Commission économique du PCF
La mobilisation de la jeunesse a été la réponse d’une société exaspérée par l’impasse politique où ont mené les ravages de l’austérité budgétaire et salariale et les faiblesses de la gauche. Pour y répondre, conjurer le péril fasciste et ouvrir une perspective politique donnant la priorité au vivant, il faut avoir l’audace d’affronter le capital sur le terrain qui fonde sa domination : son pouvoir sur l’utilisation de l’argent. C’est l’enjeu de classe au cœur de la bataille électorale.
Péril climatique, course à la guerre, appauvrissement de la société française : les angoisses qui assaillent nos concitoyens ont une racine commune : la crise de la civilisation capitaliste et libérale. La masse de capital matériel et financier s’est tellement accrue des profits accumulés depuis des décennies qu’il n’est plus possible de la rentabiliser à un niveau suffisant sans une ponction de plus en plus insupportable sur les richesses créées par le travail humain. Le capital s’acharne contre les dépenses contribuant à développer les capacités humaines – emploi, formation, salaires, services publics – et apparaissent des pénuries d’emplois qualifiés (infirmières, soudeurs…), un vieillissement des équipements.
Pourtant, cela développe une crise d’efficacité très profonde qui mine notre pays, sa capacité à créer des richesses. D’autre part, les avancées de de l’intelligence artificielle révèlent le besoin d’un véritable renversement pour une maîtrise humaine des technologies, et pour que les gains potentiels de productivité engendrés par la révolution informationnelle soient effectifs et émancipateurs. Il s’agit de donner la priorité aux dépenses humaines sur celles pour le capital, et à un tout autre type d’investissement. Rompre le cercle vicieux infernal : baisse de coût du travail, recul de l’efficacité productive et sociale, montée des déficits.
C’est là l’enjeu profond de notre époque, un enjeu de classe. C’est aussi la cause profonde de l’incapacité des gouvernements successifs à limiter le poids de la dette publique en comparaison du PIB, et de contenir son coût dans une période de résurgence de l’inflation à laquelle banques centrales et marchés financiers répondent par une hausse des taux d’intérêt.
Le capital dos au mur redouble d’agressivité
Le MEDEF et les forces politiques liées au capital agitent l’épouvantail de la « dette » pour annoncer, après les élections de 2027, une cure d’austérité allant bien au-delà de tout ce que Macron et ses prédécesseurs ont pu oser [1]. Une austérité fort « sélective » car les milliards d’aides au capital et aux profits ne seraient qu’effleurés, tandis que cotisations sociales et services publics sont directement visés. Une partie de la classe capitaliste n’exclut plus le recours au Rassemblement national pour imposer par la violence ce programme qui se heurte – les mobilisations contre les retraites, malgré l’échec final, l’ont montré – à un potentiel considérable de résistance dans notre peuple.
L’issue de la séquence électorale dépendra, pour une part déterminante, de notre capacité à proposer un chemin crédible pour conjurer ces périls en s’attaquant à leurs causes, et à donner un sens rassembleur à ce chemin.
Il y a une alternative, à condition de dépasser
les conservatismes de la gauche
À gauche, deux attitudes continuent de dominer.
La première consiste à considérer que la baisse du déficit public est un préalable à une politique de gauche. Cela revient à prétendre faire mieux que Macron et la droite dans la réduction des déficits. La tentation est alors de multiplier les propositions fiscales pour « taxer les riches » sans agir sur les causes des déficits et de la crise sociale et écologique. Lorsque la gauche s’enferme dans cette tradition qui l’identifie à la hausse des impôts, elle se soumet au récit des dominants et accrédite l’idée qu’elle n’aurait pas à proposer de solutions autres que de faire « un peu mieux » que celles qui ont échoué lorsqu’elle a été au gouvernement. Surtout, les ressources qu’on pourrait tirer d’une taxation renforcée des hauts revenus et des patrimoines seraient très loin d’atteindre l’ampleur des dépenses à financer pour faire face à l’urgence climatique, réparer les services publics et mettre la Sécurité sociale et le système productif en état de répondre aux besoins croissants de la population.
En tout état de cause, réduire les déficits (en réduisant les dépenses publiques ou en prélevant du pouvoir d’achat sur les ménages) dans une économie au bord de la récession est contraire au bon sens macroéconomique le plus élémentaire. Quand le fascisme menace, ne rééditons pas les politiques de « déflation » menées en Allemagne par Brüning en 1932 ou en France par Laval en 1935.
Refusons cela. Inspirons-nous au contraire de ce qui a été fait en 1944-46, dans un pays pourtant exsangue : mobilisons des avances pour développer le pays, ainsi nous « avalerons » la dette et les déficits, tant économiques qu’« humains ». Discutons de ce développement, de ses voies et moyens.
La priorité est de répondre aux urgences : embauches dans les services publics, retraite à 60 ans, hausse des salaires, transformation écologique des productions et des consommations, réduction du temps de travail.
Une deuxième tentation à gauche consiste alors à préconiser une hausse des dépenses publiques et un coup de pouce au SMIC et aux traitements des fonctionnaires, dans l’espoir que cette relance de la demande conduirait, par l’effet de « multiplicateurs keynésiens », les entreprises à embaucher, à investir davantage, voire à augmenter les salaires. C’est ignorer la réalité du capital et ses pouvoirs. Confronté à une suraccumulation structurelle, son obsession de la « baisse du coût du travail » et la subordination de toute la gestion des entreprises à l’impératif de rentabilité maximale pour les actionnaires des grands groupes et sa pression sur les PME, tant par les donneurs d’ordre que les banques et leurs critères de crédit. Dès 2022, le président du MEDEF avait prévenu Jean-Luc Mélenchon qu’une hypothétique tentative d’application du programme de la France insoumise conduirait le patronat a stopper embauches et investissements.
C’est pourquoi il faut récuser la prétendue « politique de l’offre », qui au nom de l’offre n’est qu’une politique d’appui aux profits dont il est évident qu’elle détruit l’offre productive. Une tout autre offre est nécessaire, basée sur une priorité aux capacités humaines et une visée socIo-écologique.
Pour réussir et faire autre chose qu’alimenter inflation et déficit extérieur, un « choc de demande » doit être accompagné d’un véritable « choc d’offre » : un changement dans le comportement des entreprises, faisant prévaloir non plus la rentabilité pour les actionnaires et les créanciers mais le développement de l’emploi, son efficacité avec un accès massif de toutes et tous à la formation tout au long de la vie, et des investissements matériels ciblés sur cette efficacité économique et écologique.
C’est ainsi qu’on libèrera progressivement l’énorme potentiel de création de richesses et d’efficacité aujourd’hui stérilisé pour cinq millions de personnes qui ne disposent pas d’un emploi digne de de ce nom, et pour toutes celles et tous ceux qui sont confrontés à la précarité, à la perte de sens de leur travail et à l’absence d’un accès à la formation.
L’usage des profits des entreprises et des crédits bancaires doit donc viser, non pas le profit maximum rapporté à la totalité du capital avancé par les actionnaires et les créanciers, mais l’accroissement maximal de la valeur ajoutée disponible pour les salariés et la population, rapporté au volume de capital matériel et financier.
C’est là que se situe le cœur de l’affrontement politique en 2027.
Or, un point commun à tous les programmes de gauche publiés cet été, de la France Insoumise aux Verts en passant par le PS, est l’impasse quasi-totale sur cette question des entreprises, et sur la conquête, en leur sein, de nouveaux pouvoirs par les travailleuses et travailleurs pour qu’elles fonctionnent selon d’autres critères d’efficacité. Désertant la nécessaire bataille d’idées en ce sens, ils se contentent de recycler le thème éculé de la représentation des salariés dans les conseils d’administration, qui fit les beaux jours de la social-démocratie allemande au temps du capitaliste monopoliste d’État triomphant mais qui entérine aujourd’hui la suppression de 100 000 emplois chez Volkswagen. Tout au plus trouve-t-on chez Mélenchon quelques allusions à un « droit de veto » contre les licenciements, n’allant même pas jusqu’au droit de proposer des projets alternatifs.
Il y a donc, pour le PCF, un espace politique à conquérir pour combler ce déni de la lutte des classes chez les principales forces de gauche.
L’apport original du PCF :
un chemin de lutte contre le capital
Nos concitoyennes et concitoyens n’attendent pas qu’on leur dise « demain, on rase gratis », ni qu’on leur promette le socialisme pour 2050. Le chemin que nous leur proposons commence dès aujourd’hui par la bataille pour créer les conditions politiques d’une transformation radicale de l’économie, de la politique, de la culture. Il possède un caractère profondément socialiste mais il part des luttes immédiates pour des objectifs concrets et en leur donnant la force d’un projet de société associant ambition sociale et écologique, exercice de nouveaux pouvoirs des salariés dans l’entreprise, et conquête, par la société dans son ensemble, de pouvoirs sur l’utilisation de l’argent des entreprises, des banques et des banques centrales.
Ce chemin peut être résumé en neuf points.
- Il faut augmenter franchement les dépenses publiques.
- Nous proposons de mettre en place à cet effet un fonds d’avances de 100 milliards dès la première année. Les fonds seront apportés immédiatement par la Caisse des Dépôts et consignations, cœur d’un pôle bancaire public, disposant du statut d’établissement financier qui lui donne accès au refinancement de ces fonds par la Banque centrale européenne, via la Banque de France [2].
- Les avances ainsi obtenues iront à des préembauches de soignants, d’enseignants, d’agents des services publics, qui auraient pour effet à la fois de répondre à l’urgence, de stimuler la demande et d’améliorer l’efficacité de notre économie.
- La condition pour obtenir ce résultat est d’entraîner les entreprises dans une logique profondément nouvelle. Pour cela il faut commencer à changer la structure économique. C’est la différence par rapport aux expériences de gauche de 1981-82 ou de 1997-2002.
- Un premier levier pour y parvenir consistera à remplacer le système actuel d’aides aux profits des entreprises par un système visant, au lieu de la baisse du coût du travail, le développement de l’emploi, de la formation, de la recherche, la décarbonation de l’économie et la baisse du coût du capital (moins de matières premières et d’énergie pour une production donnée, et le dégonflement des placements financiers et des opérations boursières). Une cotisation spécifique, assise sur les revenus financiers des entreprises, qui pourrait rapporter 60 milliards à la Sécurité sociale la première année, les incitera à réduire leurs placements financiers [3].
- Un deuxième levier est de commencer à transformer le crédit bancaire. Un dispositif de bonifications d’intérêts et de garanties, où la dépense publique prend en charge une partie des intérêts, obligera tout de suite les banques à prêter autrement. Parmi les 211 milliards d’aides publiques dénoncés par le rapport Gay, supprimer les 90 milliards d’exonérations de cotisations sociales et leur substituer 20 milliards seulement de baisse du cout du capital, par bonifications d’intérêt. Celles-ci permettraient de mettre à la disposition des entreprises jusqu’à 400 milliards de crédits bancaires à taux nul, voire négatif, en contrepartie d’engagements précis et vérifiés en matière d’emploi, de formation, de salaires, de transformation écologique des productions. Suivra la nationalisation des groupes bancaires privés à base française (BNP-Paribas, Société Générale) et la réforme du statut des banques mutualistes.
- S’engagera parallèlement la nationalisation de groupes industriels pour constituer des pôles publics donnant des pouvoirs aux salariés en leur sein, et à la société tout entière, avec comme mission de mettre en cause les logiques capitalistes dans l’énergie, la sidérurgie, les composants électroniques, le médicament, les transports, l’aéronautique, le spatial, la défense, les communications. Notons que ce levier, et les moyens concrets de l’actionner [4], est absent de tous les autres programme, Jean-Luc Mélenchon n’osant même plus prôner la nationalisation de Total.
- Des pouvoirs d’intervention dans les gestions par les salariés seront mis en place avec l’abrogation des deux « loi travail », le développement des comités d’entreprises et la création d’un droit de contre-proposition, de concertation et de mobilisation du crédit bancaire face à des projets de suppression d’emploi.
- Cette impulsion de croissance, qui augmentera les revenus des ménages et des entreprises, c’est-à-dire l’assiette sur laquelle sont prélevés les impôts, nous donnera les moyens politiques d’obtenir un soutien populaire pour de premières mesures inaugurant une réforme fiscale d’ampleur pour la justice et l’efficacité : pénaliser la rente et la finance, faire contribuer normalement les revenus du travail, faire reculer la TVA et la CSG (voir les notes de la commission économique consacrées à la fiscalité des ménages [5]). L’impôt sur les sociétés sera modulé en fonction des critères mis en œuvre par les entreprises dans leurs choix de productions, d’embauches, d’investissements, de recherche. Une modulation des cotisations sociales patronales, en fonction de l’évolution du rapport masse salariale sur valeur ajoutée, aura pour effet de faire croître le volume des cotisations jusqu’à combler l’ensemble des besoins de financement de la Sécurité Sociale. La fiscalité locale sera redynamisée, avec un nouvel impôt sur le capital financier des entreprises.
- Dès le début du mandat sera mise en place une nouvelle planification écologique et sociale, démocratique, décentralisée, interactive. Des conférences pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions, locales, nationale, régionales, réunissant représentants des salariés, du patronat, administrations économiques, associations, élus, confronteront les acteurs économiques aux exigences des travailleurs et de la population, avec des financements à l’appui, et un suivi démocratique des engagements pris par les entreprises et les banques.
À partir de ce moment, le nouveau mode de développement commencera à engendrer des richesses dans lesquelles on pourra puiser pour l’entretenir de façon pérenne.
Lorsque cette nouvelle logique prend corps, le financement tend à s’auto-entretenir. Non pas qu’on n’ait plus besoin d’avances et de crédit mais déjà une nouvelle production se développe, les « déficits » économiques et écologiques commencent à se résorber, le poids de l’endettement dans le PIB recule. À horizon de cinq ans, la dynamique de l’emploi et de la création de richesses engendre suffisamment de ressources pour couvrir des dépenses sociales et écologiques accrues, réduire le temps de travail et dégager le pays de l’emprise des marchés financiers.
Deux questions sur lesquelles nous serons interpellés
La première question est celle des coûts des entreprises : il faut préserver d’une part leurs capacités de développement, et d’autre part leur compétitivité internationale, sinon la croissance de la demande ira aux importations. Nous proposons une coopération internationale et des protections européennes, mais cela est loin de suffire, surtout pour passer le cap des premières mesures de rupture… Ce que nous proposons, à l’unisson du mouvement social et syndical, c’est de baisser le coût du capital (les dividendes, intérêts et autres prélèvements qu’il opère sur la richesse créée, mais aussi les entraves qu’il oppose à la création efficace de richesses elle-même) [6]. C’est même la baisse de tous les autres coûts que les dépenses sociales et les dépenses pour le vivant. Oui, il faut baisser des coûts ! Mais pas les dépenses efficaces qui contribuent au libre développement des êtres humains.
La seconde question est celle de l’international et de l’Europe, intimement liée avec la finance. Pour l’Europe, un « Pacte européen pour le climat et l’urgence sociale » ouvrirait une bataille pour sortir en commun de l’austérité, par exemple avec un Fonds européen de développement des services publics pour tous les pays de l’UE, financé par la BCE, qui aurait l’avantage d’aider à maîtriser les écarts de conjoncture entre leurs différentes économies. Nous proposons aussi des mécanismes de financement public sur des critères précis, dans l’UE, pour une nouvelle production industrielle et de services.
Au-delà de la France et de l’importance cruciale des enjeux européens, il y a un problème mondial de financement des dépenses publiques, y compris pour les États-Unis. D’où l’exigence d’une conférence mondiale de financement des dettes, avec tous les pays, comme on l’a fait après une guerre mondiale : une conférence mondiale de financement des dépenses publiques et de la transformation écologique. L’« appel de Belém » [7] et des prises de positions de plus en plus nombreuses d’économistes, d’ONG, et même une première prise en compte de ces enjeux dans les programmes politiques de gauche, témoignent des effets de la bataille que nous menons sur ce terrain.
[1] Horizon 2027 :le projet politique du capital, alias le « Front Économique » – Économie et politique
[2] Le pôle financier public en dix questions – Économie et politique
[3] Financer un système de retraites digne du XXIe siècle – Économie et politique
[4] Des nationalisations pour le XXIe siècle, Économie&Politique, janvier – février 2022.
[5] https://www.economie-et-politique.org/2026/09/10/fiscalite-directe-du-revenu-des-personnes/
Note sur Transmission de patrimoine – Économie et politique
[6] Financer l’augmentation du SMICet des salaires – Économie et politique
[7] Après Belém, une première initiative pour d’autres financements pour le climat – Économie et politique

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