Après Belém, une première initiative pour d’autres financements pour le climat

Ce compte rendu est une version développée de l’article paru le 11 février dans CommunisteS.

L’appel « Pour une révolution des financements internationaux pour le climat » lancé depuis Belém (Brésil) en novembre dernier, quelques jours avant la COP30 sur le climat, appelait à construire un réseau international pérenne d’acteurs engagés pour porter ce combat (le dernier numéro d’Économie&Politique rend compte de cette initiative). Il a eu un premier prolongement lundi 2 février à Paris, à l’initiative d’Économie&Politique et de la revue Option Brésil, avec la participation d’Oxfam et de Reclaim finance. 

Maria Luiza Lapa de Souza (Option Brésil et Parti des Travailleurs du Brésil) a dénoncé le contraste entre les peuples autochtones qui agissent concrètement pour une autre vision du rapport entre l’humanité et la nature, d’une part, et, de l’autre, les puissances économiques financières qui tentent de convertir la catastrophe climatique en nouveaux champs d’accumulation aux dépens de ces populations.

Maria Luiza Lapa de Souza a cité l’exemple des monnaies locales et des banques communautaires au Brésil, qui financent des projets écologiques et sociaux en dehors des circuits financiers traditionnels. Elle a rappelé la participation de la CUT (centrale unique des travailleurs brésiliens) à la rencontre de novembre et à l’appel qui a été lancé à cette occasion.

Cet appel préconise un financement monétaire massif, par une émission de DTS (droits de tirage spéciaux du FMI), de la transition écologique, et en particulier de la recherche, de l’éducation, de l’industrie, de l’emploi nécessaires à cette transition.

  Selma Huart (Oxfam) a rappelé qu’à Belém, toutes les négociations ont buté sur la question du financement. Les pays développés ont enfin annoncé avoir atteint l’objectif de 100 milliards de dollars par an, mais seuls 28 à 35 milliards correspondaient à de véritables financements climatiques, le reste consistant en prêts ou en redéploiements d’aides existantes. La France, par exemple, n’a alloué que 4 % de ses financements climatiques sous forme de dons en 2022, le reste étant des prêts que les pays les plus pauvres devront rembourser. Les montants affichés sont gravement insuffisants, en particulier la contribution des pays riches, comme la France, au financement de l’atténuation et de l’adaptation au changement climatique dans les pays pauvres. Il ne s’agit pas de charité mais de rembourser une « dette climatique ».  En matière de sources de financement, elle s’est félicitée du débat qui s’est développé autour de la « taxe Zucman », qui montre qu’il est possible de mobiliser l’opinion publique et les gouvernements sur la question de la justice fiscale et climatique. Elle a souligné l’importance de taxer les multinationales et les grandes fortunes pour financer la transition écologique, plutôt que de faire peser le coût sur les classes moyennes et populaires

Une proposition phare : la création massive de droits de tirage spéciaux du FMI pour financer les dépenses exigées par le défi climatique

Frédéric Boccara (économiste, membre du comité exécutif national du PCF), a souligné que les objectifs écologiques et sociaux qu’on doit se fixer face au changement climatique doivent être articulés avec les moyens nécessaires pour les réaliser, et avec les pouvoirs à conquérir pour cela. Qu’en réalité on se place dans la perspective d’un dépassement du capitalisme pour aller vers une société non marchande, une société de partage. Une société de biens communs pour coopérer avec le milieu naturel, comme le disent les représentants des peuples autochtones, tels Ailton Krenak.

Relever le défi climatique entraînera des dépenses massives. Frédéric Boccara a montré comment les DTS, jouant le rôle d’une monnaie commune mondiale à la place du dollar, peuvent faire l’objet d’une création monétaire partagée entre pays du monde, affectée aux banques centrales pour qu’elles refinancent des crédits bancaires à taux proches de zéro, voire négatifs, pour des projets de recherche, d’éducation, de créations d’emplois et de développement des services publics contribuant à réduire les émissions de CO2.

Frédéric Boccara insiste sur la nécessité de critères stricts : les financements doivent être affectés à des projets qui réduisent les émissions de CO2, créent des emplois, ou protègent les écosystèmes. Un suivi démocratique et transparent est indispensable, avec des incitations pour les projets efficaces et des pénalités pour ceux qui ne respectent pas les objectifs.

Des économistes comme Joseph Stiglitz ou Jézabel Couppey-Soubeyran défendent une idée voisine. On sait que c’est possible : lors de la crise de 2008 et de la pandémie de 2020, les banques centrales ont injecté des milliers de milliards de dollars dans l’économie mondiale.

Cela suppose une transformation radicale du FMI. Aujourd’hui, le FMI est dominé par les États-Unis, qui disposent d’un droit de veto, et sa logique reste celle de la rentabilité et des plans d’ajustement structurel. Frédéric Boccara a proposé de placer le FMI sous l’autorité de l’ONU, afin de démocratiser sa gouvernance et de l’orienter vers des objectifs écologiques et sociaux.

Un chemin est possible, à partir d’un Fonds constitué entre quelques pays du Sud et du Nord, par exemple le Brésil et la France, pour expérimenter ce type de principes combinant apport et émission monétaire.

Lucie Pinson (directrice de Reclaim Finance, prix Goldman 2020 de l’environnement) tient d’abord à dire que les partis politiques, à son sens, ne prennent pas assez au sérieux la finance et les banques. Pour elle, demander à la finance privée de sauver le climat, c’est comme demander à un pyromane d’éteindre un incendie. Les 60 plus grandes banques internationales continuent de financer massivement les énergies fossiles, avec des financements deux fois plus élevés pour les énergies fossiles que pour les énergies renouvelables. En France, certaines banques ont même augmenté leurs financements aux projets pétroliers et gaziers de 130 % entre 2023 et 2024.

La proposition de recourir aux DTS pour financer la transition climatique, notamment pour les pays du Sud, est donc un levier pertinent – même s’il ne doit pas être le seul – car ce mécanisme échappe à la logique des marchés financiers. Si le climat est désormais considéré comme une menace systémique, pourquoi ne pas les mobiliser ? D’autant plus que les exigences de rentabilité sont l’autre face de la logique des marchés financiers dont il convient de se dégager.

Lucie Pinson a ajouté que les banques centrales et les organismes de supervision des banques doivent intégrer des critères écologiques dans leurs politiques monétaires et prudentielles. Par exemple, ils pourraient augmenter le coût des refinancements pour les projets fossiles et le réduire pour les projets verts, ou conditionner la défiscalisation de l’épargne (comme l’assurance-vie) à des investissements durables.

Les intervenants ont souligné la nécessité de construire un rapport de force international, en mobilisant les syndicats, les mouvements sociaux, les partis politiques et les ONG.

L’importance vitale des mobilisations sociales et citoyennes

Lucie Pinson a insisté sur le rôle des salariés et des épargnants dans la transition écologique. Les salariés peuvent peser sur les décisions de leur entreprise pour orienter les investissements vers des projets durables. Les épargnants, quant à eux, doivent être informés et protégés contre les produits financiers qui financent les énergies fossiles.

Elle a aussi souligné l’importance de former les citoyens et les militants aux enjeux de la finance, afin qu’ils puissent demander des comptes aux banques et aux gouvernements.

Pour la CGT, en l’absence de Benoît Garcia, retenu par une autre réunion, Fabienne Tatot a tenu à affirmer l’importance de cette rencontre qui rencontre tout à fait la préoccupation de son organisation, l’UGICT-CGT, de faire le lien entre la financiarisation et les vécus des salariés, tant sur leurs conditions de travail que sur le sens de celui-ci et les buts des entreprises, dont l’écologie et les enjeux de transformation productive.

Un autre syndicaliste de la CGT insistera sur le besoin de mettre systématiquement sous tension, dans les luttes, le besoin de mobiliser les banques pour qu’elles appuient les projets alternatifs au lieu de relayer la pression du capital, voire d’ajouter à son coût.

La création d’espaces de travail, de débat et d’action, y compris internationaux, des initiatives de formation sur la création monétaire, viendront prolonger les échanges de cette soirée. Les participants se sont accordés à souligner la responsabilité des partis politiques pour prendre davantage en compte l’importance des questions liées au financement de l’économie.