Aujourd’hui plus que jamais, un marxisme vivant

Thalia Denape
économiste, membre du conseil national du PCF

Notre revue prône un marxisme vivant. Elle affirme tout d’abord, à ceux qui voudraient enterrer la théorie de Marx, que celle-ci n’est pas morte. Qu’au contraire, s’appuyer sur le marxisme est d’autant plus utile que s’approfondit la crise systémique du capitalisme et qu’elle nous précipite dans une crise à la fois économique, mais aussi sociale, écologique et politique. En effet, entre les théories économiques au service du capital qui nient l’existence de crises inhérente au système lui-même, les théories qui réduisent l’origine de la crise à une « sous-consommation » ou encore celles qui mettent la responsabilité sur l’offre qui serait réduite du fait d’un « coût du travail » trop élevé, les théories marxistes ont développé une synthèse grâce notamment à la compréhension des cycles économiques et de la suraccumulation du capital. Il n’est a priori pas nécessaire de convaincre nos lecteurs à ce sujet.

Mais le marxisme vivant c’est aussi un marxisme qui s’oppose à une utilisation de Marx figé dans son temps, réduit à des mots ou des théories simplifiées, qui fonctionnement comme des effets de style, réaniment un folklore, et contribuent à vieillir Marx et finalement à servir les thèses qui voudraient en faire une analyse désuète et périmée. Ce marxisme sert finalement bien le capital.

Le marxisme vivant, qui ne se réduit pas à Marx, permet une analyse rigoureuse du « réel » c’est-dire une analyse de comment aujourd’hui se manifeste la domination du capital, dans quelles contradictions il est pris, comment il se restructure face à ses contradictions et quelles sont alors les situations concrètes dans lesquelles se trouvent pris les femmes et les hommes imbriqués dans des rapports de production et de domination. Il demande donc un vrai travail de recherche, d’enquête, grâce aux outils statistiques, d’observation pour construire une analyse fine et ainsi être capable d’être un outil de compréhension et de recherche d’issues à la crise, pour le mouvement social, pour les luttes des femmes et des hommes pour leur émancipation.

Le marxisme vivant, c’est aussi la prise en compte de l’apport des théories économiques après Marx, en refusant les oppositions simplistes. Par exemple, l’analyse des crises chez Keynes est précieuse pour un marxiste : elle met en avant le rôle de la baisse de l’efficacité marginale du capital, ainsi que la baisse de la demande effective, et a marqué le XXe siècle en développant les outils des politiques économiques dans un contexte de renforcement du CME (capitalisme monopoliste d’Etat). Mais Keynes, dans une volonté de relancer le capitalisme moderne en proie à ses contradictions, manque l’enjeu de classe actuel qui est celui d’une efficacité économique nouvelle : par des dépenses spécifiques dans les capacités humaines (emploi, formation), et par le développement des pouvoirs des salariés dans les entreprises et dans les territoires. Le marxisme vivant est donc celui qui s’intéresse à l’ensemble de la pensée économique, en élabore des critiques et une analyse des expériences de leur application, pour dépasser les contradictions existantes.

Pas de retour en arrière, pas non plus de rejet du passé

Le marxisme vivant est donc aussi celui qui étudie les expériences politiques et les luttes sociales du passé et en cours. Il fait par exemple un bilan de l’expérience soviétique et de son système de planification, pour prôner une planification décentralisée et démocratique à tous les échelons, ou encore le bilan des nationalisations des années 1980 pour envisager un contenu à celles-ci capable de s’opposer aux forces du capital (pouvoir aux salariés, critères de gestion qui protègent les êtres humains et la nature, etc.). Pas de retour en arrière, pas non plus de rejet du passé. Ou encore, il évalue concrètement les possibilités de rassemblement de classe face à la montée de l’extrême droite actuellement : les classes sociales qui auraient intérêt à s’opposer aux forces du capital et s’unir sont profondément divisées aujourd’hui, mais pourraient se rassembler à condition de leur proposer un projet cohérent d’émancipation de tout le salariat. Ni négation de leur division comme de leur diversité, ni fatalisme. Le marxisme est vivant car il permet ainsi de proposer une issue moderne pour l’émancipation humaine.

Enfin, le marxisme est vivant car même si l’analyse économique est fondamentale, il vise à promouvoir le plus important : la vie au-delà de l’économie. Le lien aux autres, la vie amicale, familiale, politique, culturelle, les loisirs, le sport, la créativité, devront être nos principales préoccupations. C’est particulièrement important face aux discours culpabilisant « les fainéants » qui ne voudraient pas travailler, qui oseraient mettre des priorités à leur vie en-dehors du travail dans un contexte de renforcement de l’exploitation. L’émancipation au et en dehors du travail est l’objectif visé par ceux qui prônent un marxisme vivant. C’est dans cette visée qu’il se préoccupe de l’économie, dans la mesure où cette dernière détermine les conditions de la vie non économique. Pour ne prendre qu’un exemple, la bataille du temps est une bataille de classe : créer les conditions économiques pour réduire le temps de travail et développer la vie non-économique, plutôt que de céder aux injonctions d’augmentation du temps de travail pour sauver un système économique qui a prouvé son inefficacité et même sa dangerosité.

Le marxisme vivant est celui dont les communistes ont besoin pour agir et transformer le monde d’aujourd’hui.

7 Comments

  1. Vu les 4 contributions au Congrès on s’aperçoit que peu de camarades sont abonnés à Economie et Politique .Il faut rouvrir les écoles du parti , peu sont formés , car comme on le voit ça part dans tous les sens . Certains ne voient que électoralement au lieu de luttes immédiates . A la fin du Congrès ce qui sera retenu finira au fond d’un tiroir et ce n’est pas l’Huma actuelle qui va aider les militants .

  2. Ce texte est une évidence indispensable pour un militant aujourd’hui confronté qu’il est à des réformismes opportunistes qui manipulent l’idéologie.
    Mais, je pense que divers concepts marxistes sont essentiels pour identifier les contradictions antagoniques comme les non antagoniques avec clarté.
    Le plus emblématique est le terme de prolétariat qui caractérise la rupture fondamentale avec la bourgeoisie sous toutes ces formes (accumulatrice, spéculatrice, rentière…) et ceux qui ne vivent que de la vente de leur force de travail que nous devons rassembler sur la base de leur intérêt commun.
    Mais il est également nécessaires contre des termes idéologiquement chargé de la bataille de la bourgeoisie : « marché du travail », « couches intermédiaires », « couches moyennes »…où des termes que le réformisme nous a invité à créer (« parti du travail »…)
    Le texte de la base commune est totalement envahi de longues explications périphrases qui cherchent à expliciter des constatations constitutives et résumables d’un concept marxiste. Ce qui rend nos textes beaucoup trop longs et d’autant plus illisibles pour la masse des militants.
    Vouloir mieux définir et comprendre la réalité perçue ne doit pas conduire à ignorer une conceptualisation opérationnelle.

    • Pendant longtemps le monde du travail n’a utilisé que le livre un du capital : exploitation capitaliste , extraction de la plus value , concentration du capital , qu’il suffisait de nationaliser . Ce n’est que vers les années 1970 que l’on a utilisé le livre trois : suraccumulation du capital , baisse tendancielle du taux de profit , crise , contre tendances , dévalorisation du capital etc.. Pour le mot prolétaire , on l’a dévalorisé en disant dans notre langage courant : » les prolos  » . Pour beaucoup de citoyens c’est celui qui est en bas de l’échelle , alors que le prolétaire c’est celui qui ne possède pas les moyens de production , mais que sa force de travail manuelle et intellectuelle .Aujourd’hui en France plus de 90 pour cent des gens en activité sont salariés , prolétaires .Il y a de quoi créer un puissant rapport de force , mais certains sont plus aisés que d’autres et tous n’ont pas une conscience de classe se contentent que de petits aménagements qui ne remettent pas en cause la logique du capital.Avec la révolution informationnelle , le numérique , ces  » couches  » vont être touchées ( 1400 à Capgemini , 1800 société générale , 8000 SFR etc… A nous de leur faire prendre conscience .

  3. Et bien on peut espérer que non que le texte du 40è congrès amendé apportera quelque chose de nouveau quand l’extrême-droite est aux portes du pouvoir et leurs candidate et candidat possiblement élu_e tant à la présidentielle de 2027 qu’aux législatives de 2029 ! Et que le marxisme vivant aidera bien à la compréhension des contradictions du capital et à leurs évolutions pour apporter nos réponse comme avec le programme NFP et à notre pratique militante !

    • Pardon camarade mais le programme du NFP qui n’avait de populaire que le nom (étant un accord de sommet déconnecté des luttes) était un programme social-démocrate particulièrement « light « . Pas de nationalisations, que de la répartition, et en matière de politique étrangère pas d’écard avec Macron ! Le nucléaire n’était pas traité compte tenu de l’opposition d’EELV et de LFI. Quant au PS la rigueur de 1984, le démantèlement de la sidérurgie des charbonnages de l’automobiles les 11 dénationalisations de L Jospin, la loi Travail de F Hollande (l’ennemi de la Finance) et son CICE sans oublier le développement de la précarité, de tous les gouvernements à direction PS, montrent s’il en était besoin que le PS (forme relooké de la SFIO) a fait la choix (qui date du congrès de Tours) d’être le gérant de la société capitaliste; Il en est de même de LFI (forme vibrionante de la social démocratie) ainsi que des Verts (qui ne l’oublions pas sont pour une Europe fédérale). C’est ce qu’on appelle la gauche c’est à dire la gestion sociale de l’exploitation capitaliste. Mais dans une économie mondialisée, il n’y a plus miette pour le social tout absolument tout doit revenir au Capital

  4. Cette défense du marxisme en 2026, peut paraitre surprenante de la part du secteur Ecopo du PCF. Elle n’est que le reflet du recul des idées de classe à l’intérieur du Parti, comme l’atteste l’existence de plusieurs textes d’orientation pour le congrès qui sont fondamentalement peu différents sur le fond ainsi que le contenu des débats qui se réduisent pour l’essentiel à présenter ou non un candidat à l’élection présidentielle de 2027. Le PCF est un copier-coller du PS avec ses tendances et leurs motions appelées ici, bases communes, avec ses élus électrons libres et son absence de journal quotidien. L’Huma est le quotidien des différents courants de la social-démocratie, il contribue à déconscientiser les communistes. Le Parti n’a plus de réflexion sur grand-chose comme le montre la très faible production de ses secteurs. Les communistes sont livrés à eux-mêmes, c’est à dire au flot des idées dominantes.
    Le Parti n’a plus d’activité dans les lieux d’activité économique et d’exploitation du travail que sont les entreprises. Un Parti communiste sans lien avec le salariat n’a de communiste que le nom, condamné à la marginalisation n’étant plus en capacité de structurer la vie politique.
    Le marxisme vivant impose de comprendre pourquoi le Parti en est arrivé là et au-delà pourquoi le mouvement communiste est dans un tel état. Réclamer le socialisme comme le font trois des bases communes ne mangent pas de pain, encore faut-il lui donner un contenu car le socialisme est synonyme d’inefficacité économique et de restriction des libertés.
    Le mouvement communiste ne s’est pas remis de l’effondrement de l’URSS. Contrairement à ce que laisse sous-entendre le texte son effondrement n’est pas du à son système de planification. C’est une analyse très superficielle des choses.
    Le socialisme s’est développé dans des pays dont le mode de production capitaliste n’était pas le mode de production dominant, dans des pays qui il y a peu n’avait jamais connu la lutte de classes puisque le mode de production dominant était celui d’une société tributaire.
    Je renvoie aux articles de J Chesneaux, M Godilier, F Tokei, Ch Parain, A Bibicou parus dans la Pensée (1964-N°114, 1965 N° 122, 1966 N° 127 N°129, 1967 N°132, 1968 N°138)
    Staline cet anti-léniniste avec sa conception dogmatique du marxisme a liquidé la NEP et géré l’URSS comme l’avait fait Ivan IV avec la Russie et réduit le marxisme à de la scolastique. On ne viole pas l’Histoire. La propriété privée des moyens de production et le marché ont constitué les bases du développement de l’Humanité. C’est le marché qui en comparant les marchandises et services suivant leurs valeurs d’usage et leurs coûts de production est à la base de l’évolution des forces productives. En URSS il n’y avait pas de marché. La qualité des produits importait peu. La production était uniquement envisagée d’un point de vue quantitatif. La stagnation apparaît quand la part du travail de conception prend une place de plus en déterminante dans la production. L’URSS n’était plus en capacité de produire suffisamment de valeur pour assurer son développement, sa défense et la reproduction de la force de travail.
    Les régions du monde qui sont restées au mode de production tributaire se sont très peu développées. Sortie du socialisme de la frugalité en 1978, la Chine connait un développement sans précédent grâce à un développement capitaliste. Il n’est reste pas moins que c’est un pays socialiste car l’État à la main sur le système bancaire et financier et les capitalistes sont sous le contrôle de l’État, ou plus exactement du Parti. En Chine comme en URSS il y a confusion entre l’État et le Parti. Dans ces pays qui n’ont pas pratiquement pas connu la lutte de classes, l’individu est soumis à l’État. Donc assurer son avenir professionnel implique d’adhérer au Parti. Le Parti c’est synonyme de conformisme. Nous sommes aux antipodes du marxisme vivant.
    Concernant le PCF, le marxisme vivant se doit de comprendre pourquoi il ne représente plus que 2% du corps électoral alors qu’il a tangenté les 30% dans les années 1950. Pourquoi ses liens si forts avec le salariat n’ont cessé de se distendre pour disparaître.
    Tant que le Parti ne évacuera ces deux questions centrales, le « marxisme vivant » restera de l’incantatoire !

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