Vincent Vicard
La brutalité des mesures douanières imposées par Trump vise à contrer la montée en puissance de la Chine tout en imposant un rapport de forces aux partenaires les plus proches des États-Unis. La vulnérabilité de l’Union européenne la place devant un défi redoutable,
Trump avait annoncé qu’il augmenterait les droits de douane sur les produits importés aux États-Unis mais on ne s’attendait pas à ce que ces tarifs frappent en premier les partenaires les plus proches – Canada, Mexique –, ni à ce qu’il frappe si fort et si vite. Cela peut conduire à des ruptures des chaînes de production sur lesquelles il sera difficile de revenir en arrière.
C’est cette dimension d’incertitude qui caractérise fondamentalement l’approche de Donald Trump. On l’a bien vu avec ces allers-retours permanents, ces annonces qui sont faites pour être ensuite démenties quelques heures ou quelques jours plus tard. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que la plupart de ses conseillers n’ont souvent aucune idée de ce qu’il va annoncer, même à quelques heures de l’annonce officielle. Tout indique que cette incertitude n’est pas accidentelle mais bel et bien voulue, et qu’elle est appelée à durer. Nous avons déjà eu un avant-goût hier avec la menace de droits de douane de 50 %, et nous pouvons nous attendre à une succession d’annonces similaires.
Cette stratégie place systématiquement les États-Unis et Donald Trump au centre du jeu. Elle les maintient sous les projecteurs, mais surtout elle les installe au cœur même des négociations. Ce qui est frappant, c’est que toutes les négociations importantes doivent désormais passer directement par Trump. Les entreprises l’ont bien compris – elles réalisent qu’elles n’ont pas d’autre choix que d’aller le voir à la Maison Blanche pour annoncer des investissements spectaculaires. Nous avons vu de nombreuses grandes entreprises faire ce chemin, promettant des montants faramineux alors que les perspectives de réalisation concrète paraissent limitées. Nous sommes là dans une logique performative, où l’annonce compte bien plus que sa matérialisation.
Il s’agit bien d’établir un rapport de forces avec les plus proches alliés, alors même que la stratégie d’ensemble reste focalisée contre la Chine.
Les mesures protectionnistes ont d’une part comporté des aspects sectoriels avec des droits sur l’acier, l’aluminium, l’automobile, bientôt la pharmacie… qui sont appelés à durer. Il y a eu ensuite les augmentations massives annoncées au « Liberation Day », le 2 avril, suivi d’un retour en arrière très partiel, sous forme d’une pause de trois mois, le 9 avril. Mais même depuis lors, il reste des droits de douane très élevés, 10 % en règle générale, 145 % puis 50% contre la Chine.
Tout cela s’inscrit dans une négociation (l’UE a annoncé des ripostes) avec comme objectif de maintenir des droits de douane d’au moins 10 %. Trump et ses soutiens semblent défendre une « économie de rente » dans le numérique, les hydrocarbures, la finance, autant de secteurs pour lesquels l’Union européenne est un marché important.
Ruptures et continuité
Cette approche ne vient pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une évolution plus profonde de la politique internationale américaine. La focalisation sur la Chine, par exemple, était déjà bien présente avant Trump, tout comme le retournement progressif vis-à-vis des alliés traditionnels, notamment l’Union européenne. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’intensité et la brutalité de cette politique, mais pas nécessairement sa direction fondamentale.
La crise du Covid a joué un rôle de révélateur en accélérant un changement de perception majeur : le commerce international, longtemps vu comme une source de gains mutuels, est désormais perçu comme un risque et une vulnérabilité. Ce basculement s’est amorcé dès le début des années 2010, avec l’affirmation de la Chine comme puissance industrielle majeure et la focalisation progressive aux États-Unis sur la nécessité d’une réindustrialisation.
L’Union européenne se trouve face à des défis particulièrement complexes. Son modèle économique, fondé sur une ouverture commerciale multilatérale, est directement remis en question par cette nouvelle donne. Le récent rapport Draghi marque une rupture significative en appelant à une politique industrielle plus volontariste, et surtout ciblée en opposition avec la doctrine prévalant depuis plusieurs décennies dans l’UE, et à un rééquilibrage vers la demande intérieure. Mais cette transition se heurte à de nombreuses contradictions internes, notamment sur la question environnementale et les nécessaires rééquilibrages intra-européens.
Alors que Trump fait clairement le choix d’un retour aux énergies fossiles, l’Europe hésite entre ses ambitions vertes et les pressions croissantes pour assouplir ses normes environnementales. La Chine, quant à elle, avance ses pions en instrumentalisant habilement les technologies vertes comme levier de puissance tout en sécurisant son accès aux ressources stratégiques. Cette compétition pour les matières premières critiques ajoute une nouvelle dimension géopolitique aux enjeux économiques traditionnels et aux questions climatiques.
Face à cette situation, l’Union européenne doit repenser fondamentalement sa position. Le système multilatéral dont elle a été largement bénéficiaire est en train de s’effriter, et la logique de puissance qui le remplace ne joue pas en sa faveur. Quel système multilatéral peut perdurer sans son principal membre fondateur, les Etats-Unis ? Les décisions qui seront prises dans les prochains mois – sur la politique industrielle, sur la transition énergétique, sur les relations transatlantiques – seront déterminantes pour son avenir dans ce nouveau monde où l’économie est devenue un champ de bataille géopolitique.
