Spatial
Financer une alternative à BROMO

Blue Globe viewing from space at night with connections between cities. (World Map Courtesy of NASA: https://visibleearth.nasa.gov/view.php?id=55167)
Denis Durand
membre du conseil national du PCF, codirecteur d'Économie&Politique

À une restructuration du secteur spatial européen visant la seule rentabilité capitaliste, les salariés peuvent opposer un projet cohérent pour maîtriser les enjeux technologiques, industriels, écologiques, sociaux, géopolitiques et financiers du développement des activités humaines dans l’espace.

Le 23 octobre 2025, Airbus, Thales et Leonardo ont signé un protocole d’accord pour fusionner l’essentiel de leurs activités spatiales dans une coentreprise baptisée BROMO, du nom d’un volcan indonésien. Airbus détiendra 35 % de la coentreprise en y apportant ses activités Space Systems (environ 3 416 salariés) et Space Digital. Thales et Leonardo se partageront à égalité les 65 % restants en apportant respectivement leurs parts dans Thales Alenia Space, Telespazio et Thales SESO d’une part, et la division spatiale de Leonardo plus ses participations dans TAS et Telespazio d’autre part.

Le projet BROMO

Les conseils d’administration des trois groupes ont validé le projet BROMO sur la base de trajectoires financières. Ils anticipent une croissance du chiffre d’affaires relativement faible par rapport au potentiel du secteur, mais une rentabilité extrêmement élevée. Pour améliorer la rentabilité, 80 % de l’effort prévu concerne 400 à 600 millions d’euros de « synergies » – traduisons : des suppressions d’emplois, des suppressions de sites et l’externalisation de certaines fonctions hors d’Europe. Tous les salariés seront reversés dans une nouvelle entité. Les salariés de Thales perdront au passage les avancées sociales spécifiques aux accords collectifs du groupe.

Avant même la création officielle de la coentreprise, le secteur spatial européen a perdu 5 000 emplois : 520 chez Airbus Defence and Space, 800 chez Thales en France, et près de 1 000 chez Thales Alenia Space où un plan avait été annoncé dès 2024 avant d’être partiellement suspendu, grâce à la mobilisation syndicale, jusqu’à mi-2026. Le secteur représentait 30 000 emplois européens en 2023 ; il en compte aujourd’hui 25 000. Et les syndicats dénoncent 5 000 suppressions de postes supplémentaires d’ici 2030, ce qui porterait la destruction nette à un tiers des effectifs initiaux.

La direction présente ce projet comme une nécessité pour renforcer la compétitivité européenne face à des concurrents comme Starlink, le réseau de satellites en orbite basse d’Elon Musk. En réalité, la promesse de « masse critique » face à SpaceX part d’une confusion entre deux modèles économiques complètement différents. Celui de Starlink repose sur une intégration verticale complète : l’entreprise maîtrise chaque maillon de la chaîne, de la conception des satellites à la vente de services. BROMO se limite à une consolidation horizontale des fabricants d’infrastructures spatiales, sans intégrer ni les lanceurs comme Ariane, ni les opérateurs satellitaires comme SES ou Eutelsat, ni même les composants électroniques essentiels comme ceux de STMicroelectronics.  Pour vraiment répliquer l’intégration verticale de SpaceX — qui fabrique, lance et opère —BROMO devrait s’allier avec Eutelsat-OneWeb et ArianeGroup dans une stratégie commerciale unifiée. On en est, pour l’instant, très loin.

Le marché des télécommunications spatiales, souvent cité comme justification, est déjà saturé. Le segment des satellites géostationnaires reconfigurables, qui représente 80 % du marché, est dominé par seulement deux acteurs : Thales Alenia Space (TAS) et Airbus Defence and Space. Dans le spatial, les commandes institutionnelles représentent 70 % du marché. « Si deux entreprises françaises qui produisent se regroupent, nous serons en situation de quasi‑monopole, ce qui ne sera accepté ni par les agences européennes ni par le marché commercial. Ce qui risque de se produire, c’est l’émergence d’un nouveau leader européen du spatial, très probablement en Allemagne, entraînant une perte de souveraineté industrielle française – et peut-être européenne [1] », avertit Thomas Meynadier, de la CGT Thales.

Quant au segment des constellations, il est déjà couvert par Starlink, OneWeb, IRIS² et d’autres, rendant toute nouvelle entrée sur le marché inutile. BROMO ne ferait que détruire des emplois en optimisant les coûts, sans apporter de valeur ajoutée.

D’autre part, BROMO risque de réduire plutôt que de renforcer la souveraineté publique sur le secteur. La réalisation du projet réduirait la part des droits de vote de l’État français dans Thales, de 36 % à 10 % environ ;

Le projet BROMO s’inscrit dans une logique de financiarisation du spatial, héritée des privatisations d’Airbus et de Thales dans les années 1990 et 2000. Les directions recherchent une rentabilité immédiate, au prix de réductions drastiques des investissements en R&D et de suppressions massives d’emplois. Les synergies de coûts promises se traduisent par la disparition de doublons, mais aussi par la fragilisation de tout un écosystème de sous-traitants, qui perdront leur principal levier de négociation.

Derrière les discours sur la compétitivité et l’innovation, le projet BROMO est une opération financière à court terme, qui menace les emplois, la souveraineté industrielle et l’avenir du spatial européen. Alors que l’Allemagne déploie une stratégie cohérente pour renforcer ses industriels, la France détruit ses compétences au nom d’une rentabilité immédiate. Les salariés paient le prix fort, avec des suppressions massives, une charge de travail insoutenable et une santé sacrifiée. L’innovation et la cohésion sociale sont les grandes perdantes de cette fusion.

Quelle alternative ?

Conjurer les dangers que comporte BROMO impose de définir un autre avenir possible pour les activités spatiales en France et en Europe. Un nouveau développement de la filière spatiale européenne, reposant sur les compétences de ses salariés, comporterait trois aspects.

Le premier est celui des objectifs visés. Les activités spatiales se situent au croisement des grandes révolutions qui bouleversent le monde contemporain. La conquête de l’espace est un aspect de la révolution écologique qui change les relations entre l’humanité et le milieu où elle vit. Les satellites de télécommunication sont une composante stratégique de la révolution informationnelle qui change les relations des êtres humains entre eux, avec le travail, avec la production, avec l’économie, et qui appelle à remplacer l’accumulation de capital matériel comme moteur de l’économie par une priorité au développement des capacités humaines. Les enjeux d’emploi et de formation chez Thales, Airbus, Leonardo et leurs sous-traitants comme dans les agences publiques – CNES, ESA, CNRS… sont donc inséparables des enjeux de souveraineté dans les activités spatiales et dans la maîtrise des informations et de leur circulation, face aux géants de la tech dopés par Wall Street et gavés de soutiens publics par Washington.

Le deuxième aspect est précisément celui d’une souveraineté populaire et démocratique sur l’ensemble de la filière. Le projet BROMO – dont on a souligné que malgré les enjeux qu’il soulève il n’a jamais fait l’objet d’un débat au Parlement – ouvre la voie à une emprise accrue du capital privé sur l’appareil productif, en diluant la participation publique au capital du groupe et en le lançant dans une course à la rentabilité sous l’aiguillon des marchés financiers.

L’alternative doit donc être conçue comme une alternative de service public, tirant sa cohérence de critères démocratiquement définis en termes économiques (développement de la recherche et de la création de valeur ajoutée en Europe), écologiques et sociaux (emploi, formation, droits des travailleurs). La commande publique, centrale dans le fonctionnement de la filière spatiale, est un levier mais il faut des critères radicalement différents de ceux qui, actuellement, régissent les gestions d’entreprises comme les politiques publiques, et il faut aussi des leviers politiques et financiers.

Un pôle public de l’espace

L’acteur de ce service public serait un pôle public de l’espace : un réseau mettant en relation l’ensemble des acteurs stratégiques du spatial. L’échelle souhaitable de cette structure serait européenne ; sa constitution peut néanmoins être amorcée à l’échelle nationale, en lien avec une politique de coordination avec l’Agence Spatiale européenne (ESA) et de confrontation avec les institutions de l’UE (Commission, Banque centrale européenne).

Pour « tenir bon » face à la course à la rentabilité stimulées par la concurrence internationale et la pression des marchés financiers, s’en remettre au seul État actionnaire et planificateur ne serait pas suffisant. Il faut le poids d’un engagement de toute la société. C’est pourquoi l’action du pôle public serait placée sous l’autorité d’une conférence permanente des activités spatiales réunissant les représentants de l’État, des organismes de recherche et des universités, des acteurs économiques (groupes industriels et leurs sous-traitants, établissements de crédit), des salariés du secteurs, avec les élus locaux, régionaux, nationaux et européens. En prenant en compte les objectifs d’emploi et de formation fixés dans des conférences locales et régionales pour l’emploi, la formation et la transformation écologique et productive, elle définirait une stratégie à moyen terme de la filière.

C’est dans cette optique que la nationalisation de Thales Alena Space et une prise de contrôle publique d’Airbus prendraient leur sens, afin de rendre opérationnelle cette stratégie par une maîtrise publique de la production des biens et services liés à l’espace.

Dans ce dispositif, Thales jouerait pleinement son double rôle d’entreprise et d’« opérateur politique » pour entraîner l’ensemble de la filière face aux stratégies des multinationales du secteur – Airbus mais aussi ses concurrents potentiels allemands (Rheinmetall, OHB) et les géants étatsuniens ou chinois.

Le pouvoir ainsi exercé par la société sur l’ensemble du secteur n’aura d’action durable que s’il s’appuie sur un pouvoir autogestionnaire exercé par les salariés dans les entreprises elles-mêmes, à commencer par les plus structurantes, comme Thales. La seule participation de salariés aux conseils d’administrations ne saurait en tenir lieu. Il faut que les représentants des salariés – CSE mais aussi organisations syndicales – disposent de pouvoirs de proposition, de décision et de contrôle sur tous les choix de production, d’embauche, de formation, de recherche, d’investissement dans chaque entreprise concernée.

Il faut enfin souligner – et c’est le troisième aspect de l’alternative – que ces nouveaux pouvoirs exercés à différents niveaux d’intervention ne seront effectifs que s’ils sont accompagnés de moyens financiers.

Mettre la révolution monétaire au service d’une maîtrise démocratique, sociale et écologique du spatial

Le budget de l’Agence Spatiale Européenne pour 2026-2028 atteint 22,07 milliards d’euros, en hausse de 30 % par rapport à 2023-2025. Le « rapport Draghi » sur « l’avenir de la compétitivité européenne [2] » prévoyait il y a dix-huit mois que le retard de l’Union Européenne sur les États-Unis en matière de dépenses publiques annuelles dans le domaine de l’espace atteindrait 66 milliards d’euros en 2030. Le montant des dépenses privées correspondantes est habituellement quatre fois supérieur. Autant dire que l’espace tient une bonne place dans les 800 milliards annuels d’investissements supplémentaires que l’ancien président de la BCE a jugés indispensables pour rendre sa « compétitivité » à l’Europe. Autant l’appel aux marché financiers qu’il préconise, et ses implications – priorité à la baisse du « coût du travail », démantèlement des régimes de Sécurité sociale pour drainer l’épargne des ménages vers les placements financiers – cadrent bien avec le projet BROMO, autant l’alternative doit pouvoir reposer sur d’autres moyens.

En première approche, il est possible d’en proposer trois.

Le premier est une implication financière affirmée des groupes industriels du secteur dans la réalisation des objectifs et la mise en œuvre des stratégies du pôle public. Un tel changement des critères d’utilisation de leurs profits et de leurs ressources financières est l’un des effets majeurs attendus des pouvoirs nouveaux que la constitution du pôle public de l’espace procurera à leurs salariés et à l’ensemble de la société.

En second lieu, les grands projets civils et militaires d’échelle européenne doivent devenir le domaine d’élection d’une nouvelle institution financière. Les dépenses de recherche, de formation, d’investissement et d’embauche gérées sous l’égide du pôle public de l’espace auraient une priorité pour bénéficier d’avances apportées par un fonds de développement économique, social et écologique européen destiné au financement du développement des services publics dans l’Union Européenne [3]. Les ressources de ce fonds européen proviendraient principalement de prêts à moyen terme à taux réduit (proches de 0 %, voire nuls ou négatifs) accordés par la BCE. Du fait que la nouvelle institution aurait le statut d’établissement financier, ce circuit financier serait compatible avec les traités européens existants (article 123, paragraphe 2 du traité de Lisbonne). Ces ressources pourraient être complétées par des abondements budgétaires des États membres de l’UE.

On peut considérer ce dispositif comme le but à atteindre à l’issue d’un processus, dont on ne peut prévoir la durée, conduisant à l’établissement d’un accord politique entre les États membres de l’UE. D’ici là, une solution provisoire consistera à faire appel aux institutions financières publiques existantes – Banque Européenne d’Investissement ou, au niveau national, Caisse des Dépôts et Consignations – qui ont la capacité financière et juridique de jouer un rôle analogue, dès lors qu’une volonté politique leur en confierait la mission.

Le troisième outil de financement s’adresserait surtout au tissu de sous-traitants entourant les groupes qui structurent le secteur. Un dispositif de crédits bancaires bonifiés à moyen et long terme serait mis à la disposition de ces entreprises moyennes ou de taille intermédiaire. L’État ou les régions apporteraient une garantie à ces crédits et prendraient à leur charge une partie des intérêts. Ces subventions viendraient remplacer certaines aides publiques existantes – comme le crédit impôt-recherche – dont les effets pervers en matière d’emploi et de développement économique ont été abondamment prouvés. Les entreprises éligibles à ce dispositif bénéficieraient ainsi de financements à taux d’autant plus réduits – voire nuls ou négatifs – qu’elles prendraient des engagements précis en matière d’emploi, de formation des salariés, de création de valeur ajoutée en économisant le capital matériel et les ressources naturelles. Là encore, les institutions bancaires publiques – Caisse des Dépôts, BPI France, Banque Européenne d’Investissement – joueraient un rôle d’entraînement dans le développement de ce programme, amorçant ce qui aura vocation à devenir un partenariat stratégique entre pôle public de l’espace et pôle financier public.

La plupart des dispositions esquissées ici peuvent être comprises comme faisant partie d’une politique d’ensemble qui pourrait être menée par une majorité parlementaire de gauche – et qui créerait en outre des conditions fiscales, juridiques, sociales, macroéconomiques, favorables à leur mise en œuvre. Sans attendre que ces conditions soient réunies, la présence d’une alternative, soumise au débat parmi les salariés et devant l’opinion publique, peut jouer un rôle décisif en stimulant les luttes d’aujourd’hui, en leur donnant de la force et en favorisant des victoires immédiates. Elle participe à la construction d’un rapport de forces politique dans les territoires et les bassins d’emploi, au niveau régional, au niveau national, et aussi dans les mobilisations convergentes à construire à l’échelle européenne.  


[1] Eugénie Barbezat, « Derrière la fusion et les promesses d’embauches, une volonté très claire de Thales d’externaliser et de délocaliser les activités », entretien avec Thomas Meynadier, délégué CGT, L’Humanité du 17 février 2026.

[2] Mario Draghi, The future of European competitiveness, rapport à la Commission Européenne, septembre 2024.

[3] Un Fonds de développement économique, social et environnemental pour les services publics en Europe, note de la Fondation Gabriel Péri, 12 octobre 2016.