Horizon 2027 :
le projet politique du capital, alias le « Front Économique »

Illustration from 19th century.
Évelyne Ternant
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Version longue de l’article paru dans Économie&Politique n° 864-865 (juillet-août 2026)

Un texte programmatique paru en juillet 2025, sous la signature du « Front Économique » [1], rassemble autour du patron du Medef et d’autres chefs d’entreprises la fine fleur des économistes de la pensée dominante, dont ceux de l’institut privé ultra-libéral Rexecode ainsi que le nobélisé Philippe Aghion (lequel révèle ainsi, pour quiconque aurait eu l’illusion d’une pensée académique « indépendante », ses véritables proximités idéologiques)[2].

Ce document de 65 pages, écrit à l’évidence en vue des prochaines échéances électorales de 2027, entend peser dans le débat politique de tout le poids des dirigeants capitalistes. Prenant appui sur le rapport Draghi et son alerte sur le « décrochage industriel et technologique européen », un constat difficilement contestable, il annonce un revirement de la politique européenne, qu’il nomme « le nouveau consensus européen ». Convaincus désormais de la nécessité d’une politique industrielle et d’un « État stratège », les dirigeants européens remettraient dorénavant en cause le dogme de la concurrence absolue, reprenant à leur compte ce qu’aurait défendu la France depuis des années. Ainsi la France aurait « eu raison vingt ans avant ses partenaires [3]» ! Mais ne nous réjouissons pas trop vite de ce compliment, il est délivré pour mieux reprocher « le contretemps français » : celui de ne pas avoir adopté depuis vingt ans « une gestion raisonnable des finances publiques », ce qui la mettrait dans l’incapacité, à la différence de l’Allemagne, de déverser des milliards d’euros « dans ses armées et ses infrastructures ».

Le « contretemps français »

Dans un aveuglement analytique bien rodé depuis des années, la responsabilité attribuée à cette situation dégradée dans le projet patronal ignore superbement les décisions des entreprises, leur choix d’une « France hors les murs », c’est-à-dire le fait que les « chefs d’entreprise externalisent de plus en plus leur activité au détriment de la valeur ajoutée en France » [4]. D’après les auteurs du rapport, la faute en revient exclusivement à la résistance française « aux réformes structurelles » grâce auxquelles une baisse drastique des dépenses publiques aurait pu être réalisée.

Des préconisations libérales trop peu suivies ? La faute à une France rétive aux (contre)réformes structurelles

Et le texte d’énoncer la succession des rapports préconisant l’application des potions libérales : celles du rapport Camdessus de 2004 sur le pacte de stabilité avec les collectivités locales et l’autonomie des universités ; du rapport Pébereau de 2005 sur le gel des dépenses publiques et le retour à l’équilibre budgétaire en 5 ans ; du deuxième rapport Camdessus préconisant un plafond pour les dépenses de l’état et de la sécurité sociale ; au rapport Attali de 2012 – sous le gouvernement Hollande – et son plan d’économies de 75 milliards d’euros, la TVA sociale, l’autonomie des universités ; du rapport Gallois de 2012 sur un « choc de compétitivité de 30 milliards » transférant les « charges sociales » vers la fiscalité et la réduction des dépenses publiques. Pour ne citer que quelques-uns des nombreux rapports jusqu’au rapport Arthuis de 2021 au nom de la commission « pour l’avenir des finances publiques » !

L’échec du pays, ce n’est pas de s’être trompé de politique, non bien sûr, c’est que ces politiques ne sont pas allées assez loin dans la mise en cause des conquis sociaux, c’est que les préconisations des rapports d’inspiration néo-libérale ont été insuffisamment appliquées. À l’opposé de toute logique épistémologique de la réfutation par les faits, l’échec est présenté comme une preuve de la justesse des choix, mais appliqués de manière trop timorée.

« Pour envisager des solutions à la situation économique actuelle, il faut comprendre à la fois pourquoi notre pays n’a pas réussi à se réformer en vingt ans et pourquoi, quand il l’a fait, cela n’a été que de manière partielle et timorée. Songeons ainsi aux six réformes du système de retraites entreprises depuis trente ans, avec les mêmes promesses d’une solution définitive, édulcorées au gré des compromis, aboutissant à une « fatigue » de la réforme voire à l’expression de formes de rejet plus radicales »

Les trois blocages de la France face aux réformes

Trois catégories de blocages en France face aux « réformes » sont analysées selon l’approche « théorique » dite des trois i : idées, intérêts, institutions.

Sur le plan des idées, c’est la persistance d’une représentation en termes de lutte des classes, et non de collaboration[5], qui expliquerait « les réticences à mener autant de réformes systémiques ou à s’ouvrir autant à la concurrence que d’autres pays européens ».

Sur le plan des « intérêts », il est constaté – avec regret – « qu’une partie des Français continue de percevoir son intérêt économique dans un modèle protecteur, fondé sur la redistribution, la stabilité des revenus et la prévisibilité des parcours de vie ». En somme, une posture de conservatisme qui s’expliquerait par des privilèges de population gâtée : « le taux élevé de propriétaires, l’accès relativement bon marché aux services publics (santé, éducation, transports), le taux élevé de retraités ou de fonctionnaires contribuent à entretenir une demande de protection plutôt que de transformation, de rentes plutôt que de risque, jusqu’à former une clientèle politique majoritaire. »

Enfin, sur le plan des institutions, l’entrée dans l’euro aurait permis à la France de bénéficier de financement à bas taux d’intérêt, ancrés sur ceux de l’Allemagne (ce qui est discutable, compte tenu de l’existence d’un spread souvent important entre les taux allemands et français) qui aurait facilité son « décrochage sous anesthésie » sous la pression d’un système social à coûts élevés de 800 milliards d’euros, soit les deux cinquièmes de la dépense publique.

Pour résumer les tares françaises : « Dit simplement : la préférence française de l’après-guerre pour une vie de travail courte, une retraite longue, une grande répartition des richesses, et une extension du domaine d’intervention de la puissance publique au motif de protection universelle, correspondait à la fois aux grandes bornes du débat public et aux positions de tous les partis politiques. Mais cet état de fait n’est plus le nôtre : il a basculé. »

Le pseudo donnant-donnant du « nouveau consensus européen »

Selon les auteurs, le contexte international et la publication du rapport Draghi, devenu la boussole des dirigeants européens, ont créé les conditions d’un changement de la politique européenne centrée jusqu’ici sur l’harmonisation par les normes et la concurrence à tout va, dite « libre ». Le modèle d’État stratège et de politique industrielle forte serait devenu l’horizon de travail de pays européens bousculés par la pandémie, la guerre en Ukraine, la deuxième présidence Trump et la stratégie de prédation industrielle chinoise.

« Mais si nos voisins et l’Union européenne elle-même peuvent envisager une telle bascule politique, c’est qu’ils ont mené, depuis trente ans, les réformes structurelles et les réorientations budgétaires nécessaires au financement de leur industrie et de leur défense. » Et d’envier la capacité de l’Allemagne à financer un investissement massif à hauteur de 800 milliards d’euros, que n’aurait pas la France, compte tenu de son niveau d’endettement ! Résumant la position française dans le slogan « vingt ans trop tôt en Europe, vingt ans trop tard en France », l’injonction au gouvernement français est claire : « maintenant que l’Europe « francise » sa politique stratégique et industrielle, la France doit « européaniser » sa politique économique et budgétaire ».

Ce « nouveau consensus européen », dont il est reconnu qu’il n’est pas « sans heurts et contradictions » est présenté par les représentants du capital comme un donnant-donnant : un recul sur les conceptions néolibérales européennes avec pour contrepartie un renforcement de leur application en France : « [Le nouveau consensus européen] combine réformes économiques structurelles à l’intérieur des frontières et actions plus résolues vis-à-vis des puissances concurrentes à l’extérieur — que ce soit sur les questions de défense, d’énergie, ou d’indépendance économique. » 

Mais dans cette combinaison, le « Front économique » a appliqué la recette du pâté d’alouette : une alouette d’application du projet Draghi pour un cheval de contre-réformes structurelles. Parmi les idées-forces du rapport Draghi, seul l’engagement sur les dépenses militaires est véritablement pris en compte. L’appel à un investissement massif du rapport Draghi (même financé par les marchés financiers) se transforme en propositions financières minimalistes, la stratégie d’indépendance des puissances extérieures dans certains domaines critiques passe carrément à la trappe. Quant à la révision de la politique de concurrence, non seulement elle n’est pas modifiée au niveau international puisque l’adhésion aux traités de libre-échange est proclamée sans limite en dehors de la Chine, mais elle est de plus amplifiée au plan interne, dans le sens d’une mise en concurrence généralisée des territoires, des collectivités locales, des établissements scolaires, en vue d’une fragmentation de la nation sans précédent dans l’histoire politique française depuis la Révolution de 1789.

Le programme ultralibéral proposé par le « Front économique » n’est pas fait de demi-mesures : le message adressé aux candidat.e.s favori.te.s du capital est clair : elle/ils ne devront pas avoir la main qui tremble pour l’appliquer.

Trente-cinq mesures programmatiques et un chiffrage douteux

Le programme est décliné en 35 mesures, réparties en trois rubriques, nommées les trois « renversements » : « production, mobilisation, réallocation » explicités ainsi : « produire et innover plus, travailler plus et être plus à travailler, mettre la puissance publique au service de l’économie ».

Le tout est précédé d’un constat sur la « France bloquée » qui ne manque pas d’aplomb, puisqu’il y est déploré le fait que les jeunes générations disposent de revenus plus faibles que leurs parents, que la mobilité sociale ne fonctionne plus, que le patrimoine des 10 % les plus riches a doublé en 40 ans quand celui des 10 % « les moins dotés » (le mot pauvre est évité) chutait de 50 %, etc., que ces symptômes sont communs « aux autres grandes économies » (mais pourquoi donc ?). Toutefois, à croire que les statistiques des organismes officiels ne sont pas parvenues dans les bureaux du Medef, il serait « difficile de mesurer si ces tendances sont accentuées durant ces dernières années. Mais il est certain que cette situation, jugée difficile, le sera d’autant plus avec les efforts budgétaires attendus ». Le ton est donné sur la vallée de sueur et de larmes qui se projette.

Avant d’aborder le fond du projet, quelques remarques sont à faire sur la démarche, faite de beaucoup de chiffres et peu de rigueur scientifique !

 Deux défauts majeurs entachent en effet la méthodologie utilisée.

La moyenne européenne élevée au rang de référence absolue

En premier lieu, le point de référence, pour évaluer la position de la France, est la moyenne européenne des indicateurs correspondants, qu’il s’agisse de la structure des dépenses publiques, du coût de la protection sociale ou de l’organisation administrative du pays et du nombre de ses collectivités : un mimétisme européen qui n’a d’autre justification que la préférence de modèles européens jugés « plus vertueux » car moins favorables au secteur public. De plus, sur le plan statistique, le paramètre de la moyenne n’a qu’une signification limitée en cas de dispersion importante des valeurs. Tout cela n’empêche nullement les auteurs de présenter leur travail comme dénué de toute idéologie, donc incontestable : « il ne peut être question ici de s’engager dans le débat idéologique « plus d’État/moins d’État. Notre parti pris est simple : en posant à plat les chiffres, comparer la structure de dépenses publiques de la France avec la moyenne européenne et isoler les écarts les plus importants ».

Une méthode contestable d’évaluation de l’impact macroéconomique du programme

Nombre de propositions parmi les 35 sont assorties de leur impact sur l’évolution du PIB. Les sources de ces évaluations sont diverses, certaines officielles, d’autres non, comme celles qui émanent des calculs non publiés de l’institut de recherche patronal Rexecode, mais même sans mettre en doute la fiabilité de chaque évaluation, la méthode relève d’un défaut majeur : l’impact de chaque mesure est évalué isolément, « toutes choses égales par ailleurs », c’est-à-dire en supposant que c’est le seul changement envisagé. Or ce programme du « Front » entend bien mener de pair les 35 mesures proposées. Quels en seraient les effets croisés et composés ? Comment penser que les effets de chaque mesure s’ajouteraient purement et simplement, sans aucune interaction ni rétroaction entre les mesures fiscales, sociales, la croissance économique, la consommation ou l’emploi ? L’évaluation d’une politique économique suppose une modélisation qui intègre l’ensemble des propositions.

 Deux exemples révélateurs de la méthode : 1- la réduction massive du financement public des retraites (voir ci-dessous) ; 2- le remplacement des cotisations par la TVA dite « sociale ». Pour les retraites, l’impact sur le PIB est évalué à 1 point…au bout de 10 ans, « avec un effet sur l’activité récessif à court terme, mais neutre voire positif à moyen terme ». Pour la TVA sociale, il est prédit, sur la base d’un modèle économique officiel du Trésor[6], « qu’un point de PIB de TVA sociale augmenterait le PIB de 0,5 % et créerait 250 000 emplois au bout de 10 ans, avec toutefois un effet récessif à court terme » .

Autrement dit, l’effet reconnu de certaines mesures de ce programme est l’amplification immédiate de la récession, en contradiction avec l’objectif affiché de faire face au « cercle vicieux entre croissance affaiblie, prélèvements accrus et décrochage durable » ! Peut-on sérieusement imaginer qu’en récession aggravée le premier renversement promis, « produire et innover plus », puisse se réaliser ? Comment croire à la relance de l’emploi et des « investissements de rattrapage » en commençant par affaiblir la demande globale et désespérer la population ?

Sous l’apparence d’un chiffrage qui se veut sérieux et objectif, la démarche est en fait particulièrement fragile sur la méthode et incohérente sur les objectifs. Elle fait penser à la réplique que l’économiste Keynes adressait il y a un peu plus d’un siècle aux économistes libéraux qui lui reprochaient l’absence de modélisation et de chiffrage dans son œuvre : « Je préfère être approximativement exact que rigoureusement faux ». Le qualificatif de « rigoureusement faux » caractérise bien le chiffrage du programme du Medef et consors.

Avant de rentrer dans le détail des quelques mesures emblématiques destinées à faire franchir une étape nouvelle et définitive dans le démantèlement du modèle social construit sous le CMES (Capitalisme Monopoliste d’État Social), il est utile de présenter la philosophie générale du projet, car elle relève d’une idéologie ultra-libérale décomplexée, rarement portée avec autant de clarté et de détermination.

L’ambition patronale de gérer directement les affaires publiques

Réduire à tout prix le périmètre de décision des instances politiques

Est-ce un effet de la crise politique que traverse le pays au cours du deuxième quinquennat Macron, de l’absence de majorité parlementaire pour mener les contre-réformes à la hussarde, y a-t-il pour cette raison une certaine défiance qui s’est installée entre le patronat et ses alliés politiques, parce que ces derniers ont été contraints à certains reculs, comme sur la réforme des retraites ? Toujours est-il que le projet du capital envisage de réduire considérablement le périmètre de décision des instances politiques par trois moyens complémentaires : d’abord en donnant la primauté « au marché », par exemple pour la transition écologique ; ensuite, lorsque l’action ne peut pas, à l’évidence, être réalisée par le marché, en confiant la gestion de secteurs publics importants à des « agences » peuplées d’experts, forcément neutres, supposés appliquer les bons critères de sélection en respectant les « lois naturelles » de l’économie (par exemple pour la recherche) ; enfin, en exigeant une représentation « des entreprises » par le patronat dans des instances du secteur public, pour en devenir gestionnaire direct (par exemple dans l’éducation nationale).

Les mesures proposées, qu’elles concernent la recherche, la formation, la transition écologique ou encore la politique budgétaire illustrent parfaitement l’application zélée d’une idéologie ultra-libérale d’éviction des instances politiques, afin de réduire à portion congrue l’exercice de la souveraineté populaire.

La recherche sous tutelle du capital

Ainsi en est-il de la recherche, qu’il est proposé d’organiser sur le mode américain des Agences Pour les Projets de Recherche Avancée (APRA), dans quelques domaines clefs (IA, défense, santé, transition écologique), chargées de l’évaluation des projets, « avec l’objectif de débrancher tôt les lauréats les moins performants pour renforcer les plus prometteurs : 30 % des montants pourraient ainsi et de manière obligatoire être réalloués au bout de cinq ans ».

La philosophie qui sous-tend cette nouvelle organisation de la recherche est clairement énoncée : « Les projets soutenus par des financements publics doivent pouvoir s’appuyer sur un plan stratégique intégré, avec une gouvernance confiée en priorité à des scientifiques et des entrepreneurs, un fonctionnement interne permettant de se réorienter rapidement sur des sujets émergents, etla fermeture de la plupart des guichets administratifs».

Dans la même veine, il est proposé de démultiplier les Laboratoires d’Excellence (LabEx), et en faire « un élément majeur », parce qu’ils fonctionnent sur des contrats entre Université et Entreprises.

Il s’agit donc de mettre à disposition directe des entreprises les fonds publics de recherche, avec toute la mobilité nécessaire pour s’adapter, si besoin, à leurs changements de stratégies, et abandonner, s’il le faut, ce qui a été sanctionné par le jeu de la concurrence. Qu’adviendrait-il dans cette nouvelle organisation de la recherche scientifique fondamentale et son temps long, quid des disciplines sans débouché économique immédiat, en particulier les sciences humaines ? Il est clair que ce qui n’est pas directement utilitaire à court terme à l’entreprise sera considéré par le patronat comme dépense inutile et parasitaire.

La formation initiale sous le règne de la concurrence et de la sanction

À côté de l’attention portée à la recherche, le besoin de formation est considéré comme une priorité absolue, au point que l’amélioration de la formation initiale est la première des 35 propositions du programme, appelé même « choc Pisa ou choc TIMSS[7] » pour faire face à la dégringolade de la France aux classements internationaux sur l’éducation. On ne pourrait que se réjouir de cette prise de conscience patronale sur le rôle essentiel de la formation dans la croissance des gains de productivité si, d’une part, elle était assortie d’un égal engouement pour la création d’emplois, et si, d’autre part, elle n’était pas mutilée par sa mise sous tutelle patronale. Or aucun de ces motifs de satisfaction n’est présent.

Sur la formation initiale aux premiers niveaux, les modèles cités comme exemples à suivre sont ceux d’Angleterre et du Portugal, « dont la culture de l’évaluation, l’autonomie des établissements et la valorisation des enseignants » sont jugés probants. Sur la base des travaux d’une « conférence de pilotage réunissant les acteurs de la communauté éducative et des chercheurs », il est prévu de construire un « dispositif de mesure de la performance de chaque établissement ». Autrement dit, c’est la négation de l’existence d’une efficacité globale d’un système éducatif, reposant sur le niveau de formation des enseignants, sur la construction collective des connaissances à acquérir et des progressions, sur l’autonomie des enseignant.es – et non des établissements – et leur créativité dans l’expérimentation pédagogique mutualisée. Au contraire, la vision patronale d’un système d’éducation, à la fois concurrentiel, hiérarchisé et hyper-contrôlé, sous contrainte permanente « d’indicateurs de performance » imposés, vise le but clairement exprimé de détacher « la politique d’éducation des cycles électoraux, des changements de ministres, de l’inertie de l’Éducation nationale et des débats idéologiques et médiatiques déconnectés d’expérimentation ». En réalité, il s’agit de retirer les politiques de formation initiale du champ de la décision politique et de l’intervention effective des acteurs de la communauté éducative.

Pour les lycées professionnels, le patronat revendique davantage de représentation dans les conseils d’administration et « dans la transition « formation-emploi » de la dernière année d’études », entendons par là pouvoir disposer d’une main-d’œuvre stagiaire à bon compte !

Sur l’enseignement supérieur, il est proposé de moduler les financements publics en fonction du taux de réussite au diplôme et de l’insertion professionnelle, avec des exemples de critères tels que l’insertion dans les 12 mois pour plus de 50 % de la promotion. Le but évident est de favoriser les formations professionnelles, au détriment des formations générales. De plus, le patronat entend rentrer de plain-pied dans l’orientation des formations universitaires, en proposant « un mécanisme de co-responsabilité entre les branches professionnelles et les certificateurs publics et privés pour décider de référentiels d’activité et de compétences, d’évaluation et de formation. »

la foi dans l’efficacité absolue du marché : l’exemple de la transition écologique

Sans même s’appesantir sur l’attaque en règle contre les normes et règles et l’évaluation fantaisiste de leur coût[8], le choix du tout marché pour effectuer la transition écologique est réitéré, faisant fi des faits avérés d’insuffisances de transformation écologique et des déboires du marché du carbone : non seulement celui-ci a été l’objet d’une énorme fraude [9], mais même en fonctionnement « normal », il n’incite pas les entreprises à mettre les moyens financiers dans une sauvegarde de l’environnement à hauteur de la crise écologique. Le plaidoyer pour le marché carbone se passe de commentaires : « À l’inverse des interdictions ou des normes mal calibrées ou changeantes, la politique de tarification du carbone évite à la sphère politique d’intervenir dans les décisions stratégiques des entreprises. Elle laisse la primauté à l’économie de marché pour allouer efficacement la myriade d’efforts nécessaires à l’atteinte de l’objectif collectif au moindre coût, tout en créant un revenu fiscal ».

Se pose néanmoins la question de l’évaluation des politiques publiques d’incitation à la transition écologique. Le critère de sélection proposé entre les dispositifs est de généraliser le calcul du coût par tonne de CO2 évitée. C’est à partir de ce critère que les auteurs du rapport émettent des réserves sur l’isolation thermique des logements, jugée trop coûteuse par rapport au remplacement d’une chaudière à fioul par une pompe à chaleur. Mais ce critère unique qui, certes, évalue l’efficacité unitaire de chaque dispositif, laisse de côté l’évaluation globale des baisses d’émissions de gaz à effet de serre qu’il procure : il ne permet donc pas de garantir une décarbonation des activités humaines suffisante pour limiter le réchauffement climatique.

Enfin, l’évaluation qui est donnée du montant des investissements nécessaires à la transition écologique est minimaliste : si le montant des investissements supplémentaires proposé reprend approximativement les conclusions minimalistes du rapport « Pisani-Mahfouz » de France-Stratégie[10] (60 à 80 milliards d’euros supplémentaires par an), le projet patronal suggère en fait que l’effort de dépenses supplémentaires pourrait être très inférieur à la centaine de milliards par an sur laquelle s’accordent la plupart des évaluations officielles, car il pointe l’absence d’efficacité des politiques actuelles d’incitations à la demande, soit la moitié de cette somme, qu’il n’aurait pas de regret à voir abandonnées. La pusillanimité du patronat sur l’écologie, hormis les investissements du capitalisme vert à rentabilité garantie, ne fait aucun doute.

L’austérité budgétaire gravée dans le marbre de la loi

Sur fond de postulat, à rebours de l’analyse keynésienne, selon lequel la baisse des dépenses publiques augmenterait le taux de croissance, et d’une prévision sans preuve selon laquelle les marchés financiers pourraient imposer une augmentation de 2 % à l’État français en cas de statu quo budgétaire, avec toujours comme ligne de mire la référence inepte de la « moyenne européenne » des dépenses publiques (49 % du PIB en Europe pour 57 % en France), la proposition du « Front économique » est d’inscrire dans la loi un plafond chiffré de dépenses publiques, à la manière de l’ONDAM[11] qui plafonne les dépenses de l’assurance maladie, avec toutes les dispositions afférentes pour qu’il s’impose sans dérogation possible au gouvernement comme au parlement[12]. L’objectif affiché est que les dépenses publiques primaires (hors charge de la dette) progressent moins vite que la croissance nominale du PIB.

Alors même que certains pays, face à leur affaiblissement économique, renoncent progressivement à ce type de contrainte, comme l’Allemagne, les dirigeants capitalistes veulent en France enfermer le pouvoir politique dans une contrainte budgétaire qui le priverait de toute possibilité d’impulsion d’un développement vertueux, social et écologique, grâce à un choc d’emplois et de formation dans les services publics et dans une nouvelle industrialisation.

Tout en reconnaissant d’ailleurs que le creusement du déficit s’explique aussi par « des revenus fiscaux [qui] s’érodent avec les indexations des barèmes sur l’inflation et des niches fiscales », le programme exige néanmoins la suppression totale des impôts de production, qu’il évalue à 4 % du PIB, soit 130 milliards d’euros, car les entreprises en France sont « les plus taxées du monde ». Tout en admettant aussi le fait que les entreprises françaises sont « les plus aidées du monde » [13], pour un montant estimé « au sens strict » ( ? ? ?) entre 108 et 112 milliards par an (soit la moitié de l’évaluation du rapport au sénat présenté par Fabien Gay !), il est proposé là aussi un donnant-donnant asymétrique : suppression immédiate des impôts de production et « des taxes anti-économiques » contre « une revue complète des dispositifs fiscaux et ne garder que ceux qui ont une efficacité démontrée ». Le marché de dupes d’une défiscalisation immédiate des entreprises en échange d’une étude sur les aides !

Autrement dit, seules les entreprises sont exemptes de la cure d’austérité.

La théorie implicite du chômage volontaire

Avec l’objectif « être plus à travailler », on pouvait espérer que la question du sous-emploi et du chômage massif (5 millions de personnes) soit enfin évoquée, en posant la question de l’offre d’emplois des entreprises, en interrogeant la nature de la croissance économique et les moyens de l’intensifier en emplois. Il n’en est rien ! L’insuffisance d’emplois est décrite à partir des taux d’emplois des jeunes et des seniors, inférieurs aux moyennes européennes (encore la référence européenne) et les mesures proposées sont des incitations/obligations à les mettre au travail, comme si leur inactivité était volontaire.

Cela passe d’abord par une attaque en règle contre les retraites (voir ci-dessous) à commencer par l’âge de départ « dans un premier temps fixé à 64 ans, qui augmenterait graduellement en fonction de l’espérance de vie et de l’équilibre financier du système ». Ensuite par une limitation des dispositifs de pré-retraite, de retraite progressive, et de limitation « des effets d’aubaine » (sic !) sur « les dispositifs de carrières longues, d’usure et de départs anticipés ».

Pour les jeunes, la « refondation de la formation initiale » et les réformes envisagées dans l’enseignement supérieur (voir ci-dessus) auquel il est reproché « son grand nombre de formations mal orientées, conduisant à des parcours longs, peu cohérents avec les besoins économiques et débouchant sur des insertions tardives ou décevantes » sont censées les remettre plus vite dans l’emploi, en réduisant leur temps de formation et en le transformant en employabilité rapide, alors même que l’adaptation aux mutations technologiques requiert une formation générale solide.

La seule référence à la création d’emplois par les entreprises renvoie à leur nécessaire compétitivité, donc à l’économie de l’offre version patronale, c’est-à-dire la baisse de charges sociales et fiscales.

Avec un tel diagnostic sur le chômage, qui n’interroge ni les stratégies des entreprises, ni l’insuffisance de demande globale, mais, dans la plus pure théorie néo-classique, en attribue la responsabilité au comportement individuel des salariés tous âges confondus, le chômage de masse n’est pas près de disparaître !

Requiem pour la fonction publique

La proposition 30 du programme du « Front » est de « concentrer la garantie d’emploi à vie sur les missions régaliennes », autrement dit, police, justice, armée. Réduisant la portée du statut de la fonction public à la « garantie d’emploi », le considérant comme « fermé et relativement uniforme », avec une « logique de corps » plutôt que de « métier » et une rémunération insuffisamment liée à la performance, regrettant que le poids des agents contractuels ne soit que de 22 % en France (contre 60 % en Allemagne ou 85 % en Italie), le patronat souhaite là aussi instaurer des contraintes sur les taux de remplacement des emplois publics et introduire massivement les contrats d’emploi privé.

L’objectif est de réduire d’1,5 million d’emplois publics. Les propositions 29 « aligner la structure des dépenses publiques, et les nombres d’agents publics, de fonctions gouvernementales, et de collectivités sur les moyennes européennes » et 30 (ci-dessus) « procureraient des gains d’efficience permettant de maintenir la production de services publics inchangée, en diminuant de 10 % les effectifs des agents. 600 000 emplois seraient ainsi susceptibles d’être créés ailleurs ».

Autrement dit, l’analyse de haute volée du patronat stipule que 10 % des agents publics ne servent à rien, et que des emplois publics supprimés se transforment spontanément en emplois privés. On n’est pas loin du miracle de la multiplication des pains !

L’unité territoriale nationale mise à mal

Plusieurs mesures du projet du « Front » aboutiraient à une fragmentation du territoire, cassant les solidarités et l’égalité territoriale par une mise en concurrence fiscale et sociale et la soumission des collectivités locales à un système permanent d’enchères de la part du capital.

 La proposition 7 suggère de « décentraliser partiellement la fiscalité des entreprises en permettant aux collectivités territoriales de fixer une partie des taux de l’IS. » Le modèle de référence sort pour une fois de l’Union Européenne : ce sont les cantons suisses, dont l‘autonomie fiscale crée « une concurrence interne », tandis que « le modèle centralisé et redistributif de la fiscalité en France ne laisse ainsi pas de place à l’enjeu de compétitivité. » Avec une hypocrisie notoire, un des arguments donnés est que « les collectivités territoriales ne se sentent intéressées qu’avec distance au résultat des entreprises présentes sur leur territoire », alors que le patronat s’est battu bec et ongles et a obtenu satisfaction sur la disparition progressive de la fiscalité locale sur les entreprises (une partie des fameux impôts de production).

Enfin, pour que les choses soient claires, et qu’on n’aille pas imaginer un surplus de taxation à l’IS, il est précisé que le taux actuel de l’IS constituerait la borne haute : la mesure est donc bien destinée à faire baisser le taux de l’IS dans certaines régions par le biais d’une concurrence au moins disant fiscal sous le chantage du maintien de l’emploi.

Dans la même veine, le projet entend ouvrir une brèche dans l’égalité des prélèvements sociaux entre les entreprises. Proposant dans la mesure 26 de « basculer vers la TVA plusieurs points de prélèvements acquittés par les employeurs sur le travail », il suggère qu’elle soit accompagnée « d’un cycle de négociations salariales obligatoires dans les branches et entreprises afin de répartir la baisse de la fiscalité sur le travail entre employeur et salarié en fonction de la situation économique des entreprises ». En clair, les taux de cotisations pourraient alors varier d’une entreprise à l’autre. Si le rapport conclut que « les employés verraient ainsi leur pouvoir d’achat renforcé », ce sont en réalité les contribuables qui l’auraient financé, et pas l’entreprise !

Enfin, le programme « du Front » s’en prend à l’organisation administrative du pays, le fameux millefeuille, là encore comparé aux autres pays européens, et projette la suppression de pas moins de 20 385 collectivités (essentiellement des communes). Le rapport Woerth est cité comme le plus radical sur le sujet « avec la suppression des départements urbains au profit des métropoles, la fusion des régions et des départements et la création de 900 « bassins de vie » à la place des 46000 structures locales. » La deuxième option suggérée est de réaliser ces changements par l’ouverture d’un « droit d’expérimentation » laissant à chacun le pouvoir de s’organiser, pourvu que l’économie de personnel et de fonctionnement soit obtenue.

Avec le rétrécissement du contrôle démocratique sur le champ politique, l’austérité budgétaire inscrite dans le marbre de la loi, l’adhésion théorique à l’efficience absolue des marchés et à la fiction du chômage volontaire, avec la fin de la fonction publique, la concurrence fiscale et sociale généralisée au sein du territoire national, on est bien en présence de ce que Paul Krugman, pourtant fort éloigné du marxisme, a qualifié de « doctrine fanatique » l’économie de l’offre[14] (version patronale), qu’il décrit comme un corpus d’idées vides reposant sur des dogmes politiques plutôt que sur des faits scientifiques, en promettant des miracles fiscaux grâce aux baisses d’impôts pour les plus riches et en ignorant les données réelles et les leçons de la macroéconomie classique.

L’absence de toute valeur non utilitaire

Au-delà même des apories théoriques et de l’invraisemblance du chiffrage du programme, ce qui frappe dans l’approche générale, c’est l’utilitarisme absolu, c’est le fait que chaque mesure est passée sous la toise d’un calcul avantage-coût, sans le moindre préalable d’un principe ou d’une valeur fondamentale : une société fondée sur le seul calcul économique et la généralisation de « l’homo oeconomicus » cher à la théorie néoclassique.

Ainsi, l’égalité femmes-hommes, traitée dans la mesure 8 « Former 50 000 femmes scientifiques, ingénieures ou techniciennes supplémentaires chaque année » et dont on pourrait se réjouir, même si la question du salaire est soigneusement évitée, n’a-t-elle rien à voir avec l’égalité des droits ! Elle est strictement associée au gain de productivité annuel potentiel à en attendre (de 1 % à 1,8 % selon le rapport) : « concentrer les efforts pour orienter les jeunes filles vers ces métiers apparaît ainsi comme la politique publique la plus efficiente pour augmenter le niveau de productivité, du taux d’emploi et des capacités d’innovation, notamment dans l’industrie ».

Même approche pour l’immigration : on pourrait apprécier le refus d’alignement sur la position d’extrême-droite d’hostilité à l’immigration, mais il n’y a pas de place pour les raisons humanitaires : « l’immigration zéro n’est en effet pas une politique efficiente, à l’inverse d’une immigration choisie, nécessaire à une économie innovante », d’où la mesure 3 : « définir des programmes d’immigration avec les pays d’origine des travailleurs en fonction des besoins annuels de l’économie. »

On pourrait multiplier les exemples sur toutes les mesures dites « sociales », telles que la politique familiale, la construction de logements, la hausse du pouvoir d’achat des jeunes, qui ne le sont qu’en apparence, car seulement envisagées sous condition de rapporter de la croissance sans coûter aux budgets publics ou aux entreprises.

Un projet qui navigue dans « les eaux glacées du calcul égoïste » si bien décrites par Marx et Engels[15] !

Les attaques sociales emblématiques

Les lignes de fond du programme qui viennent d’être exposées sont déjà éclairantes sur la rupture envisagée avec le modèle social construit dans l’après-seconde guerre mondiale. Les quelques exemples qui suivent montrent que le concentré d’attaques pour « défaire méthodiquement le programme du CNR[16] » n’oublie personne : salarié.e.s en activité, retraité.e.s, malades, travailleuses et travailleurs de l’agriculture, locataires ! De la sueur et les larmes, il y en aura pour toutes et tous !

 Travailler plus …pour le capital 

On a vu ce qu’il en était de l’engagement « être plus à travailler », renvoyé à une prétendue préférence individuelle pour l’inactivité, avec l’objectif de faire travailler davantage les jeunes et surtout les seniors. Pour les salariés en activité, c’est le « travailler plus » grâce à la mesure 24 qui propose « un choc d’heures supplémentaires et complémentaires », pouvant représenter un potentiel d’augmentation d’heures travaillées de 8 % par salarié.e. Le moyen d’imposer ce « travailler plus », faisant fi de la crise du travail pourtant largement documentée, n’est pas de s’en prendre à la durée légale, preuve sans doute d’une crainte de contestation générale. La proposition est de « renforcer la capacité des entreprises à adapter le temps de travail à leurs besoins » par des accords qui concerneraient le seuil de déclenchement des heures supplémentaires, la transformation de jours fériés en temps travaillé et rémunéré. S’y ajoutent la suppression de l’obligation bien gênante de consulter le CSE, ou d’accorder un repos compensateur. Il est même question d’introduire un « droit du salarié aux heures supplémentaires » obligeant l’employeur à motiver son refus. Évidemment, ces heures supplémentaires abondantes seraient exemptes de prélèvements fiscaux et sociaux.

C’est la disparition pure et simple de toute trace de code du travail, le coup d’arrêt à la limitation du temps de travail, qui fait partie des grandes batailles ouvrières depuis la fin du 19ème siècle ! Un surplus d’heures sans le moindre effet positif sur les comptes de la Sécurité Sociale, dans une logique de développement des mutuelles et assurances privées.

Dans le programme du capital, la question des salaires, de leur revalorisation n’est posée que pour justifier la baisse des cotisations et leur bascule sur la TVA, qualifiée de « revalorisation du travail » (sic ! ! !) sous l’argument – exact – que les exonérations dégressives sont une trappe à bas salaire : sauf qu’au lieu de les supprimer, le programme prévoit de les étendre aux salaires élevés.

Pour le patronat, la question du pouvoir d’achat des salariés se règle donc par l’augmentation du temps de travail, la fin de la cotisation sociale et, cerise sur le gâteau, en mesure 28, l’intention de « favoriser la détention d’actions par les salarié.e.s. » Le pouvoir d’achat demeure une source d’un vif sentiment d’insatisfaction, en dépit d’un partage de la valeur ajoutée plus équilibré en France que dans les autres pays. C’est pourquoi il convient d’encourager la détention d’actions sur la durée, permettant aux classes moyennes de tirer parti de la croissance mondiale. » Déplorantle fait que l’intéressement et la participation soient disponibles immédiatement pour moitié et épargnés pour le reste sur des comptes trop liquides, il est proposé d’imposer que toutes ces sommes ainsi que les plans d’épargne retraite soient fléchées à hauteur au moins de 50 % sur des actions ou de l’épargne longue (8 ans). En somme, il s’agit de ramener d’une façon ou d’une autre au capital ce qui était censé être une redistribution du profit aux salariés.e.s !

Haro sur la génération dorée des retraités !

L’attaque sur les retraites est d’une violence inouïe. On a vu précédemment le recul de l’âge de la retraite à 64 ans, assorti d’un âge pivot flexible destiné à le reculer en fonction de l’allongement de l’espérance de vie ou de l’équilibre financier. S’y ajoute une agression sans précédent sur le niveau des pensions, rendu responsable de bien des maux du pays (des déficits publics au faible pouvoir d’achat des jeunes). Le postulat est sans appel : « il n’est plus possible d’assurer à la fois un âge de départ précoce et des pensions élevées ». En réalité, le programme vise à dégrader les deux paramètres. L’objectif de réduire les besoins de financement du système de retraite est clairement affiché, afin « de baisser les cotisations supportées par les salariés et leurs employeurs, ou bien de financer l’amorçage d’un fonds de capitalisation ». Toute la panoplie des moyens de faire baisser les retraites est mobilisée : passer des « 25 meilleures années » pour le calcul de la pension, aux « 30 ou 35 meilleures années » ; supprimer l’abattement sur l’Impôt sur le Revenu, aligner le taux de CSG sur celui des actifs, voire davantage « pour financer les dépenses de santé élevées des seniors » ; geler les pensions pendant plusieurs années, et soumettre leur valorisation à un « comité d’experts » (un de plus !) qui déciderait « en fonction de la situation courante ou prévue des comptes ». L’évidence d’une telle amputation du pouvoir d’achat n’autorise pas les auteurs à masquer l’effet récessif à court terme. Mais il est espéré, on ne sait trop comment, un relèvement de 1 point de PIB au bout de …dix ans !

La proposition 23, connexe à cette attaque du système de retraite, énonce sans ambages : « permettre à chacun de se constituer un « patrimoine retraite » en étendant la capitalisation ». On ne lésinera pas sur les moyens, devant aboutir à un fonds de capitalisation de 100 milliards d’euros, financé par la baisse du niveau des retraites et des cotisations pour réaliser « une substitution progressive d’une part de la retraite par répartition par de la capitalisation ». On remarquera qu’il n’est plus question ici d’un choix laissé aux individus, mais d’une mesure globale imposée.

 Les malades peuvent aussi faire un effort !

Ce qui est intolérable pour les dirigeants capitalistes, c’est que « la part que la France consacre à la santé se place au troisième rang des pays de l’OCDE. En parallèle, le reste à charge des ménages y est le plus faible des mêmes pays ». Mettre fin à une telle prise en charge publique est pour eux un impératif, d’autant que le vieillissement démographique alourdira « la charge », d’où la mesure 32 : « Piloter le système de santé (aussi) par des chiffres » (comme si ce n’était pas déjà largement le cas), l’objectif étant de réaliser les 20 milliards d’économie pointés par la Cour des Comptes et de se rapprocher de la moyenne européenne (une fois de plus) du reste à charge qui est de 14,2 %, contre 9,2 % en France : du transport sanitaire à la prise en charge des dialyses en passant par la fin de la rémunération des généralistes à l’acte, remplacée par un forfait, et la fermeture des hôpitaux et maternités de proximité faisant partie « des 300 structures à l’activité trop faible et donc trop risquée », on aura compris que le système de santé publique fait aussi partie des cibles prioritaires du capital.

La question agricole ignorée

Dans un programme qui entend faire le tour des difficultés du pays, la question agricole, avec la disparition des exploitations, la faiblesse des revenus, la nécessaire transition écologique, le fait que le solde commercial des produits agricoles bruts soit déficitaire en 2025 pour la première fois en France depuis 1970, tout cela est superbement ignoré. L’adhésion sans réserve aux accords de libre-échange, proclamée dans la mesure 14 « Construire une nouvelle Union de libre-échange avec le Mercosur, l’Australie, le Canada, l’Inde, et l’ASEAN », dont certains sont totalement destructeurs de productions agricoles nationales, montrent que la souveraineté alimentaire pèse peu à côté de l’agro-industrie. Ne pouvant nier totalement les effets négatifs de tels accords, le texte a recours à un summum de perfidie : « les économistes conviennent en effet que la mondialisation fait des gagnants et des perdants, mais que les gains associés au libre-échange sont suffisants pour être redistribués de manière efficace entre tous les agents économiques ». Les agriculteurs n’ont plus qu’à espérer une redistribution des gains des multinationales gagnantes à l’échange[17] !

La théorie du ruissellement appliquée au logement

Ces quelques exemples d’attaques sociales frontales ne sont pas exhaustifs ! Dans une communication bien rodée, qui consiste à évoquer un problème bien réel et d’y apporter une réponse aggravante, le texte évoque ainsi, entre autres, le manque de logements, le poids du loyer dans le budget, et projette d’en construire 500 000 au lieu des moins de 300 000 actuels. Très bien, mais il faudrait réduire les 40 milliards d’aide publique au logement, sous le prétexte qu’elles bénéficieraient pour l’essentiel aux propriétaires, et mettre fin à l’encadrement des loyers sous l’argument fallacieux qu’il favorise la pénurie et la détérioration de qualité des logements. Comble de l’arrogance des riches, le rapport affirme que « construire davantage, même des logements destinés aux déciles supérieurs, permet de baisser les loyers, y compris des moins aisés ». Un deuxième miracle, après celui de la multiplication des pains, celui du ruissellement, qui explique sans doute qu’après avoir fait mine de déplorer le creusement des inégalités de richesses depuis quarante ans, on cherchera en vain dans le programme la moindre mesure de rééquilibrage, pas même un semblant de fiscalité sur la fortune.

 La logique qui sous-tend de bout en bout le projet du Medef et consors est de dégager toujours plus les entreprises de leur responsabilité sociale et environnementale, et de laisser intactes les opportunités de croissance des fortunes des ultra-riches.

Conclusion 

Le programme du capital, alias le « Front économique » est en filiation directe avec ceux défendus par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, il y a près d’un demi-siècle, un vrai « contretemps français » pour le coup puisque, ne tenant aucun compte de l’aggravation de la crise systémique de longue durée du capitalisme mondial, il réactive des recettes qui ont montré depuis plusieurs décennies leur nocivité pour les êtres humains et la planète.

Mais il n’y aucun doute sur le fait qu’il sera la source d’inspiration principale et la boîte à idées des candidat.e.s de droite et extrême droite. Les uns et les autres s’ingénient pour le moment à laisser dans le flou leur programme économique et social, car il leur faut trouver un équilibre difficile entre donner des gages « de fermeté » au patronat sans pour autant provoquer le rejet de l’électorat par des régressions jugées trop brutales. Mais la compétition électorale et la nécessité de se différencier les contraindront à abattre quelques-unes de leurs cartes. Nous suivrons de près leurs propositions et publieront régulièrement l’état de convergence avec le programme du « Front économique ».

Pour les communistes et leur candidature à la présidentielle, il importe d’abord de faire connaître ce projet de recul historique des fondements de notre société, et d’en appeler à la mobilisation sociale pour le contrer. La dénonciation de tous les programmes politiques qui s’en inspireront peu ou prou (même s’il s’agit de candidats se réclamant de la gauche…) devra être sans faille. La pertinence du projet communiste comme réponse à la crise de civilisation actuelle n’en sera que mieux perçue. Mais la puissance actuelle du capital, qui dispose de plusieurs cordes à son arc présidentiel pour faire appliquer son programme dévastateur, devrait inciter les forces progressistes syndicales, associatives, et politiques à se rassembler sur un socle de riposte et de propositions pour empêcher qu’un tel séisme n’advienne. L’utilité de la candidature communiste est aussi de poser des actes politiques dans ce sens.


[1] « Le nouveau consensus européen et le contretemps français » : 35 recommandations pour en finir avec « le contretemps français »

[2] On notera quand même la réticence de certains participants au Front économique à endosser la responsabilité de l’ensemble des mesures, puisque la note n°1 de fin de document précise : « chaque proposition exprimée ici n’engage pas chacun des auteurs ». Il n’est pas dit comment s’est effectué le choix de ce qui est publié ni qui défend quoi !

[3] Toutes les citations de l’article non répertoriées sont extraites du rapport du « Front Économique ».

[4] Ce ne sont pas les propos d’un contestataire du capitalisme, mais ceux d’un des acteurs majeurs de la vague néolibérale : Jean Peyrelevade, haut fonctionnaire, banquier (Crédit Lyonnais) et chef d’entreprise, qui reconnaît les responsabilités patronales dans un article paru dans les Échos le 16/06/2026 intitulé la France hors les murs et se demande « comment les convaincre d’investir dans l’hexagone » !

[5] Ce n’est pas dit exactement en ces termes, qui fleurent bon le marxisme, mais en évoquant « une représentation tenace selon laquelle le monde économique serait l’expression d’une lutte entre les différents acteurs et non de logiques de coopération ».

[6] DGTrésor, modèle Mésange.

[7] Référence à une étude qui compare les niveaux en mathématiques et sciences des élèves de 66 pays.

[8] Le rapport du Sénat sur le sujet, évoqué dans le texte, donne une évaluation allant de 1 à 8%, autant dire l’impossibilité d’une évaluation fiable. Le programme du « Front » en conclut : « Par conséquent, un quantum de 1-2 points de PIB semble un ordre de grandeur raisonnable du gain à attendre d’une optimisation de l’appareil normatif. » On notera l’arbitraire de cette évaluation, mâtiné quand même de prudence, tant les estimations sont peu robustes.

[9] La fraude sur le marché du carbone, souvent qualifiée d’« escroquerie du siècle », désigne principalement une vaste fraude fiscale à la TVA qui a touché le système d’échange de quotas d’émission de CO2 de l’Union européenne entre 2008 et 2009. Cette manipulation a entraîné le détournement de près de 6 milliards d’euros à l’échelle européenne, dont environ 1,6 milliard d’euros au préjudice de l’État français

[10] Les incidences économiques de l’action pour le climat | Haut-commissariat à la stratégie et au plan Publié en mai 2023 par France-Stratégie. En réalité, l’évaluation du rapport Pisani-Mahfouz est de 100 milliards d’euros supplémentaires par an, qui pourraient éventuellement être ramenés à 66-67 milliards grâce à des réallocations au détriment des « énergies brunes », supposant ainsi un désinvestissement qui n’a rien de certain dans les filières diesel, essence, ou autres.

[11] ONDAM : Objectif National de Dépenses de l’Assurance Maladie, inscrit dans le PLFSS (Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale).

[12] Les propositions vont même jusqu’à introduire dans la rémunération des agents des ministères une part variable, fonction des économies budgétaires du service !

[13] Le rapport affirme : « il existe un « paradoxe français » documenté : les entreprises françaises comptent à la fois parmi les plus taxées du monde et les plus aidées ».

[14] Paul Krugman « Pourquoi les crises reviennent toujours ?». Édition du Seuil, collection économie humaine, 2018.

[15] « Le manifeste du Parti Communiste » de Karl Marx et Friedrich Engels. Éditions sociales. 

[16] Propos tenu par Denis Kessler, ancien n°2 du Medef, dans une tribune publiée par la revue Challenges le 4/10/2007.

[17] L’évaluation chiffrée des « bienfaits » des accords de libre-échange, même adossée à des modèles économiques libéraux, donne des espérances de croissance limités : au maximum 0,72 point de PIB européen pour l’ensemble des accords, 0,1 point pour le Mercosur. À mettre en regard de la perte de souveraineté agricole et alimentaire !

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