Alain Tournebise
Il y a bien longtemps que TotalEnergies, même s’il est resté de droit français, ne se préoccupe plus de l’intérêt national, et moins encore de ce bien commun de l’humanité qu’est la production d’énergie décarbonée, mais seulement de celui de ses actionnaires. Or, plus que jamais, ces intérêts sont contradictoires. Objectivement, TotalEnergies devient un obstacle à une politique énergétique efficace de lutte contre le changement climatique.
La nouvelle crise énergétique provoquée par l’aventurisme américain en Iran a mis une nouvelle fois en évidence la perversité du marché pétrolier mondial et le statut de profiteur de crise qu’il confère aux majors pétrolières qui, toutes, affichent au cours de ce premier trimestre 2026 des profits indécents. Parmi elles, TotalEnergies n’est pas en reste, puisque le 29 avril dernier, la compagnie annonçait un résultat trimestriel en hausse de 51 % (vs 1er trimestre 2025) à 5,8 milliards de dollars. En outre, une lecture attentive des comptes trimestriels publiés montre que près d’un quart de ce résultat est dû à l’activité de raffinage (avec un résultat en augmentation de 61 %). Autant dire que le plafonnement des prix à la pompe dont se gargarise Patrick Pouyanné n’a pas vraiment entamé la profitabilité du groupe.
Comme à chaque crise énergétique, c’est l’actionnaire qui touche le jackpot. Déjà en 2022-2023, avec la crise ukrainienne, Total Energie avait réalisé des profits record de plus de 21 milliards de dollars et décidé d’un dividende supplémentaire exceptionnel de 1 euro par action
Tout pour l’actionnaire.
On aurait déjà là une bonne raison de nationaliser TotalEnergies. Toute l’activité de la compagnie est tendue vers cet objectif ultime : transférer de la valeur vers l’actionnaire. Et, ce faisant, dégrader le pouvoir d’achat du consommateur. Ainsi, au cours des dix dernières années TotalEnergies SE a versé à ses actionnaires près de 60 milliards de dollars (Cf graphique). Depuis 1982, TotalEnergies n’a jamais baissé son dividende !
Et le dividende n’est pas le seul moyen dont dispose TotalEnergies pour servir ses actionnaires : l’entreprise procède aussi par rachat d’actions. Chaque année, TotalEnergie procède au rachat d’un nombre significatif de ses propres actions qu’elle peut donc annuler. Il en résulte une diminution du nombre d’actions et donc, mécaniquement, une augmentation du bénéfice par action, donc du dividende par action pour les actions restantes.
Dividendes et rachat d’actions constituent les deux piliers du « retour à l’actionnaire »
C’est là un objectif majeur que les dirigeants du groupe affichent publiquement et fièrement : « le Conseil d’administration avait réaffirmé la priorité donnée à la garantie et à la croissance du dividende … et avait confirmé un retour à l’actionnaire de plus de 40 % du cash-flow quel que soit le prix de l’énergie » (1). En 2025, le retour à l’actionnaire a même représenté 55 % du cash-flow.
Bien évidemment, cette politique répond à une pression constante des actionnaires du groupe qui, pour les trois quarts, sont des investisseurs institutionnels (les « zinzins »), gestionnaires d’actifs, fonds de pension, assurances etc. qui sécurisent ainsi l’épargne de leurs mandants, mais aussi, (charité bien ordonnée…) leurs propres profits. Et de ce point de vue, ils ont toutes les raisons d’être satisfaits puisque sur les dix dernières années le rendement brut annuel moyen du dividende s’est établi à 5,7 %. On a là la démonstration de la perversité du système de retraite par capitalisation qui conduit les fonds de pension, pour assurer le revenu des inactifs, à pressurer les revenus des actifs. Mais ceci est une autre histoire…
Au-delà de l’enrichissement des actionnaires, des choix de gestion qui appauvrissent le pays et le monde
Devant ce détournement indécent de valeur au profit de l’actionnaire, certains préconisent des mesures ponctuelles de taxation des « superprofits ». Dans sa grande générosité, le groupe pétrolier, lui, préfère plafonner le prix à la pompe, c’est moins coûteux. Mais si ces mesures sont de nature à soulager temporairement le pouvoir d’achat, elles ne s’en prennent pas au vrai problème
Ce problème, c’est que pour tenir ce cap, le groupe pétrolier est conduit à développer une stratégie qui n’est ni compatible avec la politique énergétique de la France, ni avec l’accord de Paris sur le climat et qui, en outre, prive notre pays – et pas seulement – de moyens financiers considérables qui seraient nécessaires pour mettre en œuvre une politique énergétique conforme aux besoins. Et c’est là la deuxième et sans doute plus importante raison de nationaliser TotalEnergies.
Alors que tous les organismes publics nationaux et internationaux réaffirment la nécessité de sortir rapidement des énergies fossiles, loin de s’engager dans cette voie TotalEnergies prend le chemin inverse : « TotalEnergies prévoit d’augmenter sa production d’énergie (pétrole, gaz et électricité) globalement de 4 % par an entre 2024 et 2030. » (1)
L’enfer étant pavé de bonnes intentions, TotalEnergies justifie cette stratégie en se retranchant derrière les prévisions de l’AIE, mais en restant très vague sur le ou les scénarii qu’il a retenus.
La stratégie énergétique du groupe est pudiquement qualifiée de « stratégie de transition équilibrée et créatrice de valeur, fondée sur deux piliers : un pilier pétrole et gaz et un pilier électricité intégrée. »(1) Pour le moins, le qualificatif d’« équilibré » est quelque peu abusif.
En témoignent les choix d’investissement opérés par le groupe qui se sont élevés à 15 milliards de dollars en 2025 et qui, à 80 %, sont fléchés vers les hydrocarbures, gaz et pétrole, et même, à plus du tiers, vers des projets de nouveaux gisements. Seuls 20 % environ ont été consacrés aux énergies bas carbone, essentiellement électricité. Et « …Sur la période 2026-2030, la Compagnie entendant concentrer ses investissements sur les projets de croissance amont à forte marge et rester sélective sur les investissements bas carbone »(1)
Autrement dit, dans les années à venir, TotalEnergies s’apprête à inonder le monde de produits pétroliers à forte rentabilité, mais restera circonspect vis-à-vis des énergies renouvelables.
Difficile d’être plus à contre-courant de toutes les préconisations de lutte contre le changement climatique.
Et les dirigeants du groupe assument sans états d’âme cette stratégie. Le raisonnement ne manque pas d’un certain cynisme qui se traduit dans une formulation qui vaut son pesant d’or. TotalEnergies affiche son ambition de « neutralité carbone, ensemble avec la société. ».
« Notre capacité à y parvenir dépend notamment du rythme des innovations techniques pour fournir des énergies bas carbone abordables, des politiques publiques et du comportement des consommateurs. C’est ce que recouvre l’expression « ensemble avec la société ». Sans les politiques adéquates et sans les innovations techniques, la neutralité carbone d’ici 2050 restera hors de portée – tant pour la société que pour TotalEnergies. »(1)
Autrement dit, TotalEnergies se dédouane par avance d’un probable renoncement à ses objectifs de décarbonation en les mettant au compte de mauvaises politiques publiques, de retard technologique ou de comportement des consommateurs. En oubliant qu’il contribue lui-même activement à entretenir l’addiction de la société aux énergies fossiles.
La politique énergétique de la France et la lutte contre le changement climatique ne peut pas se satisfaire d’un tel grand écart et nécessite au contraire une action volontariste pour réduire la dépendance aux hydrocarbures fossiles. La stratégie de TotalEnergies fondée essentiellement sur les profits tirés des énergies fossiles va à l’encontre de cette politique et pour cela, il est nécessaire de prendre le contrôle public du groupe pétrolier
Nationaliser
La nationalisation de TotalEnergies est donc plus que jamais à l’ordre du jour. Elle ne détonerait d’ailleurs pas vraiment dans le paysage énergétique européen où, dans de nombreux pays, ce sont des sociétés contrôlées publiquement à des degrés divers qui exploitent le secteur pétrolier, comme en Norvège, en Italie, en Pologne, en Autriche etc.
Mais est-elle financièrement à la portée du budget français ? Le premier sujet réside dans l’ampleur de la nationalisation. Le groupe Total est constitué de la société -mère TotalEnergies SE qui a le statut de société européenne immatriculée en France, donc de droit français, et 1 463 sociétés filiales pratiquement toutes contrôlées à 100 %. Parmi elles, 209 filiales ne sont pas contrôlées majoritairement, mais sont consolidées dans le résultat du groupe en raison de l’influence significative que TotalEnergies y exerce (essentiellement des coentreprises). On voit donc que le contrôle de la société-mère TotalEnergies SE entraine un contrôle quasi-complet de l’ensemble du groupe. Lors du processus de nationalisation, le sort des quelques filiales non complètement contrôlées devra faire l’objet d’un examen au cas par cas
Le deuxième sujet réside dans la profondeur du contrôle envisagé. Est-il nécessaire de détenir la totalité du capital de l’entreprise, ou peut-on ,comme le suggèrent certains devant le montant colossal à débourser, se contenter d’un simple contrôle majoritaire, soit 50 % des actions plus une, ou encore d’un contrôle aux deux tiers pour éviter toute minorité de blocage sur des décisions structurelles ? L’expérience montre qu’aucune de ces deux dernières solutions de nationalisation partielle ne garantit une pleine maîtrise de la stratégie de l’entreprise. La nationalisation partielle maintiendrait le statut de société anonyme, fût-elle « d’intérêt national » comme l’est devenue EDF après la (re)nationalisation de 2022. Elle maintiendrait un fort contrepouvoir au sein de la société, source de contestations potentielles. En outre, le processus juridique de nationalisation devrait se fonder sur une opération d’offre publique d’achat qui présente de nombreux inconvénients. Une OPA impose à l’État de racheter les actions au prix du marché, souvent avec une prime pour convaincre les actionnaires d’apporter leurs titres (ainsi, la renationalisation d’EDF en 2022 a coûté 12,7 milliards d’euros, car l’État a dû payer une prime de 53 % par rapport au cours précédent). Elle est donc très chère et exige du cash immédiat.
A l’opposé, la nationalisation pleine et entière, non seulement garantit le plein contrôle de l’entreprise mais peut se faire par voie législative qui assure une bien meilleure maîtrise du processus, de son succès et de son coût. C’est cette voie législative qui a été mise en œuvre lors des nationalisations de 1946 (banque de France, grandes banques nationales, EDF, GDF, Charbonnages de France…) et en 1982 (banques et grands groupes industriels). Prenons l’exemple d’EDF :
Le mécanisme a consisté à transférer à l’Etat (en fait à l’établissement public nouvellement créé EDF) tous les actifs des sociétés à nationaliser (en 1946, il existait près de 1400 entreprises) et à indemniser les anciens actionnaires en échangeant leurs actions contre des obligations émise par l’Etat (en fait, par un organisme financier public dédié, la Caisse Nationale de l’Energie). Ces obligations étaient remboursées à leurs détenteurs selon un plan de remboursement s’étalant sur plusieurs années. Par exemple, dans le cas d’EDF en 1946, un cinquantième des obligations émises étaient remboursées chaque année par tirage au sort. Le coût de la nationalisation pour l’Etat a donc été étalé sur cinquante ans. Tant qu’elles n’étaient pas remboursées, ces obligations ouvraient droit à leurs détenteurs à une rémunération fixe composée d’un intérêt de 3 % et d’un complément égal à 1 % du chiffre d’affaires d’EDF et GDF. Avec le développement de l’électricité en France, ce complément a rendu l’indemnisation des anciens actionnaires particulièrement généreuse (2)…
Dans le cas d’EDF, la valeur de ces obligations d’indemnisation a été particulièrement délicate à établir, du fait de la grande disparité du secteur électrique au sortir de la guerre.
Dans le cas de TotalEnergies, le problème sera plus simple puisque la valeur de l’entreprise peut être estimée à partir de sa capitalisation boursière (la valeur totale de ses actions détenues par ses actionnaires telle que déterminée par leur cotation sur les Bourses où le groupe est coté). Connaissant le nombre des actions en circulation, il est alors aisé de fixer la valeur des obligations émises par un organisme ad hoc de l’Etat.
La capitalisation boursière de TotalEnergies s’élève à 176 milliards de dollars à fin mai 2026 (gaphique 4). Bien évidemment, cette valeur est très surestimée à l’heure actuelle en raison du prix élevé du baril dû à la crise au Moyen-Orient. Avant la crise, à la mi-janvier, elle n’était que de 122 milliards de dollars. Dans le processus de nationalisation, il faudra donc éliminer cette volatilité en retenant une moyenne des cours de bourses sur plusieurs mois, voire plusieurs années. C’est cette méthode qui avait été retenue lors des nationalisations de 1982.
Au vu de la chronique des capitalisations boursières depuis 20 ans (graphique 4), si elle devait avoir lieu aujourd’hui, la nationalisation complète de TotalEnergies exigerait sans doute une indemnisation totale de l’ordre de 130 à 140 milliards de dollars, soit, dans l’hypothèse d’un amortissement des obligations d’indemnisation sur 30 ans, de l’ordre de 4 milliards d’euros par an. Un financement tout-à-fait atteignable, ne serait-ce qu’au regard du dividende moyen versé au cours des dix dernières années d’environ 6 milliards de dollars (cf. graphique). En outre, pour alléger encore la charge pesant sur le budget, on pourrait imaginer qu’une partie des obligations d’indemnisation soit émises par le secteur bancaire public
En outre, l’appropriation publique d’un groupe multinational comme TotalEnergies devra entraîner une nouvelle conception des relations internationales qui pourrait -indirectement-réduire significativement le coût de la nationalisation. En effet, le groupe Total détient un grand nombre de sociétés dont l’objet est d’exploiter des installations énergétiques sur le territoire de pays étrangers sans lien avec la situation énergétique française. C’est le cas, par exemple des compagnies de production et de distribution d’électricité en Amérique ou en Inde, ou des réseaux de station-service en Afrique et en Asie.
Dans le cadre d’un groupe capitaliste privé tel que TotalEnergies SE, ces filiales étrangères ont pour vocation essentielle de contribuer au résultat du groupe et aux dividendes des actionnaires. Dans une société nationale « Energie de France » elles n’auraient plus cette raison d’être et on peut légitimement s’interroger sur la nécessité de conserver ces filiales et leurs activités au sein d’un établissement public en charge de la politique énergétique de la France. En tout état de cause, le processus de nationalisation devra intégrer cette problématique et faire l’objet d’arbitrages entre dépenses budgétaires et revenus potentiels, ainsi que de négociations avec les pays concernés. Ces négociations permettront de commencer à établir avec ces pays de nouveaux types de rapports débarrassés des comportements impérialistes et néocolonialistes et fondés sur l’intérêt mutuel, la France en y gagnant un allègement de la charge de nationalisation, les pays partenaires en reprenant la main sur leurs installations énergétiques.
Pour parvenir à une telle remise en cause des pratiques et des critères de gestion d’un grand groupe international, il ne faudra guère compter sur ses dirigeants actuels, mais il faudra pourtant conserver la compétence qui y a été développée depuis des décennies. C’est pourquoi la conduite d’un groupe comme TotalEnergies nationalisé devra s’appuyer largement sur les salariés, avec des pouvoirs réels de décision à tous les niveaux de l’entreprise, de la filiale locale au conseil d’administration.
(1) Document d’enregistrement universel 2025
(2) Dans les années 90, les derniers détenteurs d’obligations s’assuraient contre le risque de voir leurs obligations être tirées au sort et ainsi ne plus percevoir la manne du 1 %
Et l’Europe ?
C’est peu dire que Bruxelles n’aime pas les entreprises publiques. Mais, en cas de nationalisation, la Commission devra faire contre mauvaise fortune bon cœur. Car au regard des traités, le principe reste celui de la neutralité vis-à-vis de la propriété du capital énoncé par l’article 345 du TFUE « Les traités ne préjugent en rien le régime de la propriété dans les États membres. ». Pour autant, il ne faut pas s’attendre à une neutralité bienveillante de la Commission européenne. L’histoire récente a prouvé qu’elle avait de multiples angles d’attaque pour contester une nationalisation : les aides d’Etat, la concurrence, la liberté de circulation des capitaux, l’équité des indemnisations etc.
Ainsi, le statut d’EPIC est contesté par la Commission, car ce statut ne prévoit pas la faillite, ce que la Commission interprète comme une garantie publique implicite. De même, les obligations d’indemnisations devront-elles sans doute être cessibles, faute de respecter le principe de liberté de circulation des capitaux.
Les actionnaires de TotalEnergies eux-mêmes n’hésiteront sans doute pas à ferrailler contre la nationalisation. Ils auront pour cela des atouts juridiques, notamment le statut de société européenne qu’a adopté TotalEnergies en 2024. En théorie, ce statut permet à une société de transférer son siège social dans un autre pays et ainsi de changer de droit applicable. Un bon moyen d’échapper complètement à la nationalisation. Fort heureusement, ce statut de SE prévoit des procédures de transfert assez contraignantes et des possibilités d’opposition pour les Etats-membres.
La bataille n’a pas encore commencé.
Graphiques


Structure de l’actionnariat


