Fabienne Rouchy

Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a adopté le 22 octobre 2025 son rapport sur l’état de la France, dont le thème, cette année, était « Égalité des chances, mythe ou réalité ? ». Fabienne Rouchy, présidente du groupe de la CGT, qui a présenté ce rapport au nom de la commission Économie et Finance, a bien voulu répondre à nos questions.
Économie&Politique : Le rapport a pris pour thème général l’« égalité des chances ». Il note cependant que certains qualifient cette notion d’« idéologie trompeuse ». Quelle position le CESE prend-il dans les controverses qui l’opposent à celle d’égalité ?
Pour élaborer ce rapport, les membres du CESE ont été conduits à poursuivre quelques recherches et à entendre des auditions d’experts, qui montrent que la quête de l’égalité des chances s’est imposée en France et dans les pays occidentaux il y a environ 30 ans. Jusqu’aux années 1960, ce sont plutôt la justice sociale et l’égalité de la position sociale qui préoccupaient les pouvoirs publics. Progressivement durant les Trente Glorieuse, l’idéal d’égalité des chances s’est imposé alors que les inégalités de revenus tendaient à diminuer et que l’accès à l’éducation et l’enseignement supérieur se développait.
Dans une société où l’égalité des chances règnerait, ses membres disposeraient des mêmes chances, des mêmes opportunités de développement social, indépendamment de leur origine sociale, de leur sexe, des moyens financiers de leurs parents, de leur lieu d’habitation, de leur origine ethnique, de leur orientation sexuelle ou d’un éventuel handicap. Proche de ce concept, on retrouve les thématiques d’égalité des opportunités ou encore de mobilité sociale, souvent identifiée comme un marqueur de l’égalité des chances. À l’opposé, l’inégalité des chances se décline presque à l’infini dans les différents domaines socio-économiques.
En France, l’égalité des chances est un donc idéal qui sous-tend de nombreuses politiques publiques. Celles-ci s’appuient sur des dispositifs socio-fiscaux dont l’objectif est la réduction des inégalités et ce, dans de nombreux champs de la vie publique et privée : santé, éducation, logement, environnement, transport, territoires, emploi, patrimoine ou encore inégalités femmes-hommes.
« Quelques réussites d’ascension sociale ne sauraient suffire à dire que l’égalité des chances règne »
Si pour beaucoup, l’égalité des chances est un objectif politique crédible, pour d’autres c’est une idéologie trompeuse : quelques réussites d’ascension sociale ne sauraient en effet suffire à dire que l’égalité des chances règne. Et c’est pourtant ce que certains dirigeants politiques libéraux voudraient nous faire croire, en particulier lorsqu’ils font l’éloge de l’entreprenariat. D’autant qu’aujourd’hui, les grands chefs d’entreprise qui réussissent ou les milliardaires montrés en exemple sont des héritiers !
En 2025, l’égalité des chances n’a pas gagné de terrain en dépit d’un système de redistribution puissant qui contribue à réduire les inégalités, notamment de revenus, et c’est cette analyse que la société civile organisée, dont les organisations syndicales représentées au CESE, développe.
E&P : Alors que les inégalités sociales et la taxation des patrimoines font l’objet de très vifs débats politiques, 75 % des personnes interrogées dans un sondage d’opinion réalisé pour la préparation du rapport pensent que les politiques publiques en matière d’égalité des chances sont ineffectives voire contreproductives. Que préconise le CESE face à cette situation ?
Les 10 % des ménages les plus riches en France détiennent près de 60 % du patrimoine net, limitant l’accès au logement, à l’éducation et à la mobilité sociale. Les 1 % les plus fortunés possèdent chacun plus de 2 millions d’euros, la médiane patrimoniale se situant à 177 000 euros.
Nos constats sont sans appel : les inégalités se cumulent et celles concernant le patrimoine ont des effets particulièrement structurants sur les trajectoires individuelles : selon l’OCDE, il faut à présent 6 générations pour qu’un individu issu des milieux populaires de notre pays accède à la classe moyenne, contre 2 dans les pays nordiques !
C’est devenu un sujet central du débat public.
Notre sondage révèle que pour 43 % des Français, être issu d’une famille qui n’a pas de patrimoine est un obstacle important voire très important à la réussite dans la vie. Taxer davantage l’héritage pour les patrimoines élevés est une des propositions largement reprises dans le sondage. Et dans le cadre du débat sur le budget 2026, le CESE propose notamment d’utiliser la fiscalité du patrimoine pour réduire ces inégalités, en allant vers une fiscalité plus progressive qui permettrait non seulement de réduire les écarts de richesse, mais aussi de financer des politiques publiques en faveur de l’avenir (éducation, transition écologique).
E&P : Tous les chapitres du rapport soulignent l’importance des services publics comme conditions d’une réponse satisfaisante à l’inégalité des chances. 84 % des personnes interrogées considèrent que les entreprises ont également un rôle clé à jouer. Comment envisagez-vous l’articulation des rôles entre ces acteurs ?
Alors que les besoins de la population augmentent (vieillissement, transition écologique, santé, éducation…) les moyens des services publics restent très insuffisants et leur attractivité s’amenuise : sur les 40 dernières années, le nombre de candidats aux concours de la fonction publique d’État a été divisé par quatre.
Au-delà de ces constats, le sondage CESE-IPSOS montre que les personnes ayant personnellement souffert d’inégalités des chances (53 %) et celles dont le pouvoir d’achat ne permet tout juste voire pas de couvrir les besoins (52 %), suggère un fossé croissant entre les dispositifs publics et les besoins réels des populations les plus vulnérables.
Ces réalités accentuent les fractures sociales et nourrissent un sentiment d’abandon.
Pour les réduire, le CESE estime qu’il ne s’agit plus seulement de compenser des handicaps, mais de construire une véritable politique d’égalité républicaine, fondée sur l’amélioration des infrastructures, le développement des mobilités, l’accès généralisé à la formation et la garantie d’un socle commun de droits sociaux sur l’ensemble du territoire national, assis sur des services publics dont le développement doit être planifié en corrélation avec l’évolution des besoins de la population.
Impliquer les entreprises et l’ensemble des acteurs sociaux, au-delà des seuls pouvoirs publics
Il faut par ailleurs noter que 89 % des Français considèrent que l’éducation est le levier principal pour garantir l’égalité des chances, avec un consensus particulièrement fort chez les cadres supérieurs (96 %) et les personnes de plus de 60 ans (93 %). Mais les entreprises sont également perçues comme des acteurs avec un rôle clé à jouer dans ce domaine par 84 % des répondants. Ces résultats traduisent l’attente d’une approche systémique, impliquant l’ensemble des acteurs sociaux et économiques au-delà des seuls pouvoirs publics.
Des analyses contenues dans ce rapport, on voit la centralité des questions de situation économique dans l’enfance, d’éducation et d’enseignement supérieur mais également l’importance des mécanismes de réduction des inégalités notamment patrimoniales. On est encore loin de l’idéal d’égalité des chances.
E&P : Le CESE est un lieu où peuvent se confronter syndicats, patronat, et toute la diversité des acteurs économiques. Quels enseignements tirez-vous, sous cet angle, des débats auxquels a donné lieu l’élaboration du chapitre du rapport consacré à la désindustrialisation et à ses effets sur l’inégalité des chances ?
Le groupe CGT du CESE a particulièrement insisté pour que le thème des inégalités face à l’emploi soit développé et nous avons produit une contribution sur ce sujet, qui acte notamment que la désindustrialisation en France a fortement réduit l’accès à l’emploi, en particulier pour les populations des régions anciennement industrielles comme le Nord, l’Est et le Centre.
Ainsi, la disparition massive d’emplois industriels stables et qualifiés a limité les opportunités professionnelles locales, touchant surtout les ouvriers et les jeunes peu diplômés dont les compétences sont difficilement transférables vers le tertiaire ou le numérique. Cette situation a creusé les inégalités territoriales et sociales : le lieu de naissance et de résidence devient un facteur déterminant pour accéder à un emploi de qualité, et seuls ceux disposant de moyens financiers ou de réseaux solides peuvent chercher du travail dans d’autres régions.
La baisse de l’activité industrielle réduit aussi les ressources fiscales locales, entraînant un recul des services publics et des formations professionnelles dans ces territoires, ce qui accentue encore les obstacles à l’emploi.
Les politiques de réindustrialisation, malgré la création d’emplois dans certains secteurs et régions, peinent à compenser les pertes historiques et restent limitées par des freins structurels comme le coût de l’énergie ou la concurrence internationale.
La CGT a insisté sur la nécessité de renforcer la formation initiale et professionnelle
Après des temps de débat parfois animés, nous avons tout de même réussi à nous accorder sur la recommandation de mettre en place une véritable stratégie industrielle coordonnée entre l’État et les collectivités, visant à développer des emplois industriels stables et qualifiés dans les territoires en déclin afin de rétablir l’égalité d’accès à l’emploi. Nous insistons également sur la nécessité de renforcer la formation initiale et professionnelle pour répondre aux besoins en compétences, l’accompagnement de l’attractivité des territoires et le suivi rigoureux des aides publiques pour s’assurer qu’elles favorisent réellement l’emploi et réduisent les inégalités territoriales.
Les faits sont tétus et nos démonstrations argumentées et sourcées nous ont permis d’inclure ces éléments auxquels la CGT tenait particulièrement, dans ce rapport voté à l’unanimité des membres du CESE. C’est là un gage de qualité de l’exercice démocratique exigeant auquel le Conseil s’est livré au cours de ces travaux, qui témoigne aussi de la nécessité pour les parlementaires et le gouvernement de se saisir des recommandations compilées dans ce document, au lieu d’abandonner notre industrie à la férocité des appétits des grands groupes et de chercher à tout prix à affaiblir nos services publics, qui sont « le patrimoine de ceux qui n’en ont pas », et du même coup de mettre en grand danger notre démocratie.
