Yves DIMICOLI
Après une décennie de tensions commerciales aiguës initiée par Donald Trump, ce dernier et Xi Jinping, réunis à Pékin les 14 et 15 mai, ont décidé de calmer un peu le jeu. Pour la première fois depuis 2017, un président étatsunien venait en visite officielle en Chine, convenant que la manière forte n’arrivera pas à intimider le rival asiatique, à la différence des dirigeants européens. Le fait que les deux présidents proclament vouloir une « relation constructive sino-américain de stabilité stratégique » atteste du passage possible à une nouvelle phase, plus « gérée », de la rivalité sino-américaine.
Le sommet s’est tenu à un moment de grande fragilité pour l’économie mondiale. Les relations commerciales sino-américaines avaient déjà été bien endommagées par des années de tarifs douaniers, de sanctions technologiques, de restrictions d’investissement et de méfiance géopolitique. Donald Trump avait ouvert le feu dès son premier mandat, suivi par Joe Biden. Revenu à La Maison Blanche, le milliardaire accentua l’offensive, suscitant les représailles de Pékin.
Impasse de la guerre commerciale
Mais l’agression trumpienne n’a pas réussi à perturber gravement les chaînes d’approvisionnement chinoises. Par contre, elle a accéléré les efforts de la Chine pour réduire sa dépendance aux chaînes occidentales. Même les contingentements américains de fabrications très technologiques ne semblent pas avoir limité sa capacité à développer des productions avancées.
Si les restrictions à l’exportation sur les semi-conducteurs américains les plus évolués, développés par Nvidia, ont handicapé l’essor de l’intelligence artificielle (IA) chinoise, elles se sont avérées « globalement improductives »[2]. Et l’escalade s’accentuant, Pékin a fini par limiter l’accès aux terres rares chinoises indispensables pour le développement de l’IA aux Etats-Unis.
Trump a engagé une politique de « découplage » sino-américaine prétendant enfermer la Chine dans un isolement mortifère. De fait, la valeur totale du commerce bilatéral est passée de 690,24 milliards de dollars en 2022 à 414,67 milliards de dollars en 2025, contre 635,15 milliards de dollars de 2017[3].
Les transactions bilatérales directes ont donc diminué. Mais ce n’est pas le cas pour l’ensemble des flux, une part importante étant acheminée via des pays comme le Mexique ou le Vietnam. Le déficit commercial US vis-à-vis de la Chine a décru[4], mais les importations américaines de produits chinois transitant par ces pays ont augmenté sensiblement.
Les représailles chinoises sur les échanges de produits agricoles, le soja notamment[5], ont été dommageables pour les Etats-Unis. Le commerce sino-américain a, en effet, diminué de 65,7 % de 2024 à 2025, causant de gros problèmes aux fermiers américains dont le vote dans les 12 Etats du Midwest sera décisif aux élections de mi-mandat (midterms) en novembre prochain.
La politique de « découplage » visait aussi à susciter une délocalisation des capitaux américains investis en Chine. Mais si, côté chinois, les investissement directs (IDE) aux Etats-Unis ont fléchi, passant d’une position de 52,7 milliards de dollars à 38,98 milliards de 2020 à 2024, le stock d’IDE américains en Chine est, lui, passé de 116 à 122,89 milliards de dollars sur la même période[6].
Autrement dit, le « découplage » n’est pas si facile. Pour les multinationales américaines la Chine demeure un marché incontournable, même si la concurrence y est devenue très dure avec les groupes locaux. Elle est une partie intégrante des chaînes d’approvisionnement mondiales. La tentative de « découplage » a accru la fragmentation, l’incertitude et le manque de visibilité des acteurs internationaux[7].
C’est à cette réalité que Trump semble s’être rendu en se faisant accompagner à Pékin par les PDG de 15 des plus grandes multinationales américaines technologiques, financières, de moyens de paiement et agro-alimentaire[8]. Tous ont plaidé pour élargir l’accès des entreprises américaines aux marchés chinois et la poursuite des IDE américains[9] en Chine.
Passé du « fabriqué en Chine » au « conçu et fabriqué par la Chine », ce pays auquel les Etats-Unis ont imposé de nombreuses sanctions commerciales est devenu le marché de l’IA à la croissance la plus rapide au monde, le premier producteur et exportateur mondial de voitures électriques et de batteries lithium-ion, un géant de l’éolien et des « technologies vertes », un leader en robotique humanoïde[10]…
En même temps, la Chine ne peut se passer du marché américain qui représente 15 % de ses exportations, ni de l’avance technologique considérable des Etats-Unis, ni de leurs industries de services, le pays de « l’Oncle Sam » étant très excédentaire dans ce domaine[11], ni de leurs réseaux financiers.
Clairement, l’escalade dans la guerre commerciale devenait intenable pour tout le monde[12] avec, à la clé, le risque d’un nouveau choc financier mondial d’autant plus probable avec la guerre contre l’Iran. Aucune des deux parties ne pouvant se prévaloir d’un avantage absolu, l’idée s’est progressivement imposée d’une trêve. Trump et Xi en décidèrent, pour un an, à Busan (Corée du sud) en octobre 2025.
Compétition « gérée »
Le sommet de Pékin a entériné le fait que la compétition sino-américaine va durer mais que les deux rivaux « devraient expérimenter une nouvelle manière de la mener » dans une relation « suffisamment stable pour réduire les risques immédiats, mais aussi suffisamment flexible pour que chacune des deux parties continuent à contester les règles »[13].
Certes, il n’a débouché sur aucun accord commercial global, aucune feuille de route vers une normalisation, aucun règlement majeur concernant les différends les plus brûlants comme les semi-conducteurs, les terres rares ou le contrôle des exportations. Mais il a jeté les bases d’une possible concertation permanente pour prévenir toute escalade. Les deux parties s’en sont dites satisfaites, Trump l’ayant qualifié de « fantastique » tandis que Xi a parlé de « résultats préliminaires ».
L’hôte de La Maison Blanche voulait surtout pouvoir présenter ce sommet comme bénéfique pour les exportations américaines et que cela aurait été rendu possible par sa stratégie transactionnelle sur les droits de douane : Pékin aurait été contraint à des concessions sans que Washington ait à s’engager dans un compromis majeur.
Aussi a-t-il mis en avant l’engagement d’achats supplémentaires par la Chine de produits agricoles étatsuniens (17 milliards de dollars par an jusqu’en 2028) et d’achat de 200 avions Boeing. Il a signalé la création d’un Conseil du commerce et d’un Conseil de l’investissement, mais souligné que la question des tarifs n’aurait pas été abordée.
Xi a adopté une posture plus stratégique : « Les Etats-Unis et la Chine peuvent-ils surmonter le piège de Thucydide ? »[14] a-t-il demandé d’emblée, suggérant que le pays de l’Oncle Sam est la puissance dominante en déclin face à l’Empire du Milieu dont l’ascension est inévitable. Il s’agirait alors de savoir si Washington acceptera cette ascension ou tentera de s’y opposer.
Pékin n’a chiffré ni l’engagement d’ achats d’avions, ni l’accord agricole, mais a signalé une détente tarifaire partielle et ciblée sur certains produits chinois « non stratégiques », dans la continuité de ce qui avait été décidé à Busan, ainsi que des « réductions fiscales mutuelles sur certains biens ».
Surtout ce sommet représenterait « un pivot de la gestion de crise vers un dialogue structuré ». Avec les Conseils du commerce et de l’investissement, deux organes permanents, « il existe une infrastructure pour résoudre les désaccords avant qu’ils ne deviennent des guerres commerciales qui font la une des journaux »[15]. Le premier aurait à identifier « un panier d’environ 30 milliards de dollars d’importation de produits US par la Chine et un volume équivalent de produits chinois pouvant être exportés aux USA. Il devrait gérer les différends avant escalade et stabiliser les chaînes d’approvisionnement non sensibles ».
Le Conseil de l’investissement, non décisionnel, fonctionnerait comme un « forum de coordination » traitant des questions relatives à l’investissement bilatéral, facilitant les IDE chinois dans les secteurs US non sensibles et encourageant certains IDE croisés (énergie propre, logistique et services).
Au total, ce sommet confirme que le temps de la « Chinamérica »[16] est bien dépassé. Prévaudrait désormais une compétition redoutable certes, mais « gérée » qui respecterait certaines limites à la fixation desquelles Pékin entend contribuer dans un rapport d’égal à égal avec Washington et sans en rabattre sur la visée d’un leadership technologique.
Trump, interviewé par Fox News, a qualifié la Chine et les Etats-Unis de « G-2 » ouvrant l’hypothèse d’une relation bilatérale qui piétinerait le multilatéralisme, ce que refuse Pékin, et mettrait l’Europe hors-jeu, ce que Xi, à la différence de Trump, n’a jamais exprimé. A bon entendeur…
[1] Nous ne traiterons ici que des enjeux commerciaux.
[2] Déclaration du PDG de Nvidia pour qui la politique de Trump risque de nuire aux intérêts américains à long terme en favorisant l’émergence de concurrents locaux comme Huawei ou Cambricon Technologies. 10/2025 (generation-nt.com).
[4] Selon les données du Bureau du recensement des Etats-Unis, il est passé de 382 milliards de dollars en 2022 à 202 milliards de dollars en 2025. La tendance semble se poursuivre pour 2026, avec 33 milliards de dollars seulement au 1er trimestre.
[5] La Chine a considérablement réduit sa dépendance aux produits agricoles US depuis le premier mandat de Trump, l’approvisionnement en soja auprès des Etats-Unis étant passé à 20% du total de ses approvisionnement en soja en 2024, contre 41% en 2016 (Reuters, 17/05/2026 – www.msn.com),
[6] www.trade.gov – SELECT USA Foreign Direct Investment.
[7] Outre l’industrie étatsunienne, l’industrie allemande a été l’une des principales victimes.
[8] Aerospace, Apple, Blackrock, Blackstone, Boeing, Cargil, Citigroup, Goldman Sachs, Illumina, Mastercard, Micron Technology, Nvidia, Space-X, Telsa, Visa.
[9] Hanan A.: “Why Trump took US tech leaders to Beijing”, South China Morning Post, 17/05/2026 (www.scmp.com).
[10] Monchau C.-H.: “Du «Made in China» au «Made by China»”, Allnews,19/05/2026 (www.allnews.ch).
[11] Les Etats-Unis ont enregistré, en 2024, un excédent de 33,2 milliards de dollars dans les échanges de services avec la Chine (+16,7% en un an)- /ustr.gov/.
[12] L’impact inflationniste des tarifs sur les prix à la consommation commence à se faire sentir outre-Atlantique : L’indice des prix des dépenses de consommation personnelle (PCE) a augmenté de 4,5 % au 1er trimestre 2026 relativement à la même période en 2025 et l’indice des prix PCE, excluant l’alimentation et l’énergie, a augmenté de 4,4 %, révisé à la hausse de 0,1 point de pourcentage. Simultanément, le PIB réel n’a crû que de 1,6%. (www.bea.gov).
[13] Liu Z.: “China and the US agreed to ‘strategic stability’ in Beijing. They don’t define it the same way”, Council on Foreign Relations, 18/05/2026 (www.cfr.org).
[14] Par référence à l’historien grec du Vème siècle avant J-C qui mettait en garde contre la tentation, en relations internationales, de la nation dominante d’entrer en guerre contre une nation dont elle craint la montée en puissance.
[15] « China-USA deal 2026: what the Ministry of Commerce just revealed about bilateral economic consultations” – 17/05/2026 (freshfromchina.com).
[16] Concept qui désigne une interdépendance quasi-symbiotique entre l’économie étatsunienne et celle de la Chine dans le cadre de relations dominant/dominé durable.
