Frédéric BOCCARA
L’Union européenne, et en son sein la France, sont particulièrement vulnérables aux mesures annoncées par le président des États-Unis. Mais les dirigeants politiques européens continuent de tourner le dos aux mesures qui seraient susceptibles d’apporter un remède à cette menace.
Le ralentissement mondial sous l’effet de la « guerre commerciale » de Trump va être fort, probablement plus fort que ce qu’annoncent les différents instituts qui la sous-estiment pour diverses raisons. La France court fort le risque de se trouver en récession, de même que l’Union européenne.
La récession, ou le très fort ralentissement français, vont mécaniquement alourdir le poids de la dette et du déficit. D’où le redoublement d’efforts pour convaincre de baisser encore plus les dépenses publiques, avec les 40 milliards d’euros de baisse supplémentaires que veut imposer François Bayrou !
Une telle baisse des dépenses a des effets dépressifs, immédiatement sur la demande (consommation des ménages, consommations et dépenses publiques) à moyen terme sur l’offre, les capacités productives de notre pays (entreprises et services publics, comme la formation, la recherche, la santé), alimentant une spirale de difficultés accrues.
Au contraire, il faut développer et transformer les capacités d’offre (de production), se tourner vers la demande intérieure et vers d’autres demandes extérieures, ainsi que d’autres coopérations internationales, productives, commerciales et de recherche.
- Les batailles contre les suppressions d’emplois, fermetures d’entreprises et pour des solutions alternatives sont décisives en ce sens. Le cas d’Arcelor est emblématique, de même que celui de Vencorex, celui de ST-microeletronics, et bien d’autres. Ce sont des batailles pour une autre mondialisation, en même temps qu’une bataille pour développer le pays et transformer l’offre vers une industrialisation écologique (émissions de gaz à effet de serre) et sociale (création d’emplois de qualité).
- La question d’un budget public de soutien à la demande et aux services publics est tout aussi décisive.
La politique monétaire dans un double bind : la transformer devient indispensable
La BCE, pour éviter la récession, va baisser ses taux d’intérêt (elle a commencé à le faire)
Mais nous allons être pris par le dollar et les États-Unis dans une tenaille similaire à celle que nous connaissons depuis au moins 1981 : baisser les taux favorise les sorties de capitaux, augmenter les taux pour éviter les sorties tue la faible croissance. C’est ce qu’on appelle un « double bind » (double contrainte) paralysant.
L’effet attractif des taux d’intérêt US est alors d’autant plus fort que la BCE baisse les siens, malgré la prime de risque « Trump » qu’il faut retirer. Les États-Unis vont attirer plus de capitaux, non seulement IDE, mais aussi de portefeuille (placements financiers). Les capitalistes et les institutions financières vont pouvoir emprunter à bas taux en euro pour placer en dollar aux États-Unis ! Car la BCE refinance à bas taux les banques qui prêtent pour les investissements et placements les plus rentables.
Le besoin de rompre avec cette politique pour une autre sélectivité de la politique monétaire devient absolument vital : la BCE doit baisser ses taux sélectivement, pour les prêts aux investissements qui développent l’emploi et diminuent les émissions de GES, accroître ses taux pour les prêts qui font des placements financiers, d’autant plus si c’est aux États-Unis ou en dollars, et/ou ceux pour des investissements qui détruisent de l’emploi ou augmentent les émissions de GES. Une taxation de ces exportations de capitaux doit venir compléter ces mesures.
Des dirigeants européens « munichois » et conservateurs
Face à cela, la réaction des différents dirigeants de l’UE consiste à la fois à capituler, à renforcer le dogme libre-échangiste et à collaborer.
La réponse de l’UE
Après quelques rodomontades prétendant augmenter les droits de douane[1], ils veulent négocier pour les baisser, jusqu’à une « zone de libre-échange complet » donc persister, pour conserver les mêmes principes du libre-échangisme fou, et même les étendre en faisant sauter les contrôles administratifs sans aucun souci pour la santé, l’emploi, l’environnement. Il s’agit de collaborer à la prédation US sur le monde. Déjà en novembre dernier Christine Lagarde, présidente de la BCE, suivie par Ursula von der Leyen, avait préconisé d’accepter le diktat de Donald Trump et de de faire en sorte d’importer plus de produits américains, insistant sur le GNL (bien polluant à son utilisation et à sa production).
L’effet du pari est encore plus pervers : il pourrait conduire les dirigeants européens à chercher encore plus à être les alliés des US pour exploiter/imposer la règle du jeu des US au reste du monde. C’est typique du colonisé intermédiaire. Une forme de néo-collaborationnisme économique, dans un système impérialiste, où les États de l’UE, voire l’UE, cherchent à jouer un rôle de sous-impérialisme par exemple la France en Afrique.
La réponse du patronat
Dans le même temps, les grands patrons accélèrent leurs investissements et délocalisations aux Etats-Unis pour y implanter des sites de production, voire de recherche. Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont beau les tancer verbalement, parler de « patriotisme économique », ils ne font rien de concret pour changer cela. Les dirigeants de 32 firmes pharmaceutiques (dont Sanofi et Servier) installées en Europe ont écrit une lettre de quasi-menace le 15 avril à Ursula von der Leyen : « exode d’investissements » aux Etats-Unis si l’UE ne dérégule pas ! Bernard Arnault, PDG de LVMH, dont 25 % des ventes et 50 % des profits se font aux Etats-Unis, comme Patrick Pouyanné, PDG de Total, ne cessent de faire pression dans le même sens et d’annoncer des investissements aux États-Unis.
La réaction du grand capital, c’est donc d’exiger une dérégulation et d’accroître les IDE et délocalisations aux Etats-Unis, largement accompagnés par des financements bancaires et des aides publiques européennes, ou nationales !
L’autre face de la réaction du capital : accélérer les fermetures d’entreprises et les plans dits de sauvegarde de l’emploi (PSE). La CGT en dénombrait 130 en juin dernier, elle en dénombre à présent plus de 360 ! Voulant reporter sur les dépenses humaines et sociales les difficultés qu’ils anticipent, le patronat et le capital font payer les salariés et ils renforcent les difficultés pour le pays. Ils ne préparent pas du tout un redressement. C’est une course sans fin, vers le fond.
Quatrièmement, la taxation des GAFAM a été agitée, notamment par Emmanuel Macron. Elle frapperait, de fait, l’excédent US en revenus des services (logiciels, par exemple, ou droits de propriété sur les médicaments) ainsi que les énormes profits de monopole des GAFAM ou des Big Pharma, dont une partie est réalisée grâce à une évasion fiscale en Europe (Irlande, Pays-Bas, Luxembourg, …). Mais rien n’est fait de concret et en même temps, c’est surtout « l’allègement des contraintes » sur les technologies et leur utilisation qui est mise en œuvre. D’autant plus que les divisions entre pays sont fortes au sein même de l’UE.
Enfin, commence à monter, très explicitement, l’idée d’un condominium accru. Une domination partagée, illusoire, appâtée par quelques miettes et surtout le refus d’un affrontement sur le fond. Ainsi, le responsable du programme économique d’Emmanuel Macron en 2017, Jean Pisani-Ferry, avance dans Le Monde du 19 avril l’idée qu’il attribue à Agnès Bénassy-Quéré (sous-gouverneure de la Banque de France, présidente du Conseil d’analyse économique sous François Hollande, puis Emmanuel Macron), mais exprimée aussi auparavant par Christian de Boissieu[2], que pour répondre à Trump, il faudrait « accélérer la transition vers un système monétaire multipolaire ». Mais pour dire immédiatement que« les piliers [en] seraient sans doute le dollar, l’euro et le renminbi. ». C’est récupérer la nécessité de plus en plus incontournable d’organiser un monde multipolaire, au service d’un suivisme du dollar US, par deux autres monnaies alors satellisées, dominant les autres, et au service d’une domination poursuivie de la logique du capital, avec la promesse illusoire et empoisonnée d’en tirer quelques dividendes. Bref, la politique de l’UE et des socio-libéraux depuis 40 ans, voire 80 ans !
Il faudrait bien sûr beaucoup plus entrer dans les différences entre pays (Giorgia Meloni l’Italienne qui se rend aux Etats-Unis, tandis que Pedro Sanchez, l’Espagnol, se rend en Chine, quid de l’Allemagne ? des PECO ?).
La Chine, quant à elle, a une réponse qui semble conjuguer trois dimensions : rétorsion, avec une hausse presque symétrique des droits de douane (+125 %, sauf sur certains produits) et des blocages sur l’exportation de terres rares ; développement de son potentiel productif, avec une accélération de ses efforts dans la R&D, dans la formation des ingénieurs et pour rattraper son retard, particulièrement dans les semi-conducteurs ; calme et ouverture vers l’ensemble des pays, renforcement de ses partenariats commerciaux et productifs en Asie, de ses liens dans les BRICS, exportations accrues vers l’UE.
Pour résister à Trump, il faut sortir de l’austérité en Europe
La politique de Trump est de pomper les capitaux du monde, aussi bien pour le déficit publics US que pour attirer les investissements entrants (IDE). Elle fait donc monter les taux d’intérêt, ce qui pèse d’autant plus sur le coût de la dette publique.
Si l’attractivité du dollar et de la place US se renforce, la création monétaire européenne peut être utilisée par les emprunteurs pour investir aux Etats-Unis, ou pour spécuoer. Il faut donc absolument que la BCE mette des critères précis à l’utilisation du crédit bancaire.
Plus généralement, dans un cadre d’austérité et de croissance ralentie, l’échappatoire principale c’est de prendre des parts de marché à ses voisins. Si au contraire on développe l’activité saine et les potentiels nationaux en Europe, alors la dépendance aux Etats-Unis et aux exportations peut diminuer
Enfin, engager un « pivot » vers le Sud global et les BRICS (mais avec un contenu), c’est aussi se tourner vers des débouchés plus dynamiques.
[1] Rappelons que dans l’UE seulement un quart des droits de douane perçus sur les importations depuis les pays tiers vont au pays européen destinataire final des importations, les trois-quarts restants alimentent directement le budget de l’UE. Plus généralement, d’après le traité de Lisbonne (TFUE), le commerce extérieur fait partie des « compétences exclusives » de l’Union européenne, à ceci près que (1) la ratification des traités concernant les échanges doit passer par les instances nationales (2) les pays peuvent toujours activer la clause de sauvegarde.
[2] Dans Les Echos du 3 janvier 2024, Christian de Boissieu disait du Renmibi chinois qu’il a « vocation à rejoindre le duopole dollar-euro ».

C. de Boissieu détourne la proposition de Paul Boccara avec qui pourtant il était d’accord .