La folle course aux armements de l’Union européenne

Bruno Odent

Le projet « Rearm Europe » avancé par la présidente de la Commission et la plupart des chefs d’État de l’UE, présentée comme la seule réponse possible à l’agression de Poutine contre l’Ukraine, pousse le continent vers l’abîme de la guerre bien davantage qu’il ne l’en préserve. Un immense gâchis si on veut bien le mesurer aux potentiels d’une vraie « Maison commune » européenne.

L’Union Européenne (UE) est devenue l’un des principaux moteurs planétaires d’une course aux armements aux dimensions titanesques qui rapproche l’humanité d’une nouvelle guerre mondiale aux conséquences apocalyptiques. Dans son ultime rapport, publié fin avril, l’Institut mondial de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) lançait une terrible alerte : en 2025, les pays de la planète dans leur ensemble ont dilapidé 2 887 milliards de dollars (2 460 milliards d’euro) dans leurs dépenses consacrées à la guerre. Soit une hausse de 2,9 % en termes réels par rapport à 2024. En attendant la nouvelle flambée des dépenses que souhaite consacrer Donald Trump au Pentagone (+50 % en 2027) – dont le niveau écrasait pourtant déjà toute concurrence mondiale – c’est en Europe que cette folle croissance de la capacité des États à semer la mort a été la plus forte.

Ursula von der Leyen, la présidente de la commission européenne a fixé à 800 milliards d’euros, le niveau des dépenses militaires programmées pour l’UE d’ici la fin de la décennie. Afin de stimuler leurs efforts de guerre les États-membres seront autorisés à s’amender sur ce point des règles austéritaires du pacte dit de stabilité. Des règles qu’il faudra d’autant plus respecter à la lettre pour rationner les budgets sociaux ou environnementaux. L’objectif est de respecter la hausse des normes de dépenses vert-de-gris, adoptée lors du sommet de l’OTAN en juin 2025. Les États-membres de l’Alliance se sont accordés pour faire plus que doubler leurs dépenses militaires en les portant à 5 % de leurs PIB d’ici à 2035. Soit + 3,5 % en dotations purement militaires et +1,5 % en équipements d’accompagnements publics comme ces abris destinés à accueillir les populations civiles menacées par d’éventuelles bombes ennemies.

Merz veut faire de l’Allemagne la plus grande puissance militaire de l’UE

A l’exception notable de l’Espagne de Pedro Sanchez, les États membres de l’UE et de l’OTAN rivalisent ainsi de soumission au diktat d’un Donald Trump, déterminé à imposer ses objectifs géostratégiques à ses alliés occidentaux. Championne de cette persévérance euro-atlantiste, en dépit des dérapages de Washington, l’Allemagne du chancelier chrétien démocrate, Friedrich Merz, ne ménage pas ses efforts pour s’imposer comme l’indiscutable grande puissance militaire de l’UE, sous prétexte d’être en mesure de tenir tête aux velléités expansionniste de la Russie de Vladimir Poutine.

La Bundeswehr, l’armée allemande, est appelée explicitement à devenir la plus puissante du continent. Elle doit être capable de se mettre le plus vite possible « en capacité de faire la guerre», affirme très crument le ministre de la défense social-démocrate, Boris Pistorius, un des piliers du gouvernement de coalition CDU/CSU-SPD aux affaires. Dans le projet de budget 2027 du gouvernement, une nouvelle envolée des dépenses militaires est programmé à 105,8 milliards d’euros en augmentation de quelques 28 % sur un budget 2026, déjà marqué par une flambée considérable de ces allocations. Au total l’Allemagne est devenue ainsi la première puissance européenne et la quatrième mondiale en la matière, derrière les États-Unis, la Russie et la Chine.

Paris n’est pas en reste dans cette frénésie pour l’armement. Début mai 2026 Emmanuel Macron et son gouvernement ont révisé, une nouvelle fois, à la hausse de 36 milliards d’euros l’enveloppe destinée à la loi de programmation militaire 2024/2030, qui avait déjà atteint un sommet inédit à 436 milliards d’euros. Comme en Allemagne, l’effort consacré à la mise en place de « l’économie de guerre », selon les termes choisis d‘Emmanuel Macron, se finance grâce aux coupes claires réalisées sur les autres budgets. La santé ou la protection de l’environnement sont ainsi pressurées en vertu d’équilibres austéritaires européens mal respectés par Paris mais dont le pouvoir macronien entend désormais se rapprocher.

Quand le couple franco-allemand se déchire sur le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF)

Les gouvernements des deux principaux pays de l’UE suivent ainsi des pentes analogues, qu’ils justifient chacun en déclinant la campagne de propagande Rearm Europe (réarmer l’Europe) orchestrée par Bruxelles autour de l’imminence d’une agression de l’ours russe. Le « couple franco-allemand » éprouve toutefois les plus grandes peines à se supporter mutuellement.

En concurrence sur le pilotage de l’« Europe de la défense» dont ils se réclament tous les deux, Paris et Berlin se déchirent sur le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), un projet à plusieurs centaines de milliards d’euros qu’ils avaient pourtant décidé de lancer de concert pour élaborer les avions de combat, les drones et autres dispositifs de télécommunication de nouvelle génération les plus sophistiqués.

Les deux partis, CDU/CSU et SPD, de la coalition gouvernementale du chancelier Merz ont finalement annoncé le 8 juin 2026 qu’ils ne poursuivaient pas le processus d’élaboration d’un avion de combat commun.
Berlin soupçonne l’avionneur tricolore Dassault, fabricant du Rafale, de chercher à tirer les plus grands profits du projet. Et il ne fait pas mystère d’avoir engagé des discussions avec d’autres partenaire – italiens, japonais et britanniques notamment – pour élaborer un projet qu’il juge plus conforme aux besoins de l’armée de l’air allemande.

Ces dissensions entre Paris et Berlin illustrent aussi des différences d’approche assez fondamentales. Quand le Président Emmanuel Macron cherche à donner le change pour justifier le surarmement et l’Europe de la défense en plaidant pour une autonomie stratégique de l’UE à l’égard des États-Unis, le chancelier Friedrich Merz le rejoint mais ne laisse aucun doute sur la priorité qu’il donne à l’émergence de cette « Europe puissance » grâce à un approfondissement du lien transatlantique qu’il veut maintenir en dépit des sautes d’humeurs de Donald Trump sur le sujet.

Les firmes états-uniennes principales réceptacles du surcroît de commandes européennes

Les somptueuses commandes réalisées par Berlin pour le renforcement d’une Bundeswehr (armée fédérale allemande) appelée à devenir la première force militaire du continent, profitent d’abord aux champions états-uniens du secteur. Le géant Lockheed Martin a enregistré la commande d’une quarantaine de chasseurs bombardiers furtifs F35. Et si le conglomérat allemand Rheinmetall bénéficie d’une foule de commandes publiques, grâce à un financement à guichet ouvert, qui en ont fait un des leaders planétaires de l’armement, son patron, Armin Papperger, n’omet jamais de signaler l’importance des accords passés avec Lockheed Martin. Hormis les avions de combat, le groupe états-unien a obtenu de grosses commandes allemandes de drones et autres missiles et scellé une alliance avec Rheinmetall pour se faciliter l’accès au marché européen. « Nous sommes devenus une F35 team sur le sol européen » proclame fièrement Papperger. Le conglomérat spécialisé dans la fabrication d’engins blindés, d’obus et de munitions, affiche des résultats sans pareil à la Bourse de Francfort. Le cours de son action qui, sur un an, avait doublé en 2025, a de nouveau doublé au début de cette année, faisant du champion de l’armement un des paradis du capital financier. Il affiche, de très loin, la meilleure performance du DAX 30 à la Bourse de Francfort.

Le capital grand bénéficiaire de l’effort de guerre

Rheinmetall et le capital allemand sont ainsi les grands bénéficiaires de « l’économie de guerre » orchestrée par Bruxelles et les différentes capitales de l’UE. Comme le sont, de ce côté-ci du Rhin, avec une certaine antériorité, le groupe Dassault et le capital français. La course aux armements européenne épouse d’autant mieux la recherche d’une rentabilité financière à faire pâlir d’envie les plus blasés des spéculateurs, que celle- ci est garantie dans la durée par les commandes des États-membres.

Cette situation n’est pas sans rappeler certaines des caractéristiques de la montée des périls enregistrés au début du siècle dernier. Jean Jaurès, le fondateur du journal L’Humanité, en avait percé le ressort : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage» déclara le pacifiste qui fut assassiné pour s’être opposé de toutes ses forces au déclenchement de la grande boucherie de la Première guerre mondiale.

Comme au début du siècle dernier, on assiste en Ukraine au heurt de deux impérialismes dans leurs zones de friction. Celle-ci a été portée à incandescence en Ukraine avec la guerre par procuration qui saigne la population locale. Mais de terribles tiraillements analogues sont observables ailleurs comme en Moldavie, en Géorgie ou en Arménie. Ce qui fait planer la menace d’une extension, voire d’une généralisation du conflit. Avec en arrière-plan, ceux qui en tirent les ficelles, à Moscou et à Washington, qui disposent d’une force nucléaire dont ils s’emploient à banaliser l’usage.

La voie diplomatique est systématiquement disqualifiée par les propagandistes de guerre européens aux yeux desquels elle ne pourrait qu’être favorable à Vladimir Poutine. Ceux-là, parfois même jusqu’au centre gauche en France, avancent, au mépris des souffrances et des sacrifices déjà endurées par le peuple ukrainien dans une guerre de tranchées aux confins du pays, l’idée qu’une vraie issue ne saurait être autre chose qu’une victoire militaire de Kiev. Un sommet d’irresponsabilité criminelle. Un sursaut politique et des mouvements de la paix dans chaque pays européen est plus que jamais indispensable pour arrêter ces docteurs Mabuse.

L’Europe maison commune de tous les citoyens du continent

En Allemagne, au sein d’un SPD exsangue et ramené dans les sondages à 12 %, un niveau jamais atteint dans l’histoire, un groupe de militants pacifistes resté très influent en dépit des purges engagées contre lui par l’actuel co-chef du parti et vice- chancelier, Lars Klingbeil, s’insurge des choix bellicistes du chancelier Merz. De mieux en mieux entendu au sein du parti, il fait valoir le retour à une ligne diplomatique de détente avec l’Est, celle de l’ex chancelier Willy Brandt qui permit, on s’en souvient, d’empêcher la guerre froide portée alors à un niveau paroxystique, de virer à un affrontement brûlant où se serait joué, déjà, la survie même de l’espèce humaine.

Préserver la paix et empêcher l’irréparable peut être au cœur d’une conception radicalement nouvelle de l’Europe, capable de désamorcer les conflits et de stimuler les coopérations. Le concept ne date pas d’hier. Mikhael Gorbatchev, un russe, ultime chef de l’Union soviétique, avançait l’idée d’une « maison commune européenne » pour trouver une issue favorable à tous les peuples du vieux continent séparés encore par le rideau de fer. La conférence d’Helsinki, fruit en 1975 de la politique de détente, devait servir de soubassement à ce projet, fondé sur la paix et le désarmement nucléaire.

Le nationalisme, qu’il soit « grand russe » et sanglant contre la moindre velléité d’autonomie au sein de la fédération, comme celui de Vladimir Poutine, ou qu’il ait été l’œuvre de collaborationnistes avérés de l’occupant nazi durant la seconde guerre mondiale, n’a pas sa place. Même si Volodymir Zelensky, n’a pas hésité à leur rendre un hommage appuyé en faisant entrer à la fin du mois de mai dernier, la dépouille d’Andriy Melnyk au panthéon de l’Ukraine, en dépit des états de service du personnage, coupable de crimes de guerre et contre l’humanité pour participation à la shoah par balle.

Au plan économique, l’intensification des relations et des coopérations entre l’Ouest et l’Est de l’Europe ouvrirait de nouvelles voies de développement salutaires pour les populations des deux parties du continent. Non seulement parce qu’elle permettrait à Moscou de vendre à nouveau son gaz naturel bon marché à l’Europe occidentale qui, elle, se saigne en important le très cher GNL (Gaz Naturel Liquéfié) des États-Unis. Surtout elle ouvrirait la voie à la mise en place d’une vraie industrie russe de transformation qui fait si gravement défaut aujourd’hui au pays, hormis sur le terrain de l’exploration spatiale pour lequel il a pu préserver certains acquis de l’URSS.

L’Europe occidentale tirerait largement bénéfice de cette véritable intégration européenne qui donnerait la possibilité de co-réaliser des projets fondés sur une nouvelle dynamique des échanges, culturels, sociaux, économiques ou portés par la lutte pour le climat, et fondés donc sur le bien commun des citoyens de toute l’Europe. La guerre n’est jamais une solution mais toujours un redoutable gâchis.