Évelyne Ternant
Toute la filière automobile est dans la tourmente et le patronat des sous-traitants comme ceux des grands groupes s’efforcent d’entraîner les salariés dans une union sacrée derrière le capital.
Ce sont des entreprises qui ne font pas la une de l’actualité : elles font partie de la catégorie mal nommée des « PME », car le critère de taille (moins de 250 salariés) qui les définit ne dit rien du statut économique déterminant qu’est leur rapport au grand capital : sous-traitantes en produits semi-finis sans marque, elles sont peu connues au-delà de des salarié.es et de leurs puissants donneurs d’ordres ; elles sont peu visibles médiatiquement, d’autant plus qu’elles sont souvent installées dans des villes de moyenne et petite taille ou des zones rurales. Elles se présentent souvent comme des entreprises « familiales », mais ne le sont plus vraiment, même lorsque la famille du fondateur se trouve encore aux manettes, car au fil de leur extension, souvent par croissance externe, est entré au capital un « partenaire financier », qui n’est autre qu’un grand groupe industriel ou un fonds d’investissement.
Une désindustrialisation à bas bruit est en train de ravager ce tissu industriel qui maille encore fortement le territoire national.
L’exemple qui suit, pris en Franche -Comté, à Besançon, est l’archétype de ce qui passe dans nombre de lieux, et devrait nous inciter à construire une riposte à la hauteur du danger, tant sur la construction d’une conscience de classe solide que sur la puissance de la résistance.
L’entreprise Bourgeois ou l’ impasse de la collaboration de classes
Quand une direction d’entreprise, pas spécialement connue pour son empathie sociale, appelle les salariés à débrayer – sans amputation du salaire – pour défendre le site et ses 450 emplois « menacés », que cette action se déploie au même moment dans plusieurs villes européennes en réponse à l’appel d’un syndicat patronal européen – la Fédération Européenne des industriels de construction de moteurs électriques (ESN) –voilà qui mérite examen !
Encadré 1
L’entreprise Bourgeois à Besançon
Fondée en 1929 par la famille Bourgeois : fabrication mécanique, quelques salarié.es
1975 : premiers marchés à l’exportation
1989 : acquisition de deux filiales (Doubs et Suisse)
1990 : entrée dans le capital du sidérurgiste Arbed (Belgique) qui deviendra Arcelor Mittal en 2006
1998 : création d’une filiale en Chine
2014 : création d’une filiale au Mexique
2021 : Participation majoritaire dans le refendeur Capinox
2022 : création d’une nouvelle filiale en Chine
Activités
-outillage et découpage de haute précision ;
-troisième producteur mondial de rotors et stators destinés à la production des moteurs électriques ;
-fournisseur de pièces pour l’éolien, les volets roulants, les data centers et l’automobile (60 % de son activité, dont Renault, Stellantis et Daimler).
Situation actuelle
2019 : investissement de 20 millions d’euros sur le site de Besançon, pour la production de rotors et stators magnétiques liés à la motorisation électrique.
2026 : baisse de la production de 10 % (la première fois depuis 40 ans). Mise en d’activité partielle longue durée (APLD des services projets, méthodes et outillage.
Dégradation de la situation financière, du fait de l’étau entre une dette accrue et une rétractation de l’activité, sans risque cependant sur la viabilité de l’entreprise du fait de la forte rentabilité des filiales chinoises et mexicaine.
Ce patronat de la sous-traitance automobile électrique veut mobiliser les salariés pour exiger de l’Union Européenne une protection douanière de leurs produits face à la concurrence chinoise, avec la menace clairement énoncée par le patron de l’entreprise[1] : « si aujourd’hui, nous, nos produits, c’est à dire les rotors stators, les circuits magnétiques, ne sont pas protégés, nous perdrons leur manufacturing et leur production ici à Besançon, dans notre usine centenaire… Si dans les deux ans qui viennent, rien n’est protégé sur l’industrie aval transformatrice d’acier, c’est des pans entiers de ses programmes et de ses fabrications qui seront transférés en Chine et ne reviendront pas ».
Cette prédiction patronale, qui pourrait devenir effectivement autoréalisatrice – d’autant plus qu’elle est peut-être l’autojustification par avance d’une décision déjà prise ! se fonde sur une politique commerciale de l’Union Européenne qui manque de cohérence, en raison des contradictions d’intérêts au sein de la filière automobile.
Ce patronat de la sous-traitance automobile cherche visiblement à enrôler les salarié.es en soldats d’infanterie pour accroître la pression sur l’Union Européenne et en obtenir rapidement cette protection douanière demandée vis-à-vis de « LA Chine », manière aussi, en focalisant leur attention sur ce sujet, d’occulter les causes profondes des menaces sur cette industrie.
La politique commerciale européenne pourrait-elle en effet, et à elle seule, sauver l’industrie automobile ? N’y a-t-il pas, dans le diagnostic patronal, quelque hypocrisie à dénoncer LA Chine, en oubliant la responsabilité des multinationales dans l’organisation de cette concurrence, au moyen de stratégies systématiques de délocalisations auxquelles les sous-traitants ont eux-mêmes pris part ? L’incapacité des politiques néo-libérales à coordonner et planifier une mutation technologique telle que la motorisation électrique n’apporte -t-elle pas également sa pierre à la situation chaotique de la filière automobile ?
Le premier enjeu pour les salariés est de ne pas se laisser enfermer dans l’explication et la communication univoques du patronat : c’est à cette condition, et seulement à celle-là, qu’ils pourront déterminer les axes de leur combat pour une défense efficace des activités industrielles et de leur emploi.
La politique commerciale européenne prise dans l’étau des contradictions capitalistes
Après des décennies d’adhésion fanatique au libre-échange, la Commission européenne a mis en place deux modalités conjointes d’intervention pour limiter les importations de certains produits et protéger leur production en Europe :
1- le Mécanisme d’Ajustement Carbone à la Frontière (MACF), qui taxe à l’entrée les matières brutes (acier, ciment) ne répondant pas aux normes environnementales exigées dans l’UE ;
2- très récemment, un règlement sur l’accélération industrielle, dit « Industrial Accelerator Act (IAA) » entrant en vigueur le 1er juillet 2026 , qui surtaxe plus particulièrement les importations chinoises, dont l’acier, qui est à moitié prix de l’acier européen.
Selon les sous-traitants européens, notamment dans l’automobile, en taxant les matières premières sans toucher aux produits transformés, l’UE ouvre une nouvelle brèche aux importations, une crainte certainement justifiée, tant Renault et Stellantis ont mis en place depuis des années une mise en concurrence impitoyable des sous-traitants à l’échelle mondiale. Ils ne se priveront évidemment pas de « se ruer sur la Chine et acheter pour 40 % moins cher des produits manufacturés dans des conditions de concurrence déloyale et de règles environnementales qui ne sont pas les nôtres » prédit le patron de Bourgeois[2] : bien évidemment, puisque c’est ce qu’ils font depuis 20 ans !
La politique commerciale de l’UE est donc coincée dans des contradictions d’intérêts au sein de la filière de transformation de l’acier : les sidérurgistes veulent être protégés par les droits de douane, contre un acier chinois 50 % moins cher ; les transformateurs comme Bourgeois s’approvisionnent an acier chinois – quitte à couler la sidérurgie européenne ; ils réalisent une partie de leur marge grâce à ce coût très bas et veulent que leurs produits soient protégés à leur tour par des taxes ; les constructeurs automobiles donneurs d’ordre sont plus favorables au libre-échange des marchandises et à la « libre » circulation des capitaux, qui leur ont permis de délocaliser des unités de production dans les pays à bas coûts sociaux et fiscaux, de réimporter sans droits de douane les voitures en Europe, d’exiger des sous-traitants des efforts de productivité et des baisses de prix incessantes, en les poussant à délocaliser à leur tour et en éliminant ceux qui ne pouvaient pas suivre : pourront-ils néanmoins poursuivre sans encombre le démantèlement de la filière automobile française et européenne, face aux résistances qui se manifestent ?
Cette décision européenne « au milieu du gué » sur les taxes à l’entrée montre que l’arbitrage définitif sur l’ensemble de la filière n’a pas encore été réalisé. D’où la pression des sous-traitants, qui refusent d’être sacrifiés sur l’autel des intérêts des sidérurgistes d’un côté, des constructeurs automobiles de l’autre.
Les stratégies des multinationales hors du diagnostic patronal sur la crise
Le patronat de la sous-traitance cherche visiblement à envoyer les salariés au front d’une lutte commune contre une décision européenne évidemment discutable, parce qu’elle les fragilise du fait que les multinationales donneurs d’ordre feront jouer sans état d’âme la concurrence « chinoise » qu’ils ont organisée et dont ils profitent ; les multinationales industrielles à base française plus que d’autres d’ailleurs[3], puisque l’emploi à l’étranger y représente près de 60 % des effectifs -contre 40 % en Allemagne-, avec une mention toute particulière pour la filière automobile qui s’illustre par l’importance de ses implantations chinoises.
Encadré 2
Le tropisme chinois des constructeurs Renault et Stellantis
Renault est devenu le troisième producteur en Chine de voitures électriques par l’entremise du groupe chinois Geely auquel il est associé. Même la Twingo électrique « à prix accessible » assemblée à Cléon (France), sur laquelle le groupe communique abondamment pour témoigner de son « patriotisme économique » est conçue dans un centre d’ingénierie à Shangaï et incorpore 46 % de composants chinois. « C’est un secret de polichinelle, les voitures Renault sont de plus en plus chinoises », affirmait récemment un article du Monde*. L’évolution est la même pour Stellantis, dans son partenariat avec le chinois Leapmotor pour les véhicules électriques. Tous les équipementiers de l’industrie automobile de rang 1 sont présents en Chine. Beaucoup de spécialistes de l’industrie automobile estiment d’ailleurs que le retard technologique des Européens est tel qu’il faut désormais s’appuyer sur l’avance des Chinois.
* https ://www.lemonde.fr/economie/article/2026/02/28/renault-ne-peut-plus-se-passer-des-chinois_6668684_3234.html
Mais de cette responsabilité des donneurs d’ordre, il n’est pas question dans le diagnostic officiel des sous-traitants sur leurs difficultés, même si, entre les lignes, on peut déceler dans les propos du patron de Bourgeois une certaine amertume sur le caractère implacable des rapports de force économiques[4] : « c’est une frustration extrême de constater aujourd’hui que finalement tous nos efforts de productivité aujourd’hui sont vains, et qu’aujourd’hui la seule parade possible pour protéger notre profession ce n’est plus de la productivité interne, ce n’est plus nos plans d’action d’amélioration, c’est de la réglementation ».
Une façon de reconnaître l’énorme pression exercée par les donneurs d’ordre sur la productivité et les prix des sous-traitants, sans garantie de conserver les marchés !
Mais, comme nombre d’autres sous-traitants, Bourgeois n’est pas au-dessus de tout soupçon, puisqu’il a lui-même installé, bien avant les taxes européennes sur l’acier, deux sites en Chine, un au Mexique, et pas seulement pour les marchés locaux, puisqu’ils équipent en partie des moteurs produits à l’extérieur et réimportés en Europe. Autrement dit, l’entreprise Bourgeois agite la menace d’intensifier SA concurrence chinoise à SES activités bisontines !
Personne ne nie le besoin de certaines protections aux frontières pour que soient respectées les normes sociales et environnementales européennes, et puisque la demi-mesure sur l’acier fragilise les produits transformés, ils doivent bénéficier eux aussi, comme l’acier, de mesures de sauvegarde équivalentes.
Mais le combat des salariés pour la sauvegarde de l’emploi et du site ne saurait s’en tenir à cette revendication, car une telle protection ne garantirait nullement, à elle, seule la préservation d’une industrie minée par la recherche de rentabilité des entreprises dominantes.
La question centrale est donc comment agir sur les stratégies des entreprises, à commencer par les constructeurs automobiles, pour développer l’emploi et les activités localement. Là s’arrête la communauté de destin et de combat dont le patronat voudrait bien convaincre les travailleuses et travailleurs.
Une conscience de classe d’autant plus nécessaire qu’à y regarder de plus près, à l’instar de nombre de PME disposant de plusieurs sites, l’entreprise Bourgeois n’est plus vraiment la PME historique familiale vantée par la presse locale et ancrée dans les représentations sociales.
Une « PME familiale » qui n’est plus vraiment PME… ni exclusivement familiale !
Si la famille Bourgeois reste très présente dans l’organigramme, l’entreprise a pour actionnaire, certes minoritaire mais forcément influent, Arcelor Mittal représenté largement au conseil d’administration ! Arcelor Mittal, celui-là même qui a la main sur les deux tiers de l’industrie sidérurgique française, en passe d’achever sa destruction avec le projet de supprimer 600 emplois et de fermer deux hauts fourneaux à Dunkerque. Malgré une aide publique considérable, le groupe refuse de réaliser les investissements de décarbonation. C’est en fait le territoire européen dans son ensemble qu’il abandonne aujourd’hui pour concentrer ses production en Inde et au Brésil, où les normes environnementales sont plus faibles. Au point que les forces de gauche et les syndicats ont demandé la nationalisation des actifs français d’Arcelor, refusée catégoriquement par le gouvernement Macron.
Comment croire que ce « partenaire » de la famille Bourgeois, prédateur sans scrupule de la sidérurgie européenne par exigence de rentabilité, soit très motivé pour préserver l’avenir du site bisontin ?
L’incapacité des politiques néolibérales à organiser les transitions technologiques
L’autre angle mort des explications officielles sur les difficultés de Bourgeois vient du silence sur l’incohérence et le caractère chaotique des politiques publiques concernant la transition du moteur thermique au moteur électrique. Il y eut d’abord une décision politique européenne brutale d’interdiction de produire des moteurs thermiques en 2035, éliminant même les moteurs hybrides, sans se soucier d’un quelconque accompagnement pour sécuriser les emplois et les activités de la filière. Un effet d’aubaine saisi par les constructeurs, qui en ont pris prétexte pour accélérer leurs délocalisations hors d’Europe. Côté demande, les aides à l’achat de voitures électriques en France ont varié au gré des budgets, faisant perdre de la visibilité et de la crédibilité à la transition. Le résultat ? Bourgeois, 3ème acteur mondial dans son secteur de production, après avoir investi 20 millions d’euros en 2019 sur son site historique de Besançon pour suivre la demande en rotors et stators magnétiques liés à la motorisation électrique, a vu ses projets de mobilité électrique baisser de 50 % par rapport aux prévisions ! Et il est loin d’être un cas isolé.
La logique du capital, avec ses exigences de rentabilité immédiate, avec le soutien des politiques néo-libérales, social-libérales ou social-démocrates qui se refusent à agir sur les stratégies d’entreprises, s’avère incapable de réaliser une mutation technologique sans a coups et sans destructions d’activités et d’emploi. Le financement public des entreprises sans critères d’emplois et écologiques, le refus de toute pression sur le système bancaire pour assurer les financements à des conditions compatibles avec le temps long de la mutation, la croyance fanatique dans les vertus du marché et le déni de toute efficacité sociale à la régulation publique, ces politiques-là, mises en œuvre depuis plusieurs décennies, donnent la preuve évidente de leur incohérence et sont en échec, ce qui n’empêche nullement les thuriféraires de la dérèglementation de poursuivre dans cette voie désastreuse.
En somme, le caractère chaotique des politiques publiques, provoquant de l’incertitude et des interrogations sur l’objectif du « tout électrique pour l’automobile », les incompréhensions sur l’élimination de la motorisation hybride, les doutes des automobilistes face à l’insuffisance des bornes de recharge et à la variabilité des incitations financières, c’est cet ensemble d’incohérences qui a déprimé la demande de véhicules électriques.
Le choc pétrolier actuel provoqué par la guerre des États-Unis à l’Iran va à l’évidence relancer la demande de véhicules électriques : mais avec combien de destructions industrielles d’ici là ?
Le combat des salarié.e.s n’est pas celui du patronat
Les salarié.es ne doivent pas se laisser abuser par un récit patronal qui occulte les causes premières des menaces sur l’avenir de leur entreprise, ni oublier la divergence d’intérêt qui les sépare des actionnaires, lesquels préféreront toujours optimiser la rentabilité de leur capital plutôt que préserver l’emploi et les activités locales. Si l’appel patronal à une protection européenne renforcée peut effectivement être partagé, la défense de l’emploi industriel local par les salarié.e.s, la population locale, et les élu.e.s passe par la résistance aux stratégies patronales de délocalisations, la mise en cause de la politique nationale sur la transition écologique, et le soutien à des propositions de transformations structurelles grâce auxquelles les critères d’efficacité sociale primeront enfin sur ceux de la rentabilité privée.
Les axes d’une riposte de classe pour défendre l’emploi et les activités
La riposte à l’urgence de la désindustrialisation exige de combiner des mesures immédiates pour bloquer les suppressions d’emplois et de sites, des leviers d’intervention sur les gestions des entreprises structurantes de la filière, et des propositions pour une politique cohérente de transition écologique.
Des mesures immédiates pour stopper les destructions
Reprenons le cas de l’entreprise Bourgeois. Le carnet de commandes pour la motorisation électrique s’effondrant, l’entreprise a mis en chômage partiel une partie de l’effectif (APLD ou Activité Partielle de Longue Durée), ce qui réduit le revenu des salarié.es de 30 %, dans une période de relance de l’inflation très pénalisante pour le pouvoir d’achat, tout en étant une dépense publique « passive «.
Une remarque au passage : puisque, selon les dires mêmes du patron de l’entreprise Raymond-Nicolas Bourgeois, les usines chinoises et mexicaines « superforment »[5], il était sans doute possible de transférer leurs surplus d’activités sur le site bisontin pour compenser sa baisse de commandes, et sans doute les pouvoirs publics n’ont-ils exercé aucune pression en ce sens ![6] Mais au moins, le dispositif d’APLD pourrait être utilisé pour imposer des contreparties garantissant le maintien de l’emploi et améliorant sa qualification.
La bataille politique pour des mesures immédiates efficaces face aux risques de destructions d’activités et d’emplois devrait, selon nous, porter sur les exigences suivantes :
1-la mise en place de dispositifs de formation avec maintien du salaire
On sait qu’il y a dans le secteur de la métallurgie de gros besoins de formation liés aux transformations technologiques. Accompagnés par la région, des dispositifs de formation pourraient être mis en place pour une partie des salarié.es, à revenu inchangé, le reste du personnel travaillant à temps plein et à salaire complet : il faut multiplier les expérimentations concrètes d’avancées vers l’instauration d’une sécurité d’emploi ou de formation.
2- L’obtention d’un moratoire national sur les licenciements
La saignée actuelle sur l’emploi industriel est telle que le préalable est d’abord de stopper les licenciements, avant d’examiner les solutions pour les empêcher.
C’est la raison pour laquelle le PCF soutient la revendication nationale de « moratoire sur les licenciements » qui permettrait de sauver beaucoup d’emplois, car la plupart des décisions sont prises dans des entreprises viables.
3- La pression sur les banques pour alléger la charge des dettes
Par-delà le cas de l’entreprise Bourgeois, dont la viabilité globale n’est pas menacée, du fait de la forte rentabilité des filiales étrangères, et dont il convient de relativiser la dramaturgie médiatisée, de nombreuses faillites sont prononcées à l’encontre d’entreprises viables et utiles, mais en difficulté temporaire de trésorerie : les pouvoirs publics devraient alors intervenir auprès des banques pour des reports d’annuités d’emprunts, des renégociations de dettes, en offrant le cas échéant des garanties publiques, pour éviter la disparition.
Des pressions efficaces sur les donneurs d’ordre
Des actions sur les stratégies des entreprises structurantes des filières sont une condition incontournable pour stopper la destruction en cours du réseau des sous-traitants. Des leviers efficaces peuvent être mobilisés.
1- Les aides publiques aux entreprises (211 milliards par an selon le rapport du sénateur Fabien Gay) qui, en l’absence d’obligations sur l’emploi et sur l’environnement, loin de contrer la désindustrialisation, l’ont au contraire facilitée. Entre exonérations fiscales et sociales, aides directes aux entreprises (nationales, régionales, ou locales), il y a moyen, à l’instar de ce que font presque tous les États hors d’Europe, d’exiger des donneurs d’ordre un contenu local/national de leurs approvisionnements, en terme quantitatif (pourcentage) et/ou qualitatif sur les productions stratégiques.
2- Une régulation globale des rapports entre donneurs d’ordre et sous-traitants, qui doivent sortir de la loi de la jungle imposée par le plus fort pour aller vers des relations plus équitables. Des chartes de sous-traitance permettraient d’imposer aux donneurs d’ordre des contrats pluriannuels sur les quantités et les prix d’achat aux sous-traitants. Avec un horizon économique stabilisé, ces derniers pourraient réaliser sereinement les adaptations de l’outil de production et des capacités humaines qu’impliquent les révolutions technologiques actuelles.
Une politique publique cohérente de transition énergétique
Le pari du laisser-faire la transition écologique par les entreprises et le marché, sans coordination et sans planification, est en échec : les à-coups du marché et le court-termisme des stratégies font peser un risque de disparition pour des pans entiers de l’industrie nécessaire aux nouvelles technologies, alors que les tensions géopolitiques actuelles au Moyen Orient vont faire remonter la demande de véhicules électriques à brève échéance.
Il y a donc une bataille politique nationale à mener pour un engagement de l’État sur des objectifs planifiés de production française des véhicules électriques, assortis d’un soutien public, sous forme de garanties de prêts et d’aides ponctuelles, le temps que le marché de l’automobile électrique prenne de l’ampleur.
Une telle politique implique :
- de combattre l’économie de guerre pour des raisons humanitaires et économiques, car elle absorbe une masse croissante de fonds publics et privés, au détriment des dépenses nécessaires à la transition écologique.
- de mettre en place des comités de contrôle et de suivi des aides publiques, avec présence des représentants de salariés et des élus, pour que ces aides servent effectivement à développer les activités et l’emploi en France.
- de mobiliser le secteur public bancaire pour un financement à long terme de la mutation technologique, l’aide publique pouvant prendre la forme d’une bonification de taux d’intérêt pour qu’un faible montant d’aide publique démultiplie le montant des prêts aux entreprises accordés par les banques (effet dit « de levier »).
Un enjeu politique majeur pour le capital
En ce moment d’aggravation de la crise systémique du capitalisme, où s’exacerbent les concurrences mondiales et où la France, qui paye à l’évidence le prix d’une certaine désertion du capital, se caractérise néanmoins par une capacité de résistance et de lutte qui demeure exceptionnelle, briser la lutte de classes est un enjeu majeur pour les classes dominantes. Leurs déplorations sur l’état d’esprit d’un peuple de France hostile aux contre-réformes sont exprimées clairement dans un texte publié sous la signature du « Front Economique »[7], qui réunit autour du patron du Medef et d’autres chefs d’entreprises, des penseurs et diffuseurs de l’économie dominante – dont nobélisé Philippe Aghion, et fixe les grandes lignes du programme politique voulu par le capital pour les prochaines années. Prenant appui sur le rapport de Mario Draghiet et son constat alarmiste sur le décrochage européen industriel et technologique, les auteurs donnent raison à la France pour avoir souhaité en Europe plus de politique industrielle et moins de concurrence, mais la tancent vertement pour n’avoir pas mené les fameuses « réformes structurelles » qui auraient fait baisser les dépenses publiques, autrement dit, pour n’avoir pas suffisamment taillé dans les dépenses sociales, à l’instar des réformes sur les retraites, qualifiées d’« édulcorées au gré des compromis […] »[8]. D’où le « contretemps français » par rapport aux voisins européens !
Parmi les blocages du pays face aux réformes figure en bonne place le poids des idées, en particulier « une représentation tenace selon laquelle le monde économique serait l’expression d’une lutte entre les différents acteurs et non de logiques de coopération »[9]. Autrement dit, une représentation en termes de lutte de classe peu propice à la collaboration, qui s’accompagne logiquement d’exigences sociales démesurées : « Dit simplement : la préférence française de l’après-guerre pour une vie de travail courte, une retraite longue, une grande répartition des richesses, et une extension du domaine d’intervention de la puissance publique au motif de protection universelle, correspondait à la fois aux grandes bornes du débat public et aux positions de tous les partis politiques. Mais cet état de fait n’est plus le nôtre : il a basculé».
Non sans contradictions, les classes dirigeantes françaises et européennes, sous la pression des faits, sont en train d’opérer une révision des politiques dans le sens d’une certaine protection commerciale vis-à-vis des puissances extérieures, d’un investissement public massif – financé par les marchés financiers – et d’un engagement sans précédent sur l’économie de guerre. C’est ce que le Front Économique nomme le « nouveau consensus européen », qu’on aurait tort d’assimiler à une rupture avec le néolibéralisme[10], car, est-il bien précisé, il « combine réformes économiques structurelles à l’intérieur des frontières et actions plus résolues vis-à-vis des puissances concurrentes à l’extérieur — que ce soit sur les questions de défense, d’énergie, ou d’indépendance économique »[11]. Réformes que la France est priée de réaliser au plus vite.
Ainsi, l’opération « Union sacrée avec les salarié.es » menée par le patronat Bourgeois et ses confrères européens, pour obtenir une politique commerciale plus protectrice et moins libre-échangiste, s’inscrit-elle parfaitement dans cette nouvelle orientation européenne, soutenue par les instances régulatrices du capital, du MEDEF aux instituts de recherche néolibéraux, afin de limiter une casse industrielle qui pourrait devenir explosive, mais sous condition expresse de renforcer les politiques d’austérité et d’attaquer sans faiblesse les droits sociaux.
Pour y parvenir en France, il est impératif de briser l’idéologie réfractaire à ces régressions que les luttes sociales ont façonnée au cours du temps. Au-delà du cas Bourgeois, le collaboration de classes, pour rallier les salarié.e.s au « nouveau consensus européen » et leur faire accepter de nouvelles régressions fait partie intégrante du projet du capital.
Le soutien et l’animation des batailles concrètes sur le terrain pour l’emploi et la formation, contre le coût du capital, mis en perspective avec le changement de société que porte le projet de Sécurité d’emploi ou de Formation (SEF) sont la riposte de classe dont le parti communiste doit faire plus que jamais une priorité[12].
[1]Propos tenus le 28 avril 2026 par Raymond-Nicolas Bourgeois, directeur général du groupe, devant les salariés et la presse réunis dans la cour de l’entreprise, en présence du préfet et du maire LR de la ville récemment élu, lors du débrayage organisé par le syndicat patronal européen.
[2] Ibidem.
[3] Des acteurs majeurs de la vague néolibérale le reconnaissent : ainsi, Jean Peyrelevade, haut fonctionnaire, ex-banquier (Crédit Lyonnais) et chef d’entreprise, dans un article paru dans les Echos intitulé la France hors les murs, déplore que « nos chefs d’entreprise […] externalisent de plus en plus leur activité au détriment de la valeur ajoutée en France », et se demande « comment les convaincre d’investir dans l’hexagone » !
[4] Ibidem.
[5] Les Echos, 27 avril 2026 : « Mobilité électrique : R.Bourgeois tire la sonnette d’alarme », signé de Monique Clémens.
[6] Au contraire, le préfet du Doubs et le maire LR nouvellement élu de Besançon ont participé physiquement à la manifestation et apporté leur soutien à la dramaturgie sur le risque existentiel qui menacerait l’usine bisontine, organisée par le patron et largement médiatisée.
[7] Voir dans notre numéro 864-865 l’article Le projet politique du capital, alias le « Front économique ».
[8] « Le nouveau consensus européen et le contre temps français », rapport du « Front économique ».
35 recommandations pour en finir avec « le contretemps français »
[9] ibidem
[10] La notion « d’épuisement du modèle néo-libéral » évoquée dans certains textes du PCF ne prend pas suffisamment en compte l’aspect contradictoire des politiques actuelles, moins libérales sur les échanges extérieurs, et plus libérales sur le plan intérieur.
[11] ibidem
[12] Qui d’autre à gauche en effet pour mettre en cause les stratégies du capital ? Sur Bourgeois, la France Insoumise, dans un long communiqué, apporte son soutien aux salariés, mais sans prendre le moindre recul par rapport à l’initiative et à l’argumentaire du patronat. Il évoque comme seule cause « une concurrence internationale destructrice », soutient le principe d’un « protectionnisme solidaire », et « l’extension des droits de douane aux produits importés » de la filière de transformation de l’acier. Il en appelle enfin à l’Etat « pour préserver les emplois, sécuriser l’activité et garantir les savoir-faire ». D’actions sur les stratégies des entreprises, petites et grandes multinationales, comme sur les banques, il n’en est pas question !

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