Trump, les faits et la logique – l’effet de choc

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

En brandissant l’arme des droits de douane, Donald Trump veut mettre sous pression ses partenaires et ses rivaux, espérant être ainsi plus efficace que ses prédécesseurs dans ses efforts pour raffermir l’hégémonie du capital US.

Le 2 avril, Donald Trump a annoncé que les États-Unis augmenteraient leurs droits de douane appliqués aux produits matériels importés (en % de leur valeur) de 10 points, contre une moyenne autour de 3 % auparavant[1]. Pour certains produits (acier, automobiles et équipements auto) 25 points s’ajoutent au lieu des 10 points. Ceci pendant 2 mois à partir de début avril. À l’issue de ces deux mois, pour les pays avec lesquels un accord ne serait pas trouvé, les États-Unis appliqueraient un tarif donnant un supplément de 20 % pour l’UE, de 46 % pour le Vietnam, de 26 % pour l’Inde, de 17 % pour Israël, par exemple. Dans le même temps, les téléphones, ordinateurs, semi-conducteurs, cartes-mémoires, puces, ne subiraient pas ce surcroît, sous réserve des résultats d’une commission d’enquête US qui pourrait à l’issue d’un délai de deux mois décider l’application d’une augmentation de 20 points.

Les faits déclencheurs

Quatre ensembles de pays sont à considérer : la Chine, qui se voit appliquer un taux de 145 % (sauf sur les produits électroniques ci-dessus, soit 20 % de ses exports aux États-Unis), le Canada et le Mexique, qui se voient appliquer 25 %, les pays sous embargo comme Cuba pour lesquels il n’y a pas de taux. Tous les autres pays, comme ceux de l’UE, se voient appliquer le taux de 10 % en attendant l’issue des négociations.

Début juin, Donald Trump, confronté à une contestation du tribunal du commerce international sur sa légitimité juridique à agir sur tous les droits de douane sans mandat du Parlement, a relevé ces droits dits « sectoriels » à 50%.

Précisons tout de suite que si les États-Unis ont un fort déficit de marchandises (entre 1 100 et 1 200 milliards de dollars), ils ont aussi un fort excédent sur les technologies, paiements informationnels, financiers et paiements intragroupes (+300 milliards de dollars), sur les dividendes rapatriés (+300 milliards), deux ensembles très liés à leurs multinationales, ainsi qu’un très fort afflux de capitaux de portefeuille du monde entier (+1 150 milliards de dollars en 2024) avec lesquels, des années 1980 à 2014-2015, ils finançaient l’achat ou l’installation d’entreprises dans le monde entier sous forme d’investissements directs à l’étranger (IDE)[2].

Par ailleurs, il faut rappeler que les États-Unis bloquent le système des plaintes auprès de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) depuis déjà un certain temps, en bloquant depuis 2011 (sous Obama) le renouvellement des juges-arbitres de l’organe d’appel statuant sur les « différends « commerciaux entre États.

Les décisions brutales de Trump sur les droits de douane ont immédiatement entraîné un « mini-krach » boursier car les perspectives de croissance et de profit, à court terme, ont alors été rendues incertaines. Trump a corrigé le tir, à partir du moment où le taux d’intérêt des bons du Trésor US s’est accru et où l’attractivité du dollar a connu une semonce sérieuse. C’est-à-dire qu’il corrige et ajuste dès que le dollar et le financement du déficit US sont en cause.

La perspective d’une récession mondiale se rapproche. Trump montre qu’il est prêt à provoquer une récession mondiale, à entraîner le monde entier dans les difficultés, faisant comprendre que les États-Unis s’en sortiront plus vite que les autres et à leur détriment, tel le nageur qui tire tout le monde sous l’eau pour remonter. C’est une façon d’obliger à négocier. Dans le même temps, il laisse le beau rôle à la Chine qui, malgré la pression déflationniste de sa baisse des prix à l’export et de ses exportations dans le monde entier, peut se targuer de soutenir la croissance mondiale par sa demande adressée aux autres pays.

Il est difficile d’évaluer la profondeur, la durée et les enchaînements financiers, mais avec l’énorme accumulation financière actuelle, qui est la cause fondamentale des effets en chaîne et qui fragilise toute l’économie mondiale, il faudra être très attentif à ce qui se passe sur les marchés financiers.

Les causes profondes

La hausse très importante des droits de douane (« tarifs ») US à l’importation des marchandises (produits matériels) décidée par Trump intervient sur fond d’une nouvelle phase de la crise profonde du capitalisme et de la mise en cause de l’impérialisme des États-Unis ainsi que de son hégémonie, dont le dollar est un instrument central[3].

Elle constitue cependant un tournant brutal, avec une hausse touchant, dans un premier temps, quasiment tous les pays, y compris l’UE et le Japon, « les alliés des États-Unis ». C’est une « nouvelle étape » de la guerre commerciale qui avait commencé dès 2017, avec « Trump 1 ». Elle avait été poursuivie, sous une apparence plus souple, par Biden[4].

Les causes profondes sont de différentes natures, mais complémentaires et entrent en résonance :

  • crise de rentabilité du capital US, avec une suraccumulation financière énorme qui pèse sur la rentabilité, et des exigences de rentabilité accrues par la révolution informationnelle ;
  • fragilisation profonde de la « base sociale populaire » du capitalisme aux États-Unis. Or si la légitimité se trouve vraiment mise en cause, cela fragilise tout le capital US, donc tout le capitalisme mondial, ou tout du moins « occidental »[5]. D’où l’exacerbation du nationalisme US ;
  • montée des BRICS et de l’économie de la Chine, considérée comme un « rival systémique » des États-Unis
  • nouvelle phase de la révolution informationnelle, avec des enjeux technologiques très importants (liés à l’IA et à l’industrie 3.0 connectée), entraînant de gigantesques besoins de capitaux et de monopolisation (monopolisation des usages de l’IA et de ses données, pour partager ses coûts), crainte existentielle de monopoles rivaux (car : « first player takes all »).

Tout cela entraîne la recherche d’une nouvelle phase de l’impérialisme, et tout particulièrement d’une nouvelle phase de la relation entre l’État des États-Unis et le capital en général. Dans la crise du CME-S (capitalisme monopoliste d’Etat social) l’intégration impérialiste internationale, avec des organismes interétatiques et supranationaux, s’est poursuivie, mais la perspective d’une sorte de CME-I (capitalisme monopoliste d’Etat international), même sous hégémonie US, apparaît de plus en plus clairement douteuse, et en réalité impossible compte-tenu de la nature profonde du capitalisme, de concurrence et de rivalité. Ceci contribue sans doute à expliquer la recherche par le grand capital étatsunien, d’un système impérialiste bien plus unipolaire et recentré sur les Etats-Unis qu’auparavant.

Dans le même temps, malgré l’avancée considérable de la Chine, le monde n’a pas basculé. L’impérialisme US reste très puissant, y compris par sa force dans les organisations internationales. Par exemple, la dernière émission monétaire de DTS (droits de tirage spéciaux du FMI) a représenté presque 1 000 milliards d’euros (930, exactement), dont 40% sont allés aux pays du G7, contre une capacité de prêts par la banque des BRICS (DNB) de 200 milliartds d’euros maximum[6]. De même, l’avance technologique US reste très importante, malgré les progrès inouïs réalisés par la Chine. Ainsi, celle-ci n’a pas les capacités de réaliser (« fondre ») des puces avec des nœuds de 3 nm, et pour réaliser des puces dont les nœuds sont de 5 nm, elle dépend des équipements occidentaux (notamment le néerlandais ASML et l’allemand Karl Zeiss) dont la vente peut être bloquée par les États-Unis, alors que le Taïwanais TSMC ou lntel sont à 3 nm, en production, et préparent 2 nm pour 2025-2026. D’où les énormes efforts chinois en recherche, y compris pour utiliser d’autres méthodes, parfois moins consommatrices de capital ou de matières.

Derrière les excès de Trump, une rationalité

Des excès existent dans les décisions prises par Trump et par son administration/entourage. Mais les corrections confirment bien qu’il y a une rationalité : celle du dollar et du capital.

La hausse brutale des droits de douane est utilisée contre la Chine et les autres pays, et comme arme de négociation pour faire plier essentiellement les alliés les plus proches des USA, UE, Mexique et Canada. Le but est de gagner sur trois tableaux : (1) redresser le déficit commercial US, (2) redresser la production sur le site US, de biens, de services et de technologie (avec un effet d’annonce et de propagande pour l’emploi industriel sur le site USA), mais surtout le monopole technologique, et (3) en même temps renforcer l’attraction du dollar et le financement du déficit public et des besoins de capitaux US accrus, recentrés sur le site US eux aussi.

La guerre commerciale de Trump est un chantage qui porte ainsi sur trois ensembles de menaces :

  • menacer les multinationales situées hors des États-Unis de ne plus pouvoir vendre aux US, ou en tout cas de manière moins profitable, pour les amener à venir investir encore plus aux États-Unis, redressant la production industrielle US, ses emplois et sa balance commerciale ;
  • menacer le reste du monde de l’entraîner dans une récession mondiale, au risque d’un krach financier majeur ;
  • menace sur la liquidité des placements financiers en bons du Trésor et sur les armements pour sauver le dollar, en imposant aux autres pays de le soutenir et de financer le déficit de l’État US. C’est l’enjeu le plus important.

Pour cela, le raisonnement est le suivant (il a été en grande partie exposé par le nouveau chief economist de la Maison blanche, Stephen Miran[7]). Il s’adresse surtout aux grands pays capitalistes partenaires alliés des États-Unis. « Organisez avec nous la baisse maîtrisée du taux de change du dollar [comme les accords du Plaza (1985), puis du Louvre (1987)], pour que nous exportions plus, et engagez-vous à acheter plus de produits US. Dans le même temps, achetez nos bons du Trésor, dont nous pourrions étendre la maturité à 100 ans, voire les rendre perpétuels. En contrepartie, puisque vous soutenez ainsi l’effort militaire US pour le monde « libre et démocratique », nous assurons votre protection, votre parapluie militaire. ». C’est-à-dire qu’il veut à la fois profiter d’un taux de change faible pour exporter, mais conserver la force du dollar, son attractivité. Ce que ne comprend pas, d’ailleurs, J. Pisani-Ferry (Le Monde du 19 avril), continuant à confondre force d’une monnaie et niveau élevé de son taux de change, dans la lignée des socialistes des années 1980-90.

Deux nuances de taille : Trump exige que les pays de l’UE financent de plus en plus eux-mêmes leurs dépenses militaires ; les entrées de capitaux aux États-Unis financeront massivement tout aussi bien leurs dépenses militaires que leur développement technologique et leur monopole informationnel… ainsi que leurs dépenses pour les services publics. Sans oublier leurs décennies de prédation sur les chercheurs et diplômés du monde entier !

D’un autre côté, toujours dans l’entourage de Trump, Scott Bessent, son secrétaire au Trésor, compte plutôt sur le stablecoin (une crypto-monnaie pas tout à fait spéculative, ayant une contrepartie directe et stable en dollar) pour attirer les capitaux sans que s’apprécie du taux de change du dollar, ce qui pèserait sur la compétitivité-prix des exports US[8].

Comment les mesures annoncées vont agir sur l’économie mondiale

Le mécanisme escompté est le suivant. Toutes choses égales par ailleurs, un droit de douane augmente le prix du produit importé, disons par les USA. Il est donc plus cher. Les consommateurs sont donc incités à se tourner vers les produits US, s’il en existe de substituables (effet soutien à l’économie intérieure US). Par ailleurs, l’exportateur, disons chinois ou européen, peut baisser sa marge pour atténuer l’augmentation du prix due aux droits de douane (avec pour effet un affaiblissement des exportations ou des profits des exportateurs chinois, européens, japonais, etc.).

Plus précisément :

a. Les exportations des pays tiers vers les États-Unis, et donc les débouchés extérieurs directs et indirects de tous les pays, vont baisser, et comme leur croissance en dépend (la France par exemple exporte, en marchandises, 20 % de son PIB et importe 22 % de son PIB ; si on ajoute les services, le total se situe autour de 30% du PIB pour chacun des deux flux) celle dernièrei est, dans le court terme, déprimée par la baisse des exportations. Les multinationales concernées aussi sont atteintes.

b. Ces multinationales se tournent vers d’autres marchés – débouché intérieur, pays tiers – ou bien… vont produire directement aux US, c’est-à-dire investir là-bas, ne se voyant alors pas imposer de droits de douane. Ce point-là est un des paris de Trump. Et un certain nombre d’annonces viennent confirmer sa rationalité (Roche le trust pharmaceutique Suisse annonce 50 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis, Hyundai 21 milliards de dollars, TSMC, le géant taïwanais des puces 165 milliards de dollars, Apple promet 500 milliards de dollars en 4 ans et 20 000 embauches, particulièrement au Texas, les italiens Fincantieri et Leonardo, 10 milliards de dollars, etc.), même s’il ne s’agit que d’annonces et si elles portent sur plusieurs années

c. L’effet dépressif sur les économies exportatrices fait donc dire à certains économistes que ce sont donc, in fine, les exportateurs (les pays et les salariés des multinationales exportatrices) qui supportent les conséquences de la hausse des droits de douane… donc « paient le coût ».

Mais tout cela repose sur un certain nombre d’hypothèses… dont le fait de ne pas développer son propre marché intérieur, ou de ne pas arriver à se tourner vers d’autres marchés.

Ces deux points sont centraux dans la riposte à construire : stimuler une autre demande (intérieure + d’autres pays), tout en transformant notre offre et en la musclant.

d. Ainsi, au « premier tour », et avant effet de second tour, si les entreprises exportatrices ne baissent pas leurs marges, les consommateurs des pays importateurs (ou les entreprises importatrices) supportent les droits de douane plus élevés… mais selon les différentes réactions, une partie seulement est supportée, et au second tour, l’effet peut devenir plus fort sur les pays exportateurs car leurs ventes sont atteintes, voire diminuent. C’est le second pari de Trump, d’autant plus que les USA étant une très grosse économie dont tout le monde dépend, ils sont en capacité de faire peser une menace économique très forte. Celle-ci ne s’exerce pas uniquement par la demande d’importations adressée aux autres pays mais aussi, voire surtout ? par les monopoles technologiques et informationnels des US et de leurs GAFAM, par les lois extraterritoriales, par l’hégémonie du dollar (dans les paiements, comme unité de compte, comme monnaie de placements et de réserve, comme instrument de crédit), ainsi que par le rôle ultra-dominant des instruments de dette US (bons du Trésor, TBonds) dans la détention de liquidités par tous les pays, y compris les banques centrales.

En outre, les forces de conciliation, voire « capitulardes », munichoises et collaborationnistes, sont importantes en Europe (Ursula von Der Leyen, Christine Lagarde, mais aussi certains pays comme l’Irlande, voire le Danemark[9]) et se combinent avec l’appétence de profits rapide des multinationales déménageant leur production aux États-Unis… On y reviendra.

e. Mais il existe des contradictions internes, qui peuvent faire que ce pari ne fonctionne pas si simplement. Elles sont liées aux interdépendances économiques entre les États-Unis et le monde. Les deux plus importantes, semblent-ils, sont : la dépendance des États-Unis envers le reste du monde pour le financement de leur dette par leurs T-Bonds ; le réseau à l’étranger de leurs multinationales qui crée une dépendance en termes de profits, mais aussi d’approvisionnement.

Et on a vu que la montée des taux sur les T‑Bonds (donc du coût de financement de la dette publique US) a fait réagir Trump très rapidement (en révisant sa première annonce et en décidant de réduire à 10 % la hausse des droits de douane et de reporter la très forte hausse dans 2 mois) On a aussi vu la réaction immédiate de Trump dès lors qu’Apple a fait comprendre combien elle était touchée dans ses profits, mais aussi toute l’industrie des puces dans ses approvisionnements : il a suspendu toute hausse des droits de douane sur les téléphones et les semi-conducteurs.


[1] Ils étaient autour de 4-5% depuis le milieu des années 1970 et de 8 % entre 1950 et 1970, mais ils étaient montés à 20% dans les années 1931-32 et étaient de 30 % dans le dernier quart du 19ème siècle (d’après un graphique publié dans Les Echos du 2 avril).

[2] Voir « Pour une tout autre globalisation : comprendre la domination du dollar et avancer vers une monnaie commune mondiale alternative », Frédéric Boccara, Economie & Politique n° 834-835, 2024. Tous ces chiffres ont pour source la balance ces paiements des États-Unis, publiée par le BEA, Department of Commerce.

[3] Voir par exemple « le dollar et les multinationales, piliers de l’impérialisme technologique US », Cause Commune, n°16, mars-avril 2020.

[4] https://www.economie-et-politique.org/2021/06/24/huit-commentaires-sur-joe-biden/

[5] Car en réalité, les États-Unis sont la base fondamentale du capital mondial, qui est partout plus ou moins interpénétré avec le capital US, soit formellement par ses liens financiers directs (dans les entreprises où par exemple les fonds d’investissement US sont omniprésents), soit parce qu’il se place aux États-Unis, en IDE ou en bons du Trésor, soit plus généralement par sa dépendance envers le dollar.

[6] Ses capitaux propres sont de 100 milliards d’euros et elle se fixe comme règle de ne pas prêter plus de deux fois ses capitaux propres (là où une banque ordinaire prête environ 8 fois ses capitaux propres), pour ne pas fragiliser les devises des pays y participant.

[7] Voir le très clair article d’Yves Dimicoli dans Economie & Politique n° 846-847, « Trump et le dollar ».

[8] Voir la tribune d’Éric Monnet, Le Monde du 3 mai

[9] Le Danemark vient de finaliser un accord donnant aux États-Unis liberté d’accès à toutes ses bases militaires et de renseignement situées au Danemark.