone euro entendait réduire sérieusement le nombre record de zones numériques blanches, qui ne sont pas couvertes par l’Internet.

La situation d’urgence apparaissait si marquée qu’elle fut présentée comme une des toutes premières priorités du nouveau gouvernement (CDU-CSU/SPD) du chancelier Friedrich Merz.

La volonté des nouvelles autorités d’affranchir les deux grands dossiers précités des normes de l’austérité la plus draconienne avait suscité de ce côté-ci du Rhin beaucoup d’espoir, en particulier au sein du courant des économistes keynésiens, convaincus que la première puissance économique de l’UE allait enfin jouer une carte de la relance qui ne manquerait pas d’avoir un effet d’entraînement sur toutes l’activité dans le reste de l’Union Européenne (UE).  

Cet espoir a cependant été vite douché par les résultats d’une économie allemande qui restent très décevants : en 2025, c’est en effet une stagnation en bonne et due forme qui a été enregistrée après deux années de récession en 2023 et 2024. Pis, le mouvement de désindustrialisation observé ces dernières années, loin d’avoir été enrayé, a continué au contraire de s’accélérer. Ce qui met en cause très directement ce qui fit les lignes de force d’une industrie exportatrice très développée.

Les somptueuses commandes offertes au secteur de la défense ont certes débouché sur un renforcement des conglomérats de l’armement, comme Rheinmetall devenu un des champions mondiaux du secteur et une des valeurs les plus prisées du DAX 30 à la bourse de Francfort. Des usines nouvelles sont sorties de terre et nombre d’emplois ont été créés. Mais cette dynamique, aussi singulière que morbide, n’a pas permis de compenser les pertes enregistrées dans tous les autres secteurs. D’autant que la manne de 500 milliards d’euros sur 12 ans dévouée aux infrastructures est affectée d’un bilan beaucoup moins croustillant.

Le gouvernement fédéral a dû ramener sa prévision de croissance pour 2026 à 0,3 %, selon l’anticipation la plus optimiste relevée parmi une kyrielle d’observateurs.

La guerre impérialiste déclenchée fin février par Donald Trump et Benjamin Netanyahu contre l’Iran a provoqué une hausse globale et sensible du prix des hydrocarbures, assortie d’un regain d’inflation. Ce qui a maintenu la pression contre la compétitivité d’une économie allemande dont le secret résida, pour une bonne part, jusqu’en 2022 – avant l’éclatement de la guerre de Poutine en Ukraine – dans son accès aux ressources énergétiques russes (pétrole et gaz naturel) bon marché.

Mais la panne industrielle allemande s’alimente aussi des priorités affirmées par le chancelier et son gouvernement de coalition avec le SPD du ministre des Finances et vice-chancelier Lars Klingbeil. Longtemps furent attendus les premiers frémissements de croissance et de reconquête du terrain commercial perdu. La politique erratique de hausse des droits de douane de Donald Trump a réduit les débouchés outre-Atlantique et les progrès de la Chine, en particulier, sur les véhicules électriques ont tari les formidables profits enregistrés jadis sur le plus grand marché automobile du monde. Berlin s’est vu confronté à un paradoxal besoin de rattrapage dans des secteurs, comme l’automobile, où il semblait disposer d’une avance confortable.

Que sont les 500 milliards devenus ?

 Les effets du « bazooka », comme le désigne le chancelier Merz pour évoquer le fonds de 500 milliards d’euros destiné aux infrastructures ne devait toutefois pas tarder à permettre à l’économie allemande de retrouver dynamisme et compétitivité. Mais  patatras ! en mars dernier, les enquêtes de plusieurs instituts de conjoncture montraient qu’une part énorme des premiers financements débloqués – 95 % selon l’IfO de Munich et près de 90 % d’après l’IW de Cologne – n’ont pas servi à des investissements nouveaux dans les infrastructures mais à combler les trous dans les budgets les plus courants.

Les investigations des deux grands instituts économiques ont nourri une énorme polémique. Poussé dans ses retranchements, Lars Klingbeil , le ministre des finances SPD, s’est défendu en prétendant « ne pas avoir détourné d’argent et avoir simplement respecté l’esprit » attaché à l’usage du fonds spécial.

La confusion est alimentée par l’ambiguïté même de la transformation des normes constitutionnelles. Hors l’autorisation donnée de financer à guichet ouvert les dépenses militaires et l’adoption du principe d’un fonds spécial destiné aux infrastructures et à la lutte pour la préservation du climat, la contrainte du « frein à l’endettement » (Schuldenbremse) continue de s’appliquer pleinement. Ce qui signifie une austérité de tous les instants pour les budgets ordinaires restants. D’où la tentation de puiser dans la caisse réservée aux investissements dans les infrastructures pour honorer, vaille que vaille, certaines dépenses.

Les enquêteurs de l’institut IW de Cologne révèlent ainsi que 18,7 milliards d’euros venus du fonds spécial avaient été attribué à la Deutsche Bahn (DB), la société des chemins de fer publics effectivement très sinistrée. Seulement, au même moment, le gouvernement fédéral a réduit, pour cette année, de quelques 13,7 milliards sa dotation à la DB. Au total, ont calculé les économistes de IW, la société publique de chemin de fer ne disposera plus ainsi que d’un supplément de 8,2 milliards pour ses besoins de financements colossaux destinés à la réparation et à la modernisation du réseau, si décisifs pourtant pour réhabiliter le service public et pour la lutte contre le réchauffement climatique. Le même tour de passe-passe est observé sur le front du réseau autoroutier. 2,5 milliards tirés du fonds spécial lui sont attribué en 2026. Mais Berlin réduit, en même temps, de quelque 1,7 milliard les dotations fédérales initialement prévues.

Berlin entend mettre le turbo contre le modèle social

Plus grave, ces drôles de petits arrangements budgétaires interviennent à un moment où le gouvernement du chancelier Merz a décidé de passer à la vitesse supérieure pour réduire les dépenses sociales des entreprises. Sous prétexte que ces allégements seraient le seul moyen de leur permettre de retrouver de la compétitivité. Des réformes « douloureuses incontournables » sont avancées pour réduire les prestations d’un système social inadapté qui ferait vivre les travailleurs allemands « nettement au-dessus de leurs moyens.»

« Il faut absolument déréguler », martèle Friedrich Merz. Parfaitement à l’unisson des organisations patronales qui dénoncent « les travers bureaucratiques » du vieux modèle il s’en prend à la norme de la journée de travail de 8 heures. Au nom d’une souplesse « absolument nécessaire » aux entreprises il avance le passage à une nouvelle norme hebdomadaire. Compatible avec les règles sociales définies par l’UE, elle offrirait la possibilité d’allonger la journée de travail en fonction des commandes extérieures sans risquer de ruiner les entreprises dans la dépense de très onéreuses heures supplémentaires, plaide en substance le chancelier.

Sur ce dossier il peut se prévaloir d’un consensus assuré avec son partenaire gouvernemental, ministre des finances et chef du SPD, Lars Klingbeil. Les deux hommes ont proclamé leur volonté de mettre une profonde réforme des systèmes sociaux au menu de ce printemps 2026. Comme le chancelier, Klingbeil estime indispensable d’augmenter le temps passé au travail par ses concitoyens. « Nous allons collectivement devoir travailler davantage », a-t-il asséné.

Le vice-chancelier entend allonger la durée légale d’activité avant la retraite. Alors qu’une commission parlementaire planche sur le sujet, le gouvernement a fait adopter une loi pour ressusciter le complément de retraite par capitalisation dit Riester, introduit au début des années 2000 par l’ex-chancelier Gerhardt Schröder.

Le dispositif vise à équilibrer le système de plus en plus malmené de la retraite par répartition. Quand les pensions versées par les caisses légales n’assurent plus qu’un taux de remplacement de 48 % de l’ultime salaire net (soit environ 900 euros de pension pour un ex-salaire net de 2000 euros).

Comme la retraite Riester qui ne s’est jamais vraiment remise du krach boursier de 2008, le nouveau dispositif est assis sur la capitalisation et des subventions publiques incitatives. Il va contribuer à accentuer encore les inégalités. Tant il risque d’être, une nouvelle fois, largement déserté par les salariés les plus modestes incapables de souscrire, en dépit de l’aide d’État, le moindre contrat d’assurance retraite privé.

Des réformes libérales à la Schröder

Lars Klingbeil propose aussi d’allonger le temps de travail avant la retraite sans décréter un nouvel âge légal de départ, déjà fixé aujourd’hui à 67 ans. Il plaide pour que la référence essentielle soit désormais le nombre d’années travaillées. L’accumulation de quelques 45 annuités deviendrait ainsi la règle ouvrant droit au versement d’une retraite pleine et entière par les caisses légales du système par répartition.

La misère chez les seniors promet donc de rester un des sujets majeurs du débat public.

Cette diminution désirée des prestations et le nouvel ébranlement programmé du modèle social ont fait resurgir outre-Rhin de nombreux commentaires sur un retour à l’époque de l’ex-chancelier Gerhard Schröder (SPD), auteur d’une première transformation anglo-saxonne du modèle social allemand. D’autant que c’est au sein du cabinet Schröder que le jeune Klingbeil fit ses premières armes politiques.

Les mesures anti-sociales adoptées dès l’automne, comme celles qui mettent fin à « l’indemnité citoyenne » (l’équivalent de notre RMI) pour renforcer les sanctions, les pénalités, voire l’exclusion des garde-fous sociaux les plus élémentaires comme l’aide au logement, font partie de cet arsenal. Elles visent tous ceux qui auraient abusé du versement de l’aumône étatique. Ce qui n’est pas sans rappeler « les lois Harz », de sinistre mémoire ,qui ont ouvert la voie d’une formidable précarisation d’une grande partie des travailleurs. En particulier en Allemagne orientale, dans l’ex RDA. Soit très significativement aux endroits où l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême-droite) enregistre ses plus forts résultats électoraux.

Lars Klingbeil, désormais très critiqué et même contesté comme chef du SPD dans les rangs du parti, après les deux désastres électoraux enregistrés en mars dans les Länder du Bad Würtemberg et de Rhénanie Palatinat a décidé de répondre par la fuite en avant.

Le calcul politique tient d’un véritable quitte ou double : ou bien l’économie allemande regagne en vigueur, ce qui permet au vice-chancelier de se targuer d’y avoir contribué avec ses réformes décriées du modèle social, ou bien la stagnation, le recul industriel et la montée du chômage demeurent.

L’avenir politique de Lars Klingbeil va se jouer sur le résultat de cette équation. C’est dire combien il est mal engagé pour le vice-chancelier social-démocrate.

Trois élections à hauts risques en septembre

Les trois élections qui se profilent au début de l’automne à l’est du pays dans le Land capitale de Berlin, dans celui de Saxe-Anhalt et celui du Mecklembourg-Poméranie pourraient bien donner lieu à de nouvelles glissades désastreuses pour le SPD. Ce qui fournirait des arguments supplémentaires à ceux qui, souvent depuis l’aile gauche de la formation, revendiquent la fin de l’ère Klingbeil.

Ces tensions internes sont d’autant plus fortes que les conflits sociaux d’ampleur se multiplient dans le pays. Les secteurs des transports et des services publics sont particulièrement touchés. La dirigeante de la confédération DGB, Yasmin Fahimi, a déclaré qu’elle ne laisserait pas « démanteler le modèle social » et a clairement fait savoir que certaines lignes rouges ne sauraient être franchies.

Il reste que la crise du modèle dit de partenariat social ne cesse de s’exacerber, ce qui fragilise toujours davantage la position des syndicats, en particulier dans l’industrie. Comme chez le géant de l’automobile, Volkswagen.

Malgré la très forte représentation des représentants syndicaux dans le conseil de surveillance du groupe la direction a réussi à imposer fin 2024 un vaste plan dit social qui doit déboucher sur quelques 35 000 suppressions d’emplois sur les sites allemands du constructeur automobile d’ici la fin de la décennie.

IG Metall a, durant plusieurs semaines, menacé de faire grève et de tout bloquer. Mais finalement le compromis adopté début 2025 confirme les pertes massives d’emploi programmées par la direction. Car ce sont les critères de la partie patronale qui s’imposent dans le débat, jusqu’au conseil de surveillance, comme une sorte de donnée objective, obligeant le syndicat, sur la défensive, à faire d’énormes concessions.

La crise de ce modèle de partenariat social ne cesse de s’envenimer. Ce qui a pour conséquence que plus de la moitié des salariés allemands ne sont plus couverts désormais par une convention collective, forcément cosignée par la partie syndicale.

Pointe avancée de la dérégulation en marche : la gigafactory, usine géante de Tesla installée depuis 2022 à Grünheide près de Berlin, fonctionne comme une sorte d’avant-garde de la dérégulation. La direction a réussi à bannir le syndicat IG Metall à l’intérieur de l’entreprise. Hors convention collective, les salariés travaillent 40 heures, voire plus, contre 35 dans le reste du secteur de l’industrie automobile.

L’AfD est le principal bénéficiaire des conséquences politiques de la dérégulation sociale en marche. Son influence grandit en particulier en Allemagne orientale où la précarisation des salariés est la plus marquée. Pourtant, l’extrême-droite est elle-même adepte d’une dérégulation sociale maximum, à l’instar de celle revendiquée par des oligarques états-uniens, mercenaires du capitalisme libertarien le plus débridé, comme Elon Musk.

Le patron de Tesla n’avait d’ailleurs pas caché toute sa sympathie pour l’AfD en s’immisçant directement à plusieurs reprises en meeting à ses côtés dans la campagne des élections du Bundestag du début 2025. 

Paradoxalement l’AfD, chantre d’une dérégulation sociale maximum, pourrait bénéficier toujours davantage du ressentiment des populations précarisées d’Allemagne orientale lors des trois élections prévues en septembre. L’extrême-droite semble même en mesure d’arriver en tête en Saxe Anhalt. Ce qui la placerait en position de force pour y réclamer le siège de ministre-président. Un scénario qui constituerait un véritable tremblement de terre politique. Car il acquiert d’autant plus de crédit qu’une aile droite très virulente de la CDU, déchaînée contre le frein que constituerait le vieux modèle social, ne craint pas d’envisager, au moins sur ce thème, une alliance avec l’AfD. Soit une manière de pousser toujours plus loin la dérégulation chère au chancelier Merz et à son second, ministre des Finances SPD, Klingbeil.

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