Histoire d’une rencontre
La révolution informationnelle :
un concept qui impacte l’approche et les objectifs revendicatifs

Jean-Luc Maletras
responsable syndical, ancien dirigeant de la Fédération CGT des métaux

Animateur du Secteur électronique de la fédération des Travailleurs de la Métallurgie FTM-CGT (1982-1999). Co-auteur avec Jean-Pierre Escaffre et Jean-Michel Toulouse du livre Des soins sans industrie ? Refonder le lien entre le système sanitaire et l'industrie française, 2020.

Aujourd’hui comme hier, les élaborations théoriques qui ont conduit à qualifier de révolution informationnelle les mutations technologiques engagées depuis un siècle se nourrissent de l’expérience des luttes sociales, et les nourrissent en retour. En témoigne la façon dont le syndicat CGT de Thomson CSF Sartrouville s’en est saisi dès les années 1980.

Nous découvrons en 1984 – à l’occasion d’un stage syndical portant sur les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) [1] – le concept de révolution informationnelle présenté par le sociologue Jean Lojkine et l’économiste Paul Boccara. Cette découverte marque un tournant majeur dans notre façon de comprendre et d’appréhender les bouleversements en cours dans l’entreprise avec le déploiement des NTIC. Elle nous a permis d’élaborer des stratégies et tactiques de luttes offensives très originales par des actions que nous qualifions de grèves de la parole ou de l’intelligence.

Le vécu depuis le début des années 70 dans l’entreprise Thomson CSF  est marqué par l’essor des machines à commande numérique (MOCN), l’entrée en force de l’informatique, les balbutiements de la XAO (la conception et fabrication assistées par ordinateur).

L’absence d’analyses et de visions anticipatrices nuisait gravement à l’action syndicale. Nous étions aveugles et conduits à subir – ou à agir défensivement – contre cette informatisation développée par étapes, une suite de « micro-informatisations » dans chacun des métiers et secteur d’activité avec son lot de redéploiements internes et de suppressions d’emplois présentés comme inéluctable, « une conséquence du progrès technologique » nous disait-on !

Une formation inspirante

Le stage NTIC mis en place par la Confédération CGT et le ministre de la Formation professionnelle était pour nous une opportunité à ne pas rater. Ce stage nous a permis – notamment – de rencontrer Jean Lojkine et Paul Boccara, et de découvrir leurs travaux portant sur le concept de révolution informationnelle. Leurs approches entraient en résonance avec notre vécu et nous donnaient des clefs pour comprendre les motifs des initiatives engagées par le patronat.

Leurs travaux nous permettaient de bien mesurer la place centrale de l’Homme, créateur ultime d’information, dans cette nouvelle révolution naissante où le traitement, la production et la circulation de l’information deviennent le moteur central de l’économie et des liens sociaux dans et hors de l’entreprise.

Nos échanges avec ces deux chercheurs nous ont permis de bien saisir les raisons et les objectifs du recours soudain et massif par le patronat aux cabinets de conseil et « organismes de formation » de façon ciblée dans les ateliers, le bureau d’étude et des méthodes, et tout autres secteurs en amont des opérations de déploiement de l’informatisation.

Dès notre retour du stage, le syndicat a décidé de prolonger cette formation, en organisant durant la pose du midi des réunions de nos sections syndicales[2] (1) pour présenter le concept de révolution informationnelle et en débattre au regard des situations particulières vécues par chaque section syndicale (ateliers, Bureau d’Étude, Bureau des Méthodes, services techniques…).

Ce travail de proximité, auquel ont été associés Jean Lojkine et Paul Boccara, a permis d’appréhender les initiatives prises par notre direction sous un angle nouveau et d’élaborer des stratégies et tactiques de luttes offensives très originales : la grève de la parole et de l’intelligence.

L’exemple de l’informatisation du magasin central

Dans la perspective de l’informatisation du magasin central (secteur où la CGT n’a pas d’adhérent), la direction fait appel à un cabinet de consulting pour « préparer le personnel ». Face au désarroi du personnel, la CGT organise une heure d’information syndicale en amont de ces séances sur le thème « la direction veut vous voler votre savoir, sans rien payer ».

Durant cette réunion, le syndicat explique pourquoi ils/elles étaient sollicités par la direction pour participer à des réunions de réflexion sur l’informatisation de leur secteur, pourquoi autant de questions allaient leurs être posées pour connaitre la réalité de leurs interventions dans leur travail.

Les propos tenus par le consultant lors de la première séance a permis au personnel de vérifier la pertinence de l’analyse syndicale et a renforcé le désir de ce personnel de poursuivre ses rencontres/formations avec la CGT.

Deux séances de travail auront suffi pour que le personnel prenne conscience de l’opération pillage des savoirs et savoir-faire engagée de façon masquée dans le but de réaliser les logiciels de gestion, et au final, modifier leurs places et leurs rôles dans la prochaine configuration. Deux remarques fusèrent :

  • s’ils cherchent à savoir qui nous sommes réellement, ce à quoi notre travail consiste, la réalité de nos interventions, sur quoi se basaient-ils hier pour nous juger ?
  • pourquoi nous avoir cantonnés à être OS à vie sous prétexte qu’il ne fallait pas « sortir de Saint-Cyr » pour effectuer notre travail ?

De là, il a été décidé de se rendre aux réunions du cabinet de consulting mais de rester muet, faire la grève de la parole.

Ainsi, les deux réunions suivantes se sont déroulées dans un silence de plomb malgré la forte incitation du cabinet pour faire parler les magasiniers. La direction a dû consentir, face au mutisme, à faire marche arrière, accepter de débattre de son projet d’informatisation et à ouvrir des négociations sur la revalorisation des qualifications, des salaires et la mise en place d’un plan de formation. In fine, le personnel a obtenu des acquis et la CGT de son côté a fêté la création d’une nouvelle section syndicale forte de 7 adhésions.

Cette expérience et stratégie de la grève de la parole s’est renouvelée à plusieurs occasions avec le même succès, comme lors de la mise en place des groupes dits « autonomes » dans les ateliers où le personnel était invité à livrer gracieusement les dessous de leur travail, ou encore au bureau des méthodes, où la tentative d’imposer la rédaction d’un mémoire pour passer un échelon a été mise en échec. Il s’agissait en fait d’écrire un mémoire sur la méthodologie détaillée mise en œuvre sur un matériel donné, ce mémoire servant de base pour la réalisation de logiciels dans le cadre du développement de la XAO. La direction voulait ainsi subordonner la reconnaissance des capacités de travail à la réalisation d’une épreuve.

Au bureau d’études, ce type de grève a également permis d’imposer le choix de matériels et logiciels français élaborés avec l’implication des ingénieur(e)s et technicien(e)s du secteur.

De même dans les ateliers, où le personnel a imposé l’entreprise NUM, entreprise française pionnière dans le développement de systèmes de commande numérique par calculateur (CNC) pour l’automatisation, alors que l’entreprise s’apprêtait à acheter japonais.

Les travaux sur la révolution informationnelle et les enseignements tirés de nos actions nous ont permis de mesurer combien l’information devenait un enjeu central. Il devenait primordial pour le capital de trouver de nouveaux moyens pour extraire, posséder et interpréter l’intelligence humaine. « Vampiriser » les données cumulées, les savoirs et savoir-faire des hommes et femmes créateurs ultimes (répétons-le) d’information. Nous avons concrètement vécu la confrontation entre deux visions antagonistes de l’informatisation :

  • continuer, comme pendant la révolution industrielle, à faire de l’informatique un simple moyen de remplacer le travail vivant par du travail mort, éliminer donc au maximum la présence humaine au profit des robots-machines, logiciels…
  • créer un dialogue interactif hommes-systèmes informatiques, sans faire des opérateurs humains des sujets passifs.

Cette deuxième vision a été le moteur, dans les années 90, d’une coopération syndicale inédite entre la CGT Thomson/CSF[3] et l’USAC-CGT (Union Syndicale de l’Aviation Civile). Il s’agissait ici de l’orientation donnée aux outils futurs du contrôle aérien où la place et le rôle des aiguilleurs du ciel étaient menacés. Nous avons à cette occasion mis en relation des syndiqué(e)s des deux entités impliquées dans la réalisation de ces nouveaux outils. Cette coopération syndicale de plusieurs années s’est soldée par une victoire.

Cette même problématique de la place de l’Homme, sa mise en coopération directe, a été également au cœur de l’action menée pour la mise en œuvre d’une filière industrielle de l’imagerie médicale[4].

L’apport du concept de révolution informationnelle dans la nouvelle phase du développement de l’informatique : « IA »

La bataille marketing autour de l’« IA » a profondément pollué le débat. Le mot révolution est mis à toutes les sauces (« révolutions » numérique, technique…) et le concept de révolution informationnelle est marginalisé[5].

Cette « mise au placard » nous semble fort dommageable.

La révolution informationnelle[6] induit une restructuration organisationnelle qui entre en conflit avec l’organisation de la révolution industrielle. Celle-ci s’est construite sur un découplage des relations professionnelles, une marchandisation des relations dans le travail, chacun devenant client et fournisseur.

Ainsi s’est introduit dans le monde du travail une séparation radicale entre ceux qui conçoivent et ceux qui produisent. Tout travail intellectuel devant être enlevé de l’atelier pour être concentré dans les bureaux de planification et d’organisation de l’entreprise. En conséquence, un travail et des relations « souterraines » se sont développés pour pouvoir travailler, comme l’a montré un grand nombre de psychiatres et d’ergonomes à propos du travail prescrit et du travail réel (Christophe Dejours, Yves Clot, Jacques Durrafourg, Alain Wisner…).

Cette organisation « scientifique » du travail a conduit à un silotage, antinomique avec les exigences de la révolution informationnelle qui demande à la fois plus de connaissances « pointues » et plus de transversalité, d’échanges, de coopération, de partage dans et hors du travail.

Nous sommes confrontés à un conflit « tectonique » majeur dont les causes sont bien antérieures à l’IA, mais que l’IA amplifie[7].

La soi-disant intelligence artificielle n’est en fait qu’une nouvelle phase dans le développement de l’informatique sur les mêmes bases des phases précédentes.

Depuis le début de l’informatisation, il existe un profond antagonisme entre deux conceptions de l’informatique, qui reposent sur la place que l’on accorde à l’homme (« l’homme dans la boucle ? ou pas ? »).

Dès son apparition, l’informatique a été orientée comme un outil pour poursuivre et amplifier la réduction du travail vivant, et gagner en productivité et en rentabilité avec un management fondé sur l’usage inhumain de l’humain, par « le remplacement de l’humain possible lorsque l’on a transformé l’humain en robot », pour reprendre les propos de Mathieu Triclot[8].

Notre avenir dépend de notre implication dans l’élaboration et la mise en œuvre maîtrisée de projets utiles à la population et à son environnement. On aurait tort de penser qu’il suffirait – une fois le pouvoir conquis – de démocratiser les outils existants. Une technologie, un système pensé comme un outil de domination ne peuvent être réemployés à des fins émancipatrices : il faut en changer.

Pour le syndicalisme, il y a des rendez-vous à ne pas manquer : celui du travail est capital[9]. Il faut rapprocher les disciplines, rapprocher le sociologue, l’ergonomiste, l’économiste, le gestionnaire, l’informaticien…, comme ce fut le cas à la création de la cybernétique où dominait une approche pluridisciplinaire – et non une chasse gardée des sciences cognitives – et tisser des ponts entre les catégories et les métiers avec comme boussole le développement de l’intelligence humaine.

Qui peut le faire ?


[1] Stage mis en place à l’initiative de Marcel Rigout, ministre communiste de la formation professionnelle de 1981 à 1984) et de la CGT.

[2] Le syndicat de Sartrouville était organisé en une douzaine de sections syndicales autonomes. Syndicalisme et démocratie de base, Jean Luc Malétras, Le Peuple n°1537, 20 novembre 2002.

[3] Thomson étant un des partenaires de la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC),

[4] Économie&Politique n° 860-861 (mars-avril 2026), « Trixell : des syndicalistes prennent la main sur une stratégie industrielle ».

[5] Jean Lojkine, Jean Luc Malétras,.Les Possibles n° 10, été 2016 « Révolution numérique ou informationnelle ? » Les Possibles n° 10, été 2016

[6] Paul Boccara, « Sur la révolution industrielle du XVIII siècle et ses prolongements jusqu’à l’automation », la Pensée, no 115, juin 1964 ; « Révolution informationnelle, dépassement du capitalisme et enjeux de civilisation », Économie et Politique, no 626-627, 2006 ;
Jean Lojkine, « la Révolution informationnelle », PUF, 1992.

[7] Progressistes n°50 octobre-novembre-décembre 2025, p 41 « L’IA a mangé son pain blanc ».

[8] Mathieu Triclot, philosophe, spécialisé dans l’épistémologie et l’histoire des sciences et des techniques (https://www.ens.psl.eu/actualites/cybernetique-intelligence-et-imagination).

[9] Gérard Alézard, Travailler au futur, n°11 (https://boutique.humanite.fr/common/product-article/5979).

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