Financement de l’économie :
se libérer de la « capitalisation »

L’histoire contemporaine a abondamment prouvé que toute politique de progrès social dans un pays donné se heurte à une violente opposition des marchés financiers et des forces du capital. Comment immuniser l’économie contre ces pressions ? Pour réfléchir à ce problème, le financement de la Sécurité sociale par répartition, plutôt que par capitalisation, peut offrir une analogie porteuse d’enseignements.

La dernière mesure significative de progrès social en France date de 2002. Il s’agissait de la généralisation à l’ensemble des entreprises des lois Aubry de 1998 instaurant les 35 heures, qui ne concernaient alors que les entreprises de plus de 20 salariés. Pourtant, même ce dispositif, très coûteux pour les finances publiques, a entraîné de nombreux effets pervers du fait qu’il n’était pas assorti d’un soutien à la création d’emplois.

Depuis, n’avons connu que des atteintes portées à la protection sociale, telles que des réductions de cotisations pour les employeurs ou la défiscalisation des heures supplémentaires.

Pourtant, un gouvernement qui œuvre pour les travailleurs devra proposer de nouvelles mesures pour augmenter les salaires, les pensions et les minima sociaux, pour leur permettre d’être en meilleure santé, d’être plus heureux dans leur activité, de trouver un meilleur équilibre avec leurs activités non professionnelles et de participer à d’autres activités sociales.

Les mesures sociales, comme celles proposées dans le programme du PCF pour les législatives de 2024, proposent de réparer et de développer les services publics à la hauteur des immenses besoins, avec une embauche massive de fonctionnaires. Ces mesures nécessiteraient des investissements initiaux et un financement reposant sur une nouvelle dynamique de création de richesses, à laquelle les entreprises seraient incitées par des mesures fiscales et par une nouvelle sélectivité du crédit bancaire. Parmi ces mesures, la nationalisation d’un pôle public bancaire pour poursuivre l’action de la Caisse des dépôts et consignation dans le financement de projets de développement des services élaborés, décidés, réalisés et contrôlés par la population.

Ces choix au service des travailleurs et des citoyens mettent clairement en cause la logique capitaliste et seraient donc vivement critiquées et combattues par les forces du capital – capitalistes, marchés financiers, organisations propageant l’idéologie néolibérale…

Par conséquent, il est naturel d’envisager les pressions que pourraient exercer les détenteurs de capitaux et les intermédiaires des marchés financiers pour empêcher l’entrée en vigueur de telles mesures et fragiliser leurs mises en œuvre.

On s’est donc demandé quelles pressions pourraient exercer les marchés financiers sur les décisions politiques, sur le système économique, sur l’État et sur le niveau de vie des citoyens pour les dissuader de mettre en place des mesures sociales. Ce faisant, il est logique d’étudier pour chaque classe d’acteurs économiques l’exposition de leurs actifs et de leurs conditions de vie aux pressions des marchés.

Comment les marchés financiers affectent les différents agents économiques

L’étude des données disponibles suggère que l’impact direct des conditions qui prévalent sur les marchés financiers est négligeable sur la richesse et les revenus des ménages (sauf les ultrariches), maximal sur l’État, les grandes entreprises cotées et les banques, et indirect sur les PME, via le coût et les conditions d’accès aux crédit bancaires.

Ainsi par exemple, en France, 34 % seulement des ménages détiennent des produits financiers en direct, 27 % de façon indirecte via leur assurance vie ou épargne salariale et 40 % aucun (Source : AMF Household Savings Newsletter – No. 64 – December 2025).

Toutefois, l’essentiel est que les marchés financiers, en réduisant l’offre de fonds et en faisant monter brutalement les taux d’intérêt, ont le pouvoir de bloquer tous les circuits de financement et, ce faisant, de paralyser toute l’activité économique avec des conséquences potentiellement dévastatrices pour l’emploi, les salaires, les services publics.

La capacité de résistance d’une économie à ces pressions dépend, en grande partie de la façon dont fonctionne son système de financement. Pour illustrer la nature du problème, un examen des modalités possibles de financement de la Sécurité sociale peut fournir de premiers enseignements, dont certains aspects peuvent s’appliquer à l’ensemble de l’économie.

Un révélateur : répartition ou capitalisation pour le financement de la Sécurité Sociale ?

La Sécurité sociale en France fonctionne par répartition. Cela signifie qu’il s’agit d’un système de prélèvements et de transferts dans lequel les cotisations prélevées auprès des actifs d’aujourd’hui servent à financer les prestations versées aux bénéficiaires d’aujourd’hui. Dans ce cas, il n’y a pas d’accumulation de capital financier.

On oppose au système par répartition le système par capitalisation dans lequel un individu ou un groupe épargne pour anticiper des dépenses futures, en premier lieu son revenu futur à la retraite. Comme cet argent est stocké, il est en général échangé contre des titres financiers. C’est le cas lorsqu’il sert à constituer des portefeuilles d’actions ou d’obligations, ou lorsqu’il est placé en SICAV ou en contrats d’assurance-vie, eux-mêmes placés en titres financiers. La capitalisation exige que la valeur de cette épargne croisse au moins du taux d’inflation pour que l’épargnant puisse en retirer le même pouvoir d’achat dans le futur, hormis pour l’investissement ou pour des réserves temporaires.

Au contraire, un système économique fondé sur la répartition ne crée pas d’accumulation de capitaux, sauf sous forme de réserves de trésorerie.

Il n’a pas tendance à accroître les inégalités car est plus difficile de convertir une partie des cotisations en actifs financiers puisqu’il fonctionne en flux tendu. Il ne peut être mis en place qu’à l’échelle d’une société entière.

En outre, puisque les marchés financiers ne sont pas acteurs du système par répartition, tant que celui-ci n’est pas déficitaire, ils ne peuvent pas faire pression sur les valorisations. Par exemple, si les pensions sont capitalisées, les ménages sont soumis aux fluctuations de marché.

Au contraire, dans le cas de la répartition, le système est principalement sensible au nombre de travailleurs à l’échelle du pays qui, pour une productivité moyenne du travail donnée, détermine la base sur laquelle peuvent être prélevées des cotisations, mais il ne dépend pas de la situation de chaque secteur ou de chaque entreprise. Par conséquent, hormis lors de gros chocs économiques pendant lequel le la population en emploi diminue, la quantité de recettes est à peu près constante dans le temps.

Lors de l’étude, il est apparu que le système de protection sociale français est plutôt solide face aux pressions de capitalisation. Malgré le credo libéral qui cherche à s’imposer depuis les années 90 et qui se répand en exploitant la méfiance des citoyens entre eux et à l’égard du collectif – augmentation du nombre d’établissements d’éducation privés, augmentation du ticket modérateur et par suite de l’importance des mutuelles dans la santé, des plans de retraite par capitalisation, etc. – on constate que le système de services publics et de protection sociale français a longtemps résisté à cette pression.

Pourtant, la tendance actuelle pousse vers la capitalisation dont on voit les symptômes : l’affaiblissement de la répartition par la réduction de ces recettes. En effet, toutes les mesures qui visent à réduire les prélèvements sur les profits affaiblit la croyance dans le système collectif de la Sécurité sociale, abîme les services publics et augmente le mécontentement.

En généralisant ce raisonnement à l’ensemble de l’économie, on peut montrer qu’un système qui ne repose pas sur l’accumulation de capitaux sous la forme d’actifs financiers est moins vulnérable aux pressions des marchés financiers. En outre, il a plus d’utilité économique. Il favorise davantage les politiques de stimulation de la demande effective (la consommation et l’investissement publics et privés) et peut rendre l’offre plus efficace si la priorité est donnée au développement de l’emploi et des capacités humaines plutôt qu’à l’épuisement des sources de la richesse : le travail humain et la nature.

Une analogie avec le financement de l’économie dans son ensemble

En matière de financement de l’économie, l’opposition entre financement par les marchés de titres et financement par le crédit présente, jusqu’à un certain point, une analogie avec l’opposition entre capitalisation et répartition.

Les marchés financiers fonctionnent en effet par « capitalisation ». Les titres de propriété (actions) ou de créance (obligations, titres de créance négociables à court ou à moyen terme) représentent une quantité d’argent accumulée sous forme de capital, qui exige d’être affectée aux placements les plus rentables. En effet, la capitalisation repose sur la compétition entre les investisseurs pour maximiser leur profit au détriment des autres. Le capital accumulé en titres financiers n’est donc pas, en général, dirigé en vue de répondre aux besoins de la société puisqu’il ne fait qu’accumuler là où il y a des richesses et de la liquidité, le seul but étant d’en tirer le plus haut taux de profit. Au contraire, le système par répartition, ne cherchant pas l’accumulation, n’exige pas ces taux de rendements pour subsister.

En l’absence d’une telle accumulation de capital, c’est la monnaie créée par les opérations de crédit du système bancaire qui fournit les avances de fonds nécessaires au développement économique (investissements matériels, embauches, dépenses de formation et de recherche…), sans qu’il soit besoin d’épargne préalable.

Les dépôts placés dans le système bancaire n’exigent pas de rémunération (en-dehors des intérêts qui peuvent dans certains cas être servis aux déposants). Cela donne à ce mode de financement la possibilité d’affecter les crédits selon d’autres critères que la rentabilité du capital – par exemple d’obéir à des critères tels que la maximisation de la valeur ajoutée disponible pour la population du territoire où agit la banque concernée, sans exiger l’accumulation préalable du capital financier et en économisant autant que possible les dépenses d’investissement matériel.

Il ne s’agit toutefois pas d’un système de « répartition » puisque les banques ne sont pas de simples intermédiaires qui se contenteraient de canaliser des dépôts vers des crédits. C’est l’inverse : leurs crédits créent les dépôts qu’elles collectent ensuite. C’est ce qui donne aux banques une fonction tout à fait spéciale dans l’économie, et un très grand pouvoir sur toutes les décisions économiques.

La réorientation du crédit bancaire est donc le vrai antidote à la « capitalisation » au sens large puisqu’il ne nécessite pas d’épargne préalable, toujours susceptible d’être transformée en capital. Mais pour que le crédit joue ce rôle, il faut qu’il soit ciblé sur la création efficace de valeur ajoutée : emploi, formation, recherche. Donc, au lieu d’alimenter la finance de marché (titrisation, private equity, private credit, LBO…) il irait prioritairement aux projets porteurs de développement de l’emploi, de qualification des travailleurs et, ainsi, de la création de valeur ajoutée par une transformation écologique des productions. Il y a différents leviers pour obtenir ce résultat. Les plus importants sont une nouvelle sélectivité de la politique monétaire et l’action d’un pôle financier public. Pour ce qui concerne les dépenses publiques, nous proposons de faire appel à la création monétaire des banques centrales via un fonds de développement des services publics.

L’intérêt d’un système de crédit échappant aux critères de rentabilité capitalistes a donc des points communs avec les avantages du financement par répartition de la Sécurité Sociale : permettre à tous les citoyens de bénéficier d’un niveau de vie minimum pour maximiser les interactions entre les personnes et ne pas créer des poches inutilisées de ressources.

Il est également nécessaire à une politique de soutien de la demande, alors que l’argent immobilisé dans des titres financiers freine, au contraire, la consommation et l’investissement.

Son problème est de reposer sur la confiance des citoyens à l’égard des banques (donc de la banque centrale et de l’État qui, en dernière instance, garantissent la solvabilité du système bancaire pris dans son ensemble), et des citoyens entre eux. Par opposition à la capitalisation qui repose sur l’individualisme.

On peut aller plus loin. Libérer l’économie de la nécessité d’accumuler du capital financier et de rentabiliser ce capital en captant une part croissante des richesses créées contribue à répondre à une tendance structurelle du capitalisme, celle de connaître des crises récurrentes. En effet, lorsque le taux de profit moyen est systématiquement supérieur au taux moyen de croissance mondial, les profits accumulés augmentent la masse de capital à rentabiliser plus vite que la masse de richesse qui peut être accaparée sous forme de profits. On dit qu’il y a alors suraccumulation de capital : il y a du capital « en trop » par rapport à ce qui peut être rentabilisé. Pour maintenir son taux de profit, la fraction dominante du capital, impose une « dévalorisation » de ce capital en trop, c’est-à-dire qu’il doit être détruit (des entreprises sont mise en faillite et disparaissent) ou, au moins, contraint de fonctionner sans réclamer de profit. C’est l’origine des crises qui scandent l’histoires du capitalisme.

Pour faire disparaître les fléaux – chômage, pauvreté, affaiblissement des services publics – qui accompagnent ces crises, une nouvelle orientation du crédit peut être un levier décisif. Conjointement avec la mise en œuvre de nouveaux critères de gestion des entreprises et avec un développement tout à fait nouveau des services publics, il fait partie du processus révolutionnaire qui permettrait de passer du capitalisme à un mode de production où, grâce à une sécurité de l’emploi et de la formation, la force de travail humaine ne serait plus traitée comme une marchandise servant à rapporter du profit.

Une gestion de l’épargne au service de l’intérêt général, complément souhaitable
du financement de l’économie par le crédit

Même dans un système économique échappant à l’accumulation du capital, les ménages doivent épargner en vue de dépenses futures (logement, grosses dépenses de consommation…). Ils doivent pouvoir le faire selon leurs propres choix – c’est leur liberté individuelle – mais il faut que cette épargne soit utilisée efficacement. Ainsi, le taux de rendement de l’épargne (le taux d’intérêt servi aux épargnants) serait proche du taux de croissance.

Pour ce faire, il ne s’agit pas de choisir les projets en fonction de la rentabilité sous-jacente des titres et de leur liquidité, comme le font les marchés financiers (ce qui conduit surtout à une concentration des capitaux au profit de quelques multinationales et groupes financiers).

Il faut donc des organismes qui financent les projets – dont les projets locaux non pris en compte par les marchés financiers – en mutualisant l’épargne. C’est ce qui justifie de redonner une place importante à des circuits de financement ne passant pas par des placements sur le marché financier, à l’exemple des livrets A et autres produits d’épargne réglementés.

En conclusion, les systèmes qui réduisent l’accumulation permettent de réduire l’exposition aux marchés financiers, sont plus robustes à la captation par les capitalistes particuliers ; et maximisent les ressources disponibles pour la consommation et les services publics en homogénéisant la contribution de tous les citoyens. Le développement de l’emploi, de la formation des travailleurs, et donc de l’efficacité de l’économie, est la base de ce cercle vertueux et, en particulier, de la capacité de l’État, des entreprises et des banques à collecter des ressources en se libérant progressivement de leur dépendance envers les marchés financiers.