Les propositions du PCF pour le budget 2026

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Exposé introductif de Frédéric Boccara à la réunion plénière de la commission économique du 8 octobre 2025, à laquelle ont participé des animateurs de la bataille économique dans les fédérations.

Voici les trois lignes directrices qui inspirent nos propositions.

Premièrement, il faut augmenter les dépenses, et il faut les augmenter autrement, à la fois dans leur orientation et dans leur financement, c’est-à-dire dans leur provenance.

Deuxièmement, la dette en elle-même n’est pas le problème : le problème, c’est ce qu’elle finance.

Et troisièmement, le grand enjeu, c’est de développer le pays. Parce que c’est en développant le pays, donc en agissant par ses dépenses, que l’État — contrairement à un ménage — peut influencer l’ensemble de l’économie. Si le pays se développe, si son potentiel grandit, alors on crée un effet multiplicateur, on élargit l’assiette fiscale, et on finit par résorber la dette. C’est exactement ce qu’on a observé après 1945. On l’a déjà fait, mais aujourd’hui, il faut le faire différemment, pour plusieurs raisons.

On pourrait s’arrêter là, ce seraient les principes essentiels à retenir.

Revenons un instant sur les causes de la crise des finances publiques

Dans le débat politique, on entend souvent que la baisse des impôts est la raison principale du déficit, que la chute des recettes explique tout. Oui, c’est un facteur, mais ça n’épuise pas la question. Comme l’a montré Evelyne, pendant le COVID, la dette a augmenté à cause de l’explosion des besoins sociaux, donc des dépenses. Et ces dépenses posent deux problèmes majeurs.

D’abord, il n’y a pas que les impôts : les intérêts de la dette passée, même quand la dette nouvelle est contractée à 0 %, pèsent lourd. On paie 66 milliards d’intérêts, autant que le budget de l’éducation primaire et secondaire.

Ensuite, le problème, c’est la nature des dépenses. Elles écrasent le potentiel économique de deux manières. D’une part, elles asphyxient les services publics — éducation, recherche, santé, formation professionnelle — qui sont décisifs pour développer les capacités humaines et, in fine, l’activité économique. D’autre part, les aides aux entreprises, telles qu’elles sont conçues aujourd’hui, posent un problème énorme. Elles ne sont pas neutres : elles sont assorties de conditions délétères, réactionnaires, et c’est un point sur lequel je reviendrai.

Un fonds d’avance pour les services publics

Développer le pays, en transformant les dépenses et en instaurant une justice fiscale immédiate. Mais il faut aussi raisonner dans le temps. Dans un premier temps, on agit sur l’assiette fiscale avec des mesures immédiates, puis, une fois que le pays se développe, que l’assiette s’élargit, on engage une réforme fiscale plus radicale pour changer les choses en profondeur.

Alors, comment faire pour développer le pays, concrètement, tout de suite ? Nous proposons une mesure phare, qu’il faut porter dans le débat public, avec les citoyens, dans les médias, et au sommet avec les forces de gauche : créer un fonds d’avance pour les services publics. Un fonds de 100 milliards la première année, 500 milliards sur cinq ans, à taux zéro, destiné aux services publics.

Qui financerait ces avances ? Le pôle public bancaire et financier existant, composé de la Caisse des Dépôts, de la Banque Postale et de la BPI. Ce pôle pourrait avancer ces fonds à 0 %, et il serait refinancé par la BCE, après une bataille politique pour obtenir ce refinancement. Mais même sans cela, il peut financer les dépenses publiques. L’idée d’utiliser le terme « avances » plutôt que « dettes » est importante : pour les gens, la dette a une dimension morale, alors qu’une avance soulève une question simple — à quoi ça sert ? — et permet de recentrer le débat sur le développement.

Ce fonds servirait à financer des dépenses publiques, et pas seulement des investissements matériels comme des infrastructures. Il s’agirait aussi de dépenses humaines : emploi, pré-recrutement. Nous proposons 100 000 pré-recrutements d’agents publics dès la première année, notamment dans les hôpitaux, l’éducation, la recherche et les transports ferroviaires. Ces jeunes, à la sortie de leurs études, passeraient des concours avec de nombreuses places offertes, puis suivraient une formation rémunérée — une sorte d’avance — en s’engageant à travailler pour l’État pendant plusieurs années.

Ce qui changerait par rapport au passé, c’est que leur diplôme de sortie serait validé, alors qu’avant, on ne validait que le diplôme d’entrée. Par exemple, les instituteurs avaient le bac, suivaient trois ans d’études, mais on ne leur reconnaissait pas un bac+3, parfois même moins qu’un CAP.

Il s’agit donc de dépenses publiques qui intègrent à la fois le matériel et l’humain, avec une priorité claire : l’humain. Prenez l’exemple de Belfort. On a détruit l’hôpital de Belfort, on en a construit un nouveau entre Belfort et Montbéliard, avec des murs flambant neufs… mais moins de lits, moins de personnel. L’équipement doit accompagner les gens, pas les remplacer. Aujourd’hui, la logique dominante est l’inverse : on investit dans le capital, on supprime des emplois, et ça ne marche pas.

Donc, fonds d’avance, 100 milliards par le pôle public financier, pour des dépenses publiques centrées sur les pré-recrutements.

Une transformation des impôts

  • d’abord, un impôt sur les grandes fortunes, repensé et efficace. Pas seulement la taxe Zucman, qui est conçue pour éviter de parler des entreprises et qui rapporterait entre 10 et 20 milliards — une somme, mais pas énorme. Nous, nous voulons un taux plancher sur l’ensemble des grandes fortunes, y compris les biens professionnels, avec une modulation à la hausse si ces biens ne créent pas d’emplois ou nuisent à l’écologie. Aujourd’hui, les super-riches utilisent leur argent pour délocaliser, démanteler. Nous, nous disons : si vos biens professionnels ne servent pas l’emploi ou détruisent la planète, vous paierez plus ;
  • ensuite, une refonte de l’impôt sur le revenu des ménages, avec une progressivité renforcée et une fiscalité plus équilibrée entre revenus du capital et revenus du travail. Aujourd’hui, quand on dit qu’il y a une tranche à 45 %, ça ne signifie pas que tout le revenu est taxé à 45 %, mais seulement la partie qui tombe dans cette tranche. Il faut rétablir plus de tranches vers le haut ;
  • enfin, une réforme de l’impôt sur les sociétés, avec une progressivité des taux : un taux plus bas pour les vraies petites entreprises, et un taux plus élevé pour les grands groupes. Et surtout, une modulation à la hausse si les entreprises ne créent pas d’emplois ou n’investissent pas dans l’écologie. Cela permettrait de supprimer la flat tax, de baisser fortement la TVA — qui pèse sur tous, même sur ceux qui ne paient pas encore d’impôts — et de réduire la CSG.
  • troisièmement, la transformation des aides publiques. Le rapport du Sénat a révélé un scandale. Certains disent qu’il ne faut plus aucune aide aux entreprises. En réalité, il faut garder un levier, mais réduire considérablement le volume. Les 211 milliards actuels, c’est énorme. Il faut garder un levier, mais avec des critères écologiques et sociaux, car les critères actuels sont pervers. Prenez les exonérations de cotisations sociales : 85 à 90 milliards par an, sous condition de bas salaires. Résultat, la France est devenue un pays à bas salaires. Nous proposons de conserver 20 milliards de ces exonérations, mais de les convertir en bonifications d’intérêt : si une entreprise investit dans l’emploi et l’écologie, son coût du capital baisse, jusqu’à 0 %. Avec 20 milliards, on peut financer jusqu’à 400 milliards d’investissements, car en bonifiant un taux d’intérêt de 5 % à 0 %, on multiplie la capacité de financement.
  • quatrièmement, nous voulons renforcer la cotisation sociale, surtout aujourd’hui, avec les 80 ans de la Sécu. Il faut faire contribuer les revenus financiers des entreprises — dividendes, intérêts — qui n’y sont pas soumis. Cela rapporterait 180 milliards. Même avec un taux progressif, on pourrait commencer par 62 milliards, ce qui couvrirait largement le déficit actuel de la Sécu (15 à 20 milliards) et financerait des retraites à 60 ans, par exemple.
  • il faut aussi moduler les cotisations sociales des entreprises : celles qui détruisent l’emploi ou ne respectent pas l’égalité salariale paieraient plus. L’idée est de pousser les entreprises à développer l’emploi, car c’est la base de l’activité économique et de la protection sociale.

Ce n’est donc pas seulement une question d’investissement productif au sens classique. Il s’agit d’un autre type d’investissement, où l’emploi et les capacités humaines dominent. Aujourd’hui, on gaspille des milliards dans des investissements qui ne marchent pas parce qu’ils se font contre l’emploi.

Un « choc de demande » qui doit aller de pair avec un « choc d’offre »

Notre proposition, c’est donc un choc de demande — avec les 100 000 embauches dans les services publics — et un choc d’offre, en transformant les aides aux entreprises pour créer 200 000 emplois supplémentaires. Une nouvelle industrialisation, où l’emploi et les compétences humaines sont au cœur du développement.

Nous pouvons financer jusqu’à 400 milliards d’investissements en reconvertissant les aides, mais surtout, il s’agit d’un autre type d’investissement, qui accompagne l’emploi au lieu de le remplacer.

Sur le plan européen, les traités autorisent un déficit prolongé si on montre qu’on investit dans le développement. On a sept ans pour résorber le déficit si on prouve qu’on augmente le potentiel productif. D’autre part, la BCE peut financer une institution financière publique, donc on peut créer un fonds européen intercalé entre la BCE et les États, financé à 0 %.

En Allemagne, Die Linke a montré qu’en portant ce débat, on peut faire bouger les lignes. Ils ont obtenu 8-9 % aux législatives en mettant en avant le financement des services publics, alors qu’ils n’avaient fait que 2 % aux européennes. La droite, elle, lève le « frein à la dette »… pour l’armement. Mais le débat est ouvert.

Il faut aussi se prémunir contre les fuites de capitaux : la BCE pourrait financer à 0 %, à condition que les fonds servent le développement et non la spéculation. Plus largement, il faut une conférence mondiale sur le financement des dettes, car le problème est global. Les États-Unis sont endettés à 130 % de leur PIB, le Japon à 250 %. Il faut négocier de nouveaux traités internationaux.

Enfin, à gauche, il y a un enjeu majeur : se recaler sur le programme du Nouveau Front Populaire, qui prévoyait 100 milliards de dépenses nouvelles en un an. Aujourd’hui, le PS propose 19 milliards, soit 19 % de ce programme. Ce n’est pas suffisant. Il faut franchement augmenter les dépenses, sinon ça ne marchera pas.

Le Front Populaire avait été imposé par la mobilisation populaire. Il faut repartir de ce programme, rouvrir le débat à gauche, et construire une perspective réaliste avec l’idée d’un Premier ministre de gauche qui porte ces propositions.

On ne peut pas répéter les erreurs de l’Allemagne des années 1930. Il faut offrir une perspective, et c’est possible.