La crise du travail : de l’aliénation à l’émancipation

Évelyne Ternant
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Prendre le « parti pris du travail » ? La question du travail, telle qu’elle se pose au XXIe siècle, impose de ne pas en rester à un slogan.

Le rapport de la société au travail est si contrasté aujourd’hui qu’il convient de l’aborder dans toute sa complexité et ses paradoxes : il y a les salariés de la fonderie de Bretagne à Caudan, dont Fabien Roussel écrit dans la première page de son livre[1] : « ils sont beaux quand ils parlent avec fierté de leur travail, des pièces qu’ils fabriquent répondant aux nouvelles normes écologiques pour les véhicules électriques ». Il y a ceux de Stellantis (ex-PSA) du site de Sochaux[2] qui constatent amèrement que leurs conditions de travail sont pires que celle de leurs aînés, parce que la chaîne de montage avance à une vitesse telle qu’il est désormais impossible de boire, se moucher, aller aux toilettes, ou recevoir un tract pendant le temps de travail. Avec une réalité du travail aussi contradictoire, pesante pour les corps et les âmes, sans pour autant cesser d’être source d’attentes et de réalisation de soi, il faut éviter les écueils de la simplification : celui de la mythification de la « classe ouvrière » et de son rapport au travail, ou au contraire celui de l’illusion d’une émancipation qui contournerait la question du travail, telle la proposition du revenu universel qui valide l’exclusion d’une partie de la population de la contribution aux activités économiques collectives.

Les représentations contradictoires du travail dans le mouvement ouvrier

La crise du travail est documentée par nombre d’enquêtes et travaux sociologiques, qui témoignent concrètement de l’ambivalence du travail dans le capitalisme, entre aliénation et potentiel d’émancipation. Les représentations du travail dans l’histoire du mouvement ouvrier ont d’ailleurs été traversées par cette contradiction. Marx critiquait Babeuf et Blanqui parce qu’ils présentent le communisme comme une « société de travail » où le besoin de culture était nié. Marx s’oppose à ce nivellement par le bas, où tout le monde doit devenir « salarié » sous la domination d’un « capital collectif ». Où est l’émancipation humaine, se demande-t-il, si c’est la communauté qui devient « un capitaliste universel » ? On retrouve le même souci de ne pas réduire l’activité humaine à la seule dimension du travail, lorsque Marx et Engels critiquent le programme de Gotha[3] qui va créer en 1875 le Parti socialiste allemand, en particulier sa première phrase : « le travail est la source de toute richesse ». A cela, Marx et Engels répondent : « non, le travail n’est pas la source de toute richesse », pour deux raisons :

  • parce qu’il y a l’intervention de la nature, dont l’homme n’est pas maître, ce qui dénote déjà une intuition remarquable sur l’environnement.
  • parce qu’invoquer le travail n’a pas de sens en soi, hors des conditions historiques dans lesquelles il est mis en œuvre. Dans le capitalisme, c’est le salariat, avec des effets puissants d’aliénation.

Ce sont ces effets puissants d’aliénation dans les conditions concrètes d’exploitation des travailleuses et travailleurs d’aujourd’hui qu’il convient de prendre en compte pour rassembler largement sur des perspectives d’émancipation. L’intérêt des études approfondies sur la crise du travail est de ne pas en rester au ressenti de la souffrance au travail, mais d’en dégager les ressorts profonds. Elles montrent que c’est l’organisation actuelle du travail, liée aux transformations récentes du capitalisme, et diffusée à l’échelle mondiale qui non seulement altère la santé des travailleuses et travailleurs, mais sape les bases d’une véritable efficacité économique.

Les nouvelles contraintes sur le travail

Plusieurs facteurs ont profondément modifié l’organisation du travail depuis une trentaine d’année, non seulement dans les opérations de production, mais aussi dans les fonctions support et les services, y compris les centres de recherche : y contribuent puissamment : la dispersion mondiale des chaînes d’activité des multinationales ; la diffusion, là aussi à l’échelle planétaire, de nouvelles méthodes managériales comme le toyotisme ; l’application à vitesse accélérée de la loi de la rentabilité maximale sous diktat des marchés financiers. Tout en ayant souvent été présentés comme une alternative au taylorisme, la plupart des changements organisationnels concernant le travail n’en ont été en réalité qu’un avatar, comme en témoignent nombre d’études sur le sujet.

Les contraintes « marchandes » et « temporelles »

La Dares (Direction de l’Animation de la Recherche, des Etudes et des Statistiques), qui est le service des études du ministère du Travail, réalise régulièrement des enquêtes sur les conditions de travail, et a produit une synthèse de ces évolutions sur une trentaine d’années, de 1984 à 2016[4].

Au-delà du ressenti des salarié.es, par exemple sur le caractère « répétitif » du travail qui concerne en 2016 quelques 65 % des ouvriers et 55 % des employés (soit respectivement presque deux fois plus qu’en 1984 pour les premiers et trois fois plus pour les seconds), les enquêtes ont cherché à objectiver le processus de dégradation des conditions de travail. Elles ont mis en évidence le développement dans les années 1990-2000 de nouvelles contraintes de deux ordres, qualifiées de « contraintes marchandes » et de « contraintes temporelles » (graphique 1). Les premières sont identifiées à partir de l’obligation d’une réponse immédiate à une demande extérieure : 57 % des salarié.es subissent en 2016 une telle contrainte (deux fois plus qu’en 1984), en raison de l’éclatement des chaînes d’activité qui, couplé à une gestion en flux tendus, réduit les stockages intermédiaires. Les contraintes temporelles quant à elles sont recensées dès lors que le rythme de travail est déterminé par des réponses à des délais d’une journée maximum : en 2016, près d’un.e salarié.e sur deux est concerné.e. Cette contrainte est sous-estimée puisque les délais se réduisent parfois à une heure au plus !

Le pression exercée par ces deux contraintes sur le rythme et l’organisation du travail des salarié.es est à l’origine d’une intensification importante de leur travail.

Sources : DARES – Enquête CT-RPS

              La diffusion mondiale du « Lean management »

Il y a une trentaine d’années, des chercheurs américains ont appelé « Lean manufacturing » ou « production maigre » un modèle d’organisation inspiré du système de production développé au Japon par l’entreprise Toyota dans les années 60 et 70. Son objectif premier visait à améliorer les « performances » en matière de qualité, productivité du travail, délais et réduction des coûts, dans un contexte de concurrence accrue et de forte variabilité de la demande. Les systèmes productifs de masse du « fordisme » n’étaient plus adaptés aux exigences de rentabilité du capital, quand il faut offrir de multiples versions d’un produit, s’adapter à une demande flexible, sans faire exploser les coûts, tout en assurant la qualité et des délais raisonnables.

Initiées dans l’automobile, les pratiques du Lean se sont généralisées dans de nombreux secteurs d’activité (industries, banques, assurances, administrations, santé, BTP), attirées par la promesse de gains rapides et élevés et les incitations financières publiques destinées à «moderniser » certains secteurs industriels en crise, mais aussi sous l’influence d’un effet de mode suscité par des grands cabinets de consultants.

Centré sur la chasse aux « gaspillages », sur la traque de la non-valeur ajoutée – du point de vue du client – dans la chaîne de production, sur la pression du « juste à temps » pour s’adapter à la variabilité de la demande, le modèle du Lean était censé néanmoins apporter de la satisfaction aux salarié.es en les associant aux modifications de l’organisation, en développant le travail en équipe, en leur déléguant la résolution des problèmes et l’autocontrôle de la qualité, grâce à l’apprentissage continu et la polyvalence des tâches.

Dès les années 90, dans le secteur automobile, sont repérés les premiers effets de dégradation des conditions de travail et de la santé associés à l’application du modèle du Lean. L’autonomie et la satisfaction au travail des salariés ne sont pas au rendez-vous. Au contraire, avec une pression temporelle accrue sur les salariés, l’intensification et la densification du travail, apparaissent une recrudescence des troubles musculosquelettiques (TMS), des problèmes de stress ou plus largement de santé mentale.

Une étude de l’INRS[5] décrit plusieurs types de dérives du Lean (voir encadré) telles que l’obsession de la productivité individuelle, la focalisation sur les « gaspillages », l’élimination d’actions sur le seul critère de la valeur ajoutée ou encore les injonctions contradictoires entre le surcontrôle des performances et l’exigence d’autonomie. Elle constate que ces méthodes amenuisent l’efficacité d’ensemble de l’organisation, fragilisent les individus et les collectifs de travail, affaiblissent la réflexion collective et sont dans le déni des besoins de coopérations. Des phénomènes aggravés dans certains cas par le choix délibéré du management par la crise et le stress, où le système de production est délibérément mis sous tension pour accélérer le changement sans la moindre prise en compte de la dimension humaine.

Performance du capital versus efficacité économique du Lean

L’ensemble des travaux menés dans des entreprises en Lean, dont ceux menés par la médecine du travail[6], ne laissent aucun doute sur la recrudescence d’accidents et/ou de maladies professionnelles provoqués par l’introduction du Lean telle qu’elle s’est réalisée dans l’industrie française, avec une pression accrue de la part des hiérarchies pour l’obtention de gains de productivité à court terme au moyen d’un intensification du travail pour les salarié.es.

Ces réorganisations, menées dans le cadre d’une très grande violence sociale, ont souvent aggravé le caractère répétitif des opérations, réduit le rôle des salariés à celui de simples exécutants, aggravé la démotivation et la perte de sens, autant d’éléments sources de TMS et de risques psychosociaux. Comment s’étonner dans ces conditions que les jeunes se détournent de l’industrie ?

Pour le capital en revanche, les objectifs de performance ont été largement atteints, en termes de productivité du travail, de précarisation… et de profits. Le cas de l’industrie              automobile le prouve avec : le nombre d’heures pour assembler un véhicule qui passe de 36 heures dans les années 60 à moins de 24 au début des années 2000, et 10 à 15 actuellement ; la « grande glissade de l’emploi »[7] ,120 000 emplois détruits en France – soit le tiers – en quinze ans ; une précarisation extrême du salariat et le recours régulier à l’intérim ; mais un taux de marge pour l’industrie automobile passé, tous constructeurs confondus, de 5 % en moyenne avant 2019 à plus de 8 % depuis 2021[8]

Cependant, la performance capitaliste n’est pas synonyme d’efficacité économique et sociale [9] ! Au-delà des effets sur la santé et le rapport au travail exposés au paragraphe suivant, sur un plan strictement technique et économique, ce management prédateur de l’humain a généré des défauts de qualité issus directement de l’intensification du rythme de travail, avec par exemple, sur les chaînes d’assemblage de véhicules, l’impossibilité de changer une porte de couleur différente, si bien que, chez Renault, il a fallu mettre en place un atelier spécifique de reprise des véhicules qui représente 5 % du coût de production !

 Par ailleurs, les difficultés de recrutement dans l’industrie témoignent d’une crise du marché du travail étroitement liée à la surexploitation des salarié.es, contre laquelle les campagnes publicitaires sont bien impuissantes : l’industrie manque d’attractivité !

Les effets des nouvelles contraintes sur la santé et « l’insoutenabilité » du travail

Ces changements dans l’organisation du travail ayant conduit généralement à une intensification et à une dégradation des conditions de travail, produisent des effets sur le rapport au travail largement documentés par des travaux de diverses disciplines, de la médecine à la sociologie.

 Le lien entre l’intensification du travail, auquel s’ajoute le contrôle individuel permanent et la mise en concurrence des un.es avec les autres, et le risque d’exposition aux risques psychosociaux (RPS) est largement établi par la médecine du travail. Ces conditions soumettent plus souvent les travailleur∙ses à des situations de stress intense ou à des violences verbales internes ou externes à l’entreprise (harcèlement, injonctions contradictoires, agressions ou incivilités…). Ces RPS sont largement responsables de TMS (troubles musculosquelettiques), d’épuisement professionnels, de dépression et d’anxiété, de maladies cardiovasculaires, pouvant aller jusqu’au suicide. Ces transformations entrainent à la fois une dégradation de la santé des travailleur∙ses et des relations de travail.

La DARES a publié une étude récente et éclairante sur l’insoutenabilité du travail[10] qui résume à elle seule les évolutions négatives de l’organisation du travail et permet de bien comprendre l’ampleur du mouvement contre le report de l’âge de la retraite à 64 ans. Le résultat majeur de l’enquête tient en un chiffre : 37 % des actifs occupés disent ne pas se sentir capables de tenir dans leur travail jusqu’à la retraite, et considèrent que ce travail n’est pas « soutenable », qui est le terme employé dans l’enquête. De plus, toutes les catégories professionnelles sont concernées : les ouvriers et des employés à hauteur de 39 %, les cadres pour 32 %, et les femmes pour 41 % d’entre elles (contre 34 % pour les hommes).

Les principaux facteurs explicatifs avancés sont : un travail physiquement pénible ; l’exposition aux risques psychosociaux, en particulier dans le travail au contact du public ; une santé fragilisée. Mais, de plus, l’étude montre que les changements organisationnels dégradent dans la plupart des cas la soutenabilité, sauf dans un cas : celui où le ou la salarié.e a été associé.e aux décisions lors du changement. La soutenabilité s’améliore au contraire. L’enjeu majeur sur la soutenabilité du travail se trouve donc dans le pouvoir d’agir des salariés sur l’organisation du travail.

La crise du travail explorée par la sociologie 

Les enquêtes sociologiques approfondies sur le travail apportent des informations qui confirment l’impact de l’organisation du travail sur le mal-être, et montrent clairement les limites humaines et économiques des contraintes sur le temps de travail.

Le modèle du « travail à la hâte »

Les sociologues Corinne Gaudart et Serge Volkoff [11] ont en effet décortiqué les temps de travail à l’aide de nombreux exemples concrets. Ils dégagent ainsi ce qu’elle et il nomme le modèle du « travail à la hâte », issu des processus d’intensification. Ce modèle, régulièrement présenté comme un principe organisateur non discutable de l’activité, face aux contraintes de la concurrence et du marché, agit sur les temps de travail en réalisant plusieurs opérations :

  • un temps de travail densifié, car occupé à plein temps en raison du manque d’effectifs. C’est un temps qui se retrouve souvent « débordé » : on déborde sur les fins de journée, on y pense dès le matin quand on sort du lit. C’est d’autant plus vrai pour les encadrants de proximité ;
  • un temps de travail assigné : il faut faire vite, mais on indique aussi la manière à suivre pour produire de la qualité, avec des méthodes, des protocoles qui laissent peu de place à la créativité ;
  • un temps de travail consigné : le temps assigné conduit aussi à des modes d’organisation où il faut sans cesse « rapporter » ce qu’on a fait, où les réalisations sont sans cesse comparées aux objectifs, dans des processus de contrôle permanents ;
  • un temps enfermé : avec le modèle du « travail à la hâte », les travailleuses et les travailleurs sont dans l’immédiateté, avec l’impossibilité de se retourner sur le passé, car les nomenclatures et les méthodes changent en permanence, et le temps est absorbé par les réponses aux injonctions urgentes du moment.

Le rapport au travail est donc fortement lié aux facteurs intrinsèques à l’organisation du travail, mais il évolue aussi sous l’effet de changements d’ordre anthroponomique.

Les changements d’ordre anthroponomique

L’anthroponomie décrit les relations non économiques qui exercent une influence sur les comportements humains, telles que les relations parentales, psychiques, culturelles, et agissent en retour sur les variables économiques.

Trois mouvements profonds sont à l’œuvre actuellement dans la société : le mouvement féministe, le rapport au travail des jeunes générations, et l‘exigence de préservation du temps de retraite, en tant que temps hors travail, donc non contraint. Ces évolutions, en contestant l’organisation actuelle du travail, ses rapports hiérarchiques et la privation de pouvoir des salarié.es qu’elle perpétue, pourraient devenir des accélérateurs puissants del’émancipation humaine.

La puissance du mouvement féministe dans le monde est de nature à bousculer non seulement des régimes politiques théocratiques, transformer non seulement les relations intrafamiliales, mais également remettre en cause les liens de subordination qui caractérisent le salariat. La force de célébration annuelle de la date symbolique du début du travail non payé des femmes (en 2025, 10 novembre à 11h31) est un indicateur de la lame de fond du mouvement.

Le rapport des jeunes générations au travail est lui aussi de nature à accélérer les changements sur les lieux de travail. Lesdernières générations, dites Y et Z, ont des exigencesfortes sur le sens du travail, ses finalités, l’ambiance au sein de l’entreprise, le degré d’autonomiequi leur est accordé, les perspectives de formation, la reconnaissance salariale. La dernière enquête IPSOS sur le rapport de la génération Z au travail (encadré 2) montre à quel point le patronat, cramponné à ses standards d’exploitation de la force de travail et de gestion autoritaire, est en décalage sur ces attentes, qu’il interprète de façon erronée comme un désinvestissement du travail, alors qu’il s’agit d’exigences d’un « autre » travail.

Ces décalages entretiennent une crise durable du marché du travail, caractérisée par la coexistence du chômage et des difficultés d’embauche actuelles dans certains secteurs, par les difficultés à fidéliser les salariés à l’entreprise, avec l’augmentation des démissionsvisibles et des démissions discrètes ou silencieuses du « quiet quitting » : autrement dit , faire sontravail juste assez pour ne pas se faire virer.

Il y a enfin la force du mouvement d’opposition au recul de l’âge de la retraite qui, au-delà de l’insoutenabilité ressentie par une partie des salarié.es, exprime un refus massif du recul de civilisation que constitue ce prélèvement sur le temps libre de retraite en bonne santé, ce temps de plein épanouissement individuel,ce temps grand-parental à préserver,ce temps de contribution aux activités sociales associatives, qui ne manqueront pas d’être amputées par l’allongement de l’âge de départ à la retraite.  

Au centre de l’aliénation dans le capitalisme : la « dépossession » du travail

Les aspects contemporains de la crise du travail qui viennent d’être évoqués concrétisent l’analyse de Marx sur l’aliénation dans le travail subie par les travailleuses et les travailleurs, en raison d’une « dépossession du travail » inhérente à la domination du capital.

La « dépossession » du travail définie par Marx

C’est dans les manuscrits de 1844 que Marx décrit comment les rapports sociaux du capitalisme « dépossèdent » les salarié.es de leur travail dans une triple dimension : en premier lieu, ils sont séparés du produit du travail, qui ne leur appartient pas. Mais la dépossession touche aussi l’activité productive, sur laquelle ils n’ont aucune prise, ce qui donne lieu à la perte de sens et la déshumanisation du travail. Le travail aliéné est une activité totalement extérieure au travailleur. Or, la caractéristique humaine la plus fondamentale, l’« être générique de lhomme » comme dit Marx, est la production créatrice consciente. Transformer celle-ci en source d’oppression et de tourment, c’est sé­parer l’homme de son véritable être générique. Enfin, l’aliénation du travail altère en profondeur le rapport des êtres humains entre eux, atomisés en individus rivaux, avec une dégradation de la sociabilité humaine et la reproduction de l’exploitation en chaîne : hommes/femmes, parents/enfants, populations des colonies, etc.

La « précarisation subjective » selon Danièle Linhart

Les travaux de Danièle Linhart [12] illustrent certains aspects de la « dépossession du travail », lorsque l’organisation du travail défait les salarié.es de leur expérience. Elle montre comment les restructurations incessantes et leur cortège de changements de métiers et de missions relèvent aujourd’hui d’une logique managériale pensée, voulue, pour « produire de l’amnésie » et déposséder les salariés de leurs savoirs, leurs expériences, leurs collectifs de travail, en un mot de tout ce qui leur donne de l’aisance et les rassure. On les prive de la sérénité dans le travail par le changement permanent : à partir du moment où tout bouge constamment, ils perdent leurs repères et sont « précarisés subjectivement ». A côté de la précarisation objective sur le type d’emplois, il existe sur des emplois stables une « précarisation subjective’ qui fait perdre du sens au travail. Elle est mise en place pour que les salariés qui ne maîtrisent plus le déroulement de leur propre travail intègrent les méthodes standard, les critères, les procédures et s’appliquent à eux-mêmes les principes néo-tayloriens d’économie permanente de temps et de coût du travail.

Un exemple de dépossession « intellectuelle » à Alstom-General Electric

En 2015, Alstom procède à la vente forcée de son secteur énergie à General Electric sous injonction du principe d’extra-territorialité états-unien. La mainmise sur les brevets qui accompagne cette vente est un bel exemple de « dépossession » des salariés. Dès le rachat d’Alstom, les brevets élaborés à Belfort sont transférés en Suisse ou aux États-Unis, avec l’obligation de payer des royalties et des redevances pour l’utilisation de brevets issus du travail de plusieurs générations salarié.es du site ! Au-delà même du scandale du pillage financier, c’est l’illustration de la marchandisation d’un travail humain sur lequel les producteurs « dépossédés » n’ont plus aucun droit dans le capitalisme, et qui finit par se retourner contre eux en pillant la valeur de leur travail présent.

Impacts politiques de la dévalorisation sur le lieu de travail

 L’aliénation au travail peut aussi avoir des effets sur les comportements politiques : c’est un point de vue développé par une intervention [13]lors du colloque « Se renouveler pour sortir de l’austérité » organisé par Economie&Politique, avec le soutien du Parti de la Gauche Européenne (n° 848-849). La « réification » -c’est-à-dire le fait d’être considéré comme un objet-des salarié.es soumis au mépris et à la déshumanisation du travail peut favoriser « l’adhésion compensatoire» à un leader et un groupe qui prônent un ordre fort et orienter vers l’extrême droite, ou alors développer le sentiment d’incapacité à pouvoir peser sur le cours des évènements politiques, du fait de la dévalorisation personnelle sur le lieu de travail. D’où l’importance d’un travail syndical dans l’entreprise de « ré-humanisation», de « reconstruction des solidarités », de « co-élaboration avec les travailleurs sur le réel de ce qu’ils font ou tentent de faire, sur la confrontation de leur point de vue respectif, de leur singularité et leur capacité à délibérer pour l’action ».[14]

Quels chemins d’émancipation emprunter ?

Résister au « travailler plus »

La complexité du rapport au travail dans notre société nous impose, pour convaincre et construire une confrontation efficace au capital, d’être bien compris par ceux-là mêmes dont les mobilisations sont indispensables. Les raccourcis sur la « centralité du travail » ou le « parti pris du travail » portent le risque de nous assimiler à ceux qui prétendent que la source de nos maux viendrait du fait qu’on ne travaillerait pas assez en France : trop de jours fériés, trop de RTT, retraite trop précoce ! Les pressions patronale et gouvernementale sur l’augmentation du temps de travail sont telles que la revendication des 32 heures est quelque peu mise en sourdine. Pourtant, avec un chômage et un sous-emploi qui touche près de 5 millions de personnes, il ne faut surtout pas lâcher ce terrain ! Pour éviter d’être confondus avec les porte -drapeaux du « travailler plus », nous devrions être plus offensifs sur le « travailler moins ».

L’utilité économique de la résistance au « travailler plus » est d’ailleurs corroborée par les études sur la baisse de productivité du travail. Les principales explications avancées sont le développement de l’alternance, fortement soutenue par les politiques publiques, et l’augmentation proportionnellement plus forte de l’emploi moins qualifié [15], lui aussi encouragé par les trappes à bas salaires que sont les exonérations de cotisations sociales. Autrement dit, un temps de travail moins long sur des emplois plus qualifiés, un temps scolaire en lycée professionnel gagné sur l’alternance seraient de nature, même dans les conditions actuelles, à améliorer l’efficacité économique.

L’émancipation du marché du travail par la Sécurité d’emploi ou de formation (SEF)

Mais c’est la concrétisation d’une mobilité professionnelle choisie, ascendante et sans risque financier d’un système de SEF qui peut amorcer le mouvement de désaliénation du travail. La SEF est au cœur du projet communiste en ce qu’elle modifie en profondeur le rapport des salarié.es au capital et émancipe de la sujétion au marché du travail. La conquête d’une autonomie et d’une liberté de choix sur leur carrière, l’élargissement des possibilités de changer de métiers, répondent tout à fait aux attentes actuelles qui découlent de la crise du travail et aux exigences de mobilité choisie qui montent, en particulier dans la jeunesse.

Pouvoirs des travailleuses et travailleurs sur leur évolution professionnelle grâce à la SEF, pouvoirs sur leur travail dans l’entreprise grâce à des droits d’intervention nouveaux, pouvoirs sur l’entreprise et ses décisions stratégiques, en partage avec les élus et les citoyens, grâce à des instance démocratiques de planification, tel est le chemin pour renouer avec un travail désaliéné.

Travail et communisme

La visée d’une société communiste, quel qu’en soit l’horizon, impose une réflexion sur les formes et le statut que pourrait revêtir un travail débarrassé de la marchandisation et des contraintes hiérarchiques, une réflexion qui n’est pas une utopie inutile, car elle permet au contraire d’approcher la question du travail aujourd’hui avec la profondeur d’une perspective révolutionnaire répondant pleinement à sa crise.

Marx a défriché le terrain avec la critique de la « division sociale du travail », dans le livre 1 du  Capital, qui réduit le travailleur en usine à « un simple fragment de lui-même », le transforme en « corps sans tête », avec des tâches répétitives qui « engourdissent l’esprit ». Dans L’idéologie allemande , avec la métaphore poétique célèbre sur la société communiste où « personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités », mais pourra chasser, pêche, élever, critiquer « sans jamais devenir chasseur, pêcheur, éleveur ou critique »[16], il évoque l’émancipation par le développement des capacités humaines individuelles grâce à l’exercice d’activités variées, sans être enfermées à vie dans l’une d’elles. Cela vaut pour la création artistique enfin accessible à toutes et tous : « Le fait que le talent artistique soit concentré exclusivement dans quelques individus, et qu’il soit, pour cette raison, étouffé dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du tra­vail. »

Dans la continuité et le prolongement de ces intuitions fondamentales de Marx, et dans les conditions de la révolution informationnelle, Paul Boccara esquisse le dépassement de la frontière entre travail et non travail, avec l’aspect révolutionnaire d’une montée en puissance d’activités « au-delà de l’emploi, ayant pour finalité des productions sociales et aussi le développement des personnes actives elles-mêmes, pour ces productions mais également pour toutes leurs vies »[17]. Une perspective qui s’oppose frontalement au refus obsessionnel des classes dominantes de voir augmenter le temps hors travail des vies humaines, parce qu’elles ne considèrent dans l’être humain que le vendeur de force de travail, sans percevoir que les activités familiales, culturelles, sociales, politiques, sont pourtant vitales, non seulement pour faire société, mais aussi du point de vue de l’efficacité économique, grâce au plein épanouissement des capacités créatives de l’humanité. « La progression du but de développement de soi, pour chacun, poursuit Paul Boccara, participe à la progression des activités créatrices, de soi, pour les autres et pour soi, ainsi que l’expression de soi, contribuant au dépassement de la contrainte de travail lui-même et de sa séparation avec le hors travail. »[18]

Cet épanouissement individuel et collectif va de pair avec la généralisation du « principe de rotation » du projet communiste énoncé par Paul Boccara, qui va au-delà de la rotation entre emploi et formation de la SEF, car il concerne la rotation des tâches et des responsabilités dans l’ensemble des activités humaines – économiques, sociales, politiques, afin de ne pas enkyster la société dans des hiérarchies figées.

On a besoin d’une telle projection visionnaire d’une société émancipée pour dépasser les contradictions actuelles du rapport complexe que les travailleuses et travailleurs entretiennent avec le travail, en particulier dans la jeunesse, pour prendre appui sur les potentialités révolutionnaires que recèle le rejet des conditions de travail actuelles et pour détourner les consciences des impasses idéologiques et politiques que sont les proclamations sur la         « fin du travail » associées à la proposition du « revenu universel ». L’invitation de Paul Boccara à « dépasser, au plan des idées, la rigidité des analyses opposées, de tendance plus ou moins unilatérale, évoquant soit la fin du travail et de sa centralité de nos jours, soit son caractère éternel et à jamais central »[19] devrait davantage inspirer notre approche du travail aujourd’hui et nous garder d’identifier, consciemment ou non, la société communiste à une « société de travail ».


[1] « Fabien Roussel, Le parti pris du travail » : « Le cherche midi  (2025).

[2] Interventions des syndicalistes CGT du site lors d’une conférence débat organisée par « les amis de la maison du peuple », le 7 mai à Besançon, autour du livre de Nicolas Renahy Jusqu’au bout. Vieillir et résister en milieu ouvrier, résultat d’une enquête sur le monde syndical du pays de Montbéliard. 

[3]Karl Marx,  Critique du programme de Gotha  Éditions Sociales, la Dispute (2008).

[4] DARES Analyses, n° 082, « Quelles sont les évolutions récentes des conditions de travail et des risques psychosociaux ? », décembre 2017.

[5] INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) https://www.inrs.fr/risques/lean-management/exemples-risques-implantation-lean.html

[6] Lean et santé, de quoi parle -t-on ? https://www.inrs.fr/risques/lean-management/lean-sante.html

[7] Expression du quotidien Les Echoshttps://www.lesechos.fr/industrie-services/automobile/la-grande-glissade-de-lemploi-automobile-en-france-1126040

[8] Evaluation de l’EBIT/VA ou Earnings Before Interest and Taxes/valeur ajoutée. L’EBIT correspond au résultat net d’exploitation (hors IS et résultat financier). https://www.ey.com/fr_fr/insights/automotive/analyse-financiere-des-constructeurs-automobiles-mondiaux-2023

[9] Cette intensification de l’exploitation n’a été obtenue qu’au prix d’un alourdissement tout aussi spectaculaire des dépenses en capital matériel (machines, équipements et leurs logiciel…) qui a contribué à aggraver une suraccumulation durable de capital, et, en fin de compte, fortement pesé sur la rentabilité économique des firmes : voir Frédéric Boccara, « Renault après 20 ans de gestion pour le capital : ce que disent les comptes », Économie&Politique, n° 844-845, novembre-décembre 2024.

[10] « Quels facteurs influencent la capacité des salariés à faire le même travail jusqu’à la retraite ? », Mikael Beatriz, Dares Analyses, n° 17, 9 mars 2023.

[11] Corinne Gaudart, Serge Vokoff. Le travail pressé : pour une écologie des temps de travail   éditions Les petits matins , coll Essais, 2022.

[12] Danièle Linhart. La comédie humaine du travail : de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale : editions ERES, 2016.

[13] Fabien Gâche, CGT-Renault, https://www.economie-et-politique.org/wp-content/uploads/2025/05/Eco_Po_848_849_DD_09_05_2025_B-19-57.pdf

[14] ibidem

[15] https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/comment-expliquer-les-pertes-de-productivite-observees-en-france-depuis-la-periode-pre-covid

[16] Citation complète : « dans la société communiste […] personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la so­ciété qui règle la production géné­rale et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. »

[17] Paul Boccara : Une sécurité d’emploi ou de formation. Pour une construction révolutionnaire de dépassement contre le chômage, p. 270. Le Temps des CeRises (2003).

[18] Ibidem.

[19] Ibidem p 254.