1336 jours de grève,
douze ans de gestion,
où en est la lutte des Fralib ?

Économie&Politique a déjà eu l’occasion de rendre compte de la lutte exemplaire des Fralib, de leur victoire contre la multinationale Unilever et de leur bataille pour faire vivre et durer leur coopérative SCOP-TI [1]. Leurs réussites, leurs difficultés et leurs efforts pour les surmonter sont toujours aussi riches d’enseignement en 2026. Nous transcrivons ici la discussion qui a suivi la projection du film 1336 jours, des hauts débats mais debout (Les Films des Deux Rives, https://www.filmsdesdeuxrives.com/1336-jours-des-hauts-dbats-mais-debout) lors de la soirée organisée le 20 mai dernier par la Jeunesse communiste du nord-est de Paris en présence de Mathieu Dubois, membre de la coordination nationale du Mouvement Jeunes Communistes, avec la participation de Cynthia Sanchez, chargée de la promotion de l’économie sociale et solidaire à la coopérative SCOP-TI, qui répond ici aux questions de Lucien Haller, responsable de la JC Paris Nord Est.

Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées depuis le film et comment se porte l’entreprise aujourd’hui ?

Les enjeux économiques sont au cœur des préoccupations de la coopérative : en reprenant en 2014 une activité industrielle à l’arrêt depuis plusieurs années, les coopérateurs ont dû, au-delà de la remise en fonctionnement, reconstruire une organisationnelle fonctionnelle, un réseau d’approvisionnement conforme à leurs valeurs et à leurs engagements et une distribution économiquement viable.

Le point d’équilibre économique a été atteint en 2020, malheureusement, les crises sanitaire, économiques, géopolitique avec les profiteurs de guerre ont tout remis en question.

Nous avons été en diminution constante de notre activité avec des baisses successives de notre chiffre d’affaires en 2021, 2022 et 2023. Cette crise mondiale et les mesures exceptionnelles prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire ont induit de multiples conséquences pour les entreprises, particulièrement sur leur activité et leur financement, ainsi que des incertitudes accrues sur leurs perspectives d’avenir.

Les guerres en Ukraine, en Palestine et maintenant en Iran et au Liban ont de lourdes conséquences sur l’économie mondiale, reprise de l’inflation et ralentissement des prévisions de croissance. SCOP TI a subi de fortes hausses dans les prix d’achats des matières premières et des emballages, également dans l’ensemble des services de logistiques, l’énergie… sans avoir pu les répercuter totalement dans les prix de ventes.

L’année 2024 a était l’année du rebond pour SCOP TI avec une augmentation de notre chiffre d’affaires de 33,5 % par rapport à 2023, revenant au niveau de notre meilleure année en chiffre d’affaires, à savoir l’exercice 2020.

Malgré cela, l’exercice a été une nouvelle fois en résultat net négatif. L’accroissement de l’activité a été essentiellement portée sur les marques blanches qui ont un très faible niveau de marge, et dans le même temps nous constations un nouveau recul pour la 4ème année consécutive sur notre marque 1336. 2025 a été une année ou nous avons maintenu la forte progression de notre chiffre d’affaires de 2024 avec +4 %, mais encore uniquement sur les marques blanches et une stabilisation sur notre marque, engendrant un résultat net en progression mais toujours négatif.

Nous devons maintenir notre niveau d’activité actuel et reprendre une croissance importante des volumes sur notre marque 1336. Les renforcements commerciaux dans nos effectifs doivent nous aider à remplir nos objectifs, notamment sur ce que nous appelons le réseau militant. Ce réseau est le seul en progression constante depuis 2020 sans y être pro-actif, nous ne faisions que répondre à la demande. Nous mettons en place une organisation pour être actif dans ce secteur d’activité qui devient le cœur de l’activité de la marque 1336.

⁠Le fait que le PS gagne les présidentielles a suscité beaucoup d’espoirs parmi les salariés. Mais vous n’avez finalement pas reçu le soutien que vous attendiez, et la solution qu’on vous a proposée, c’était d’arrêter la bataille contre Unilever. Ça aurait clairement été plus facile pour vous, alors que vous luttiez déjà depuis longtemps. Pourquoi avoir choisi de continuer le combat juridique malgré ça ?

En mai 2012, à l’arrivée du PS au pouvoir, il y a un acte politique fort qui nous permet de poursuivre le combat que nous menions depuis 2 années. La communauté urbaine de Marseille préempte puis achète les bâtiments à la demande du nouveau gouvernement. Ce qui impose à Unilever de céder l’outil industriel à l’euro symbolique et surtout, le groupe ne peut plus demander notre expulsion de l’usine que nous occupions.

Malheureusement, dès septembre 2012, en réunion tripartite (État, Unilever et nous), Arnaud Montebourg relance Unilever en nous demandant de les laisser tranquille, qu’ils avaient laissé les machines et que nous devions mettre en œuvre notre projet. Cela nous a contraint à nous battre deux années supplémentaires pour faire payer à Unilever la casse sociale.

Nous obtenons en mai 2014 un accord de fin de conflit qui impose à Unilever de nous verser 3 millions d’euros pour le démarrage de SCOP TI et près de 10 millions d’euros pour le paiement des salaires injustement retenus entre 2010 et 2014, les indemnités de licenciement et de préjudice pour les 76 qui ont lutté jusqu’au bout, ainsi que les cotisations sociales non versées pendant cette période. Un PSE avec des mesures de reclassement pour notre Coopérative.

Malgré cela nous ne pouvons que constater la différence de traitement avec le gouvernement de Sarkozy entre 2010 et 2012. Le plus gros exemple est l’intervention en début d’année 2012 du cabinet du ministre du Travail Xavier Bertrand dans notre dossier. Après deux procédures que nous avions fait annuler, Unilever avait lancé une troisième procédure encore plus illégale que les deux premières. Nous avancions sereinement dans cette procédure, les services de la DIRECCTE PACA nous ayant informé des nombreuses anomalies de la procédure.

Quelques jours avant la dernière réunion, le cabinet de Xavier Bertrand a interdit aux fonctionnaires de la DIRECCTE de produire quelque document que ce soit pouvant nous être utile en justice.

Nous avons donc été déboutés de notre première demande en justice sur cette procédure. Il a fallu attendre l’arrivée d’un nouveau ministre du Travail, Michel Sapin, pour obtenir un courrier relevant toutes les anomalies que les fonctionnaires avaient trouvé et que nous avons pu utiliser en appel et faire annuler une nouvelle fois cette troisième procédure début d’année 2013.

Dans le documentaire, on voit bien que votre militantisme ne s’est pas limité à votre usine. Votre lutte est devenue un cas d’école, votre mouvement a été soutenu par des travailleurs en lutte dans d’autres entreprises et l’on sent qu’il y a eu quelque chose qui s’est construit au-delà de votre seul combat. Est-ce que vous restez une référence vers qui des salariés en lutte peuvent se tourner aujourd’hui, et si oui, comment ça se manifeste concrètement ?

Nous nous sommes nous aussi inspiré des luttes du passé pour construire la nôtre. Nous avons également, pendant tout le conflit, cherché à construire une convergence des luttes avec les nombreux conflits en cours sur cette période (les Continental, Goodyear, Petroplus, Arcelor Florange, Mollex, Pilpa, SNCM, etc.). Nous avons organisé ce que nous avions appelé un carrefour des luttes en juin 2013 dans notre usine occupée.

Nous avons répondu présent à chaque sollicitation pour aider d’autres salariés en lutte.

Nous ne nous positionnons jamais en donneur de leçon. La lutte, c’est trop difficile et chaque lutte est différente. Par contre, nous acceptons volontiers de partager notre expérience de 4 ans de lutte victorieuse et maintenant de nos 12 années de création de SCOP TI. D’autres camarades ont suivi notre chemin, nous les avons accompagnés du mieux que nous pouvions, les ex-Pilpa à Carcassonne qui ont créé la Fabrique du Sud, l’imprimerie Morassutti à Saint Etienne, plus près de nous les ex Presstalis entreprise de distribution de journaux devenu la CPMM.  

⁠Le film montre une réelle politisation de votre lutte avec la mise en cause directe du groupe Unilever, la dénonciation de la course aux profits, du capitalisme, la convergence avec d’autres luttes, vous parlez de réindustrialisation etc. Ce mouvement parait vraiment comme un fil conducteur du film. L’avez-vous souhaité dès vos débuts ou est-ce quelque chose qui s’est imposé à vous au fur et à mesure de votre combat ?

Le syndicat CGT Fralib a toujours été un syndicat engagé dans la lutte des classes. Nos anciens nous ont transmis comment organiser le combat. Cela a d’abord passé par une parfaite compréhension du fonctionnement de notre Entreprise et de sa santé financière. Nous utilisions tous ce que le code du travail nous permettait d’utiliser pour cela, notamment les désignations d’expert pour nous accompagner.

Cela nous permettait d’informer régulièrement les salariés sur les résultats et les perspectives de l’Entreprise, de mieux construire nos revendications et d’éveiller aux maximum les consciences des salariés.

Pendant la lutte, nous utilisions souvent cette formule dans nos interventions : « le capitalisme n’est ni amendable ni réformable ». C’est toujours d’actualité, nous restons des syndicalistes militants pour un réel changement de société, notre façon de militer aujourd’hui est d’assurer la pérennité de notre coopérative avec son modèle économique différent de celui du modèle dominant pour démontrer que c’est possible d’y arriver autrement.

Point de vue

Intervention de Mathieu Dubois, membre de la coordination nationale du Mouvement Jeunes communistes

La lutte des Fralib a permis de faire grandir la conscience de classe.

Si l’exemple des Fralib a tant marqué, c’est précisément parce que le niveau de conscience de classe était tel, l’ampleur de l’affrontement était telle, que cette lutte est devenue aussi politique que syndicale. 1336 jours de lutte, jalonnée de nombreuses journées de grève et de moments où les salaires n’étaient plus versés. Quand on sait combien la grève coûte à ceux qui la mènent, que ce soit financièrement ou humainement, on en mesure l’exploit. Ce qui s’est exprimé à travers la conscience des travailleurs de Fralib, c’est tout une conscience politique ouvrière qui refuse la désindustrialisation.

Le capital cherche à substituer à la conscience de classe la considération de la situation individuelle : « la lutte n’aboutira pas, encaisse le chèque au lieu de risquer de tout perdre, pars en silence et retrouve du boulot ailleurs ». Un salarié isolé, privé d’une conscience qui n’existe que dans le collectif, peut être tenté de céder face à ce chantage. Mais les salariés ont réfléchi, ils sont parvenus à leurs conclusions et ils les ont martelé :

Si on laisse l’industrie partir, ce sont des territoires entiers qui sont sinistrés : il y a les salariés et leur famille, mais il y a tous les emplois indirects, le tissu économique de la ville, les ressources des collectivités territoriales donc l’offre des services publics. Ce cercle vicieux tue des territoires dans lesquels les femmes et les hommes ont fait leur vie, parfois depuis des générations. Laisser faire la désindustrialisation, c’est abandonner des filières entières et condamner des métiers utiles à la disparition. Il faut des années à perte, voire des décennies, pour reconstituer un savoir-faire industriel.

Un emploi, notamment industriel, c’est un patrimoine culturel, le nôtre, c’est une fierté qui a son histoire.

Les salariés des Fralib, par leurs échanges nourris, et avec l’aide leurs nombreux soutiens – toutes les organisations de la CGT, le PCF – ont ancré cette conscience de classe dans les esprits et ont fait de ces occupations un symbole de résistance. Ils ont ancré la dimension nécessairement collective de toute action, et la grève comme le moyen de faire plier le patronat.

Cette lutte est un exemple de bataille pour l’emploi.

Elle resitue la grève comme le moyen d’agir et d’obtenir de grandes victoires. Beaucoup ont cherché à mettre en avant d’autres modes d’action, et nous ne devons rien nous fermer, mais la grève, c’est l’acte de résistance par excellence pour notre classe car elle renvoie à ce qui fait notre appartenance à une même classe sociale : le travail. Il renvoie directement à notre expérience commune de l’exploitation. Quand on ne travaille plus, le patronat n’arrive plus à spolier nos richesses. Alors il est contraint de négocier.

Les Fralib nous montrent que l’outil industriel peut être géré autrement que par le patronat et la hiérarchie à ses ordres.

Mais il y a des limites qui font qu’il ne suffira pas de multiplier les conflits de ce type pour transformer la société :

La SCOP est une entreprise de l’économie sociale et solidaire et, à ce titre, elle est gérée différemment et elle est détenue au moins majoritairement par ses salariés qui organisent eux-mêmes la direction de leur entreprise. Cependant, une entreprise n’est pas un ilot coupé du monde économique. Elle est régie elle aussi par la loi du marché : ce qui est le plus utile n’est pas forcément ce qui est le plus rentable, le capital comme camp politique a de nombreux leviers pour rester le modèle dominant car il contrôle les banques, il tient l’État, il est structuré partout et sait s’entendre pour nous mettre des bâtons dans les roues.

Même en faisant l’exercice de pensée d’un monde où l’économie serait composée exclusivement du système coopératif, il y a des questions à résoudre : qui planifie à l’échelle d’un territoire d’une filière industrielle entière ? Il faut mettre beaucoup d’acteurs en relation et composer des institutions qui orientent moyens et crédits. Quel est le périmètre de la démocratie dans une entreprise ? EDF, SNCF, La Poste et leur rôle déterminant pour l’entièreté de l’économie sont les cas les plus flagrants d’entreprises dont la gestion est l’affaire de toute la société. La structuration du capitalisme contemporain, avec sa tendance à la constitution de grands monopoles, soulève aussi cette question pour les entreprises privées. Prenons Renault, Vinci, Bouygues, et leurs milliers de prestataires qui n’existent qu’en répercussion de leur donneurs d’ordres, si seuls les salariés de l’entreprise donneuse d’ordres ont le pouvoir de gestion, alors nous créons de fait une catégorie de sous-citoyens à l’entreprise.

Les contradictions du système autogestionnaire nous imposent d’aller plus loin dans ce que nous revendiquons. Nous voulons changer toutes les règles et construire un modèle cohérent, transformateur en profondeur et plus efficace que le capitalisme. C’est un des débats qui anime le congrès des communistes sous l’appellation de socialisme, vu comme la rupture avec le capitalisme, passant par la prise du pouvoir d’Etat. Dire cela, ce n’est en aucun cas dénigrer l’apport essentiel de l’ESS, qui est une formidable école pour la classe ouvrière, de même qu’elle est la démonstration qu’il peut exister un monde sans patrons.

L’horizon est le socialisme, c’est-à-dire une réattribution radicalement différente des pouvoirs dans la société, de la mairie à l’atelier, en passant par l’Elysée. Toutefois, il y a des premiers pas que le socialisme viendrait approfondir : ce n’est pas pareil de mener une lutte avec ou contre l’Etat. Il peut être un appui politique décisif dans un conflit. L’État peut fixer des cadres légaux plus ou moins favorables aux délocalisations ou, plus généralement, à l’arbitraire patronal, notamment en instituant de nouveaux pouvoirs pour les salariés. L’État peut sanctionner sévèrement les patrons voyous qui se gavent d’aides publiques, s’enrichissent grâce au travail des salariés puis, dans le même temps, enfreignent le droit du travail, organisent la souffrance au travail et délocalisent. L’État est au cœur de la recherche fondamentale, laquelle ne doit pas aspirer à être rentable, mais dont les externalités permettent le progrès.

Il faut planifier

  • les infrastructures stratégiques : ports, fret ferroviaire et par camion, avec les plateformes multimodales adaptées, le développement des réseaux ferrés avec des terminaux embranchés, une énergie à bas coût : ce sont souvent des services publics mais pas toujours,
  • les investissements productifs : il faut des années voire des décennies pour (re)construire une filière industrielle.
  • la formation initiale et continue : si on veut que les machines et les logiciels savamment créés servent à quelque chose, il faut former des ouvriers, des techniciens, des ingénieurs, des encadrants. Il faut des têtes qui fonctionnent pour penser l’organisation à tous les niveaux, grâce aux savoirs intellectuels généraux dont personne ne doit être privé. Il faut en outre des enseignements professionnels qui permettent une industrie de haut niveau.