Denis Durand
Dans un pays habité d’une colère sourde, mêlée jusque-là d’un sentiment d’impuissance,. la mobilisation des lycéens a libéré les énergies. Elle rend possible un réveil de toute la société.
D’un côté, une jeunesse et un peuple qui n’en peuvent plus de l’appauvrissement du pays et de ses services publics. De l’autre, le bras armé du capital, les marchés financiers, qui agitent le chantage à la « dette » en portant les taux d’intérêt payés par l’État à des hauteurs inconnues depuis longtemps.
L’oligarchie financière, dont le quartier général se trouve à Wall Street (Blackrock, JP Morgan, Apollo… et leurs clients aux États-Unis, en France et ailleurs), n’a plus d’autre recours, pour rentabiliser l’énorme capital qu’elle a accumulé, que de piller non seulement les richesses créées par les salariés des multinationales et de leurs sous-traitants, mais aussi les ressources publiques : c’est l’asphyxie budgétaire de l’école et de tous les services publics qui « finance » les dizaines de milliards d’aides aux profits.
Le capital avait pourtant placé à l’Élysée son agent direct, libéré de tout frein idéologique, en la personne d’Emmanuel Macron. Après des années de bras de fer autour des retraites, l’ampleur des mobilisations récentes, malgré répression, provocations et intimidations, signe l’échec de cette stratégie. Mais les forces du capital ne renonceront pas à leur agenda : la crise du capitalisme, la suraccumulation structurelle du capital, ne leur laisse aucun autre choix.
Comment conjurer le péril d’un recours à une violence décuplée pour écraser la protestation ?
On sait depuis vingt ans qu’il ne suffira pas de démasquer les impostures du Rassemblement National, ni de rappeler le rôle de ce courant politique dans l’histoire, de l’affaire Dreyfus au régime de Vichy, de la collaboration à l’OAS.
Faire reculer son emprise sur les esprits exigera de faire apercevoir à nos concitoyennes et concitoyens qu’en réponse à leur colère et à leurs revendications il existe un chemin pour se dégager de l’austérité budgétaire et salariale, et donc pour se libérer de notre dépendance envers les marchés financiers.
Oui, il faut, très vite et durablement, dépenser plus pour l’école, l’hôpital, tous les services publics. C’est vital pour répondre aux urgences sociales et écologiques, et pour ranimer une économie en quasi-récession. Il ne suffira pas de « taxer les riches » pour couvrir ces dépenses, et nous n’avons aucune chance d’obtenir l’argent nécessaire sur les marchés financiers.
La cohérence du projet communiste en actes
Il y a une alternative : que le pôle financier public (en l’occurrence, la Caisse des Dépôts et Consignations) utilise son pouvoir de création monétaire pour doter un fonds d’avances pour les services publics, selon les modalités décrites dans le dossier de ce numéro. L’idée d’un « pôle public bancaire et financier appuyé sur une transformation de la politique monétaire et du crédit afin de réorienter l’argent vers l’emploi, la formation, les services publics, la transition écologique, le nouveau mode de développement », pour citer le 40ème congrès du PCF, a fait son chemin avec le travail de la crise, et elle trouve désormais de nombreux adeptes, jusque chez ceux qui l’ont longtemps combattue ou ignorée.
Toutefois, le débat doit se poursuivre à gauche car, sous peine d’engendrer inflation et déficit extérieur, injecter de l’argent dans l’économie ne suffit pas. Il faut encore qu’il serve à créer des richesses, c’est-à-dire à créer dans toute l’économie des emplois qualifiés et dotés d’équipements matériels et logiciels efficaces. Il faut donc oser venir contester le pouvoir du capital jusqu’en son cœur, le pouvoir sur l’utilisation de l’argent.
Le moteur de cette transformation sera la conquête de pouvoirs d’intervention, d’initiative et de décision des salariés dans l’entreprise. Conjointement, l’exercice de pouvoirs de toute la société sur l’entreprise passera par les nouvelles institutions d’une planification décentralisée et interactive (des conférences locales, régionales, nationale pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions) et par l’usage des leviers fiscaux, politiques (nationalisations) et monétaires (nouveau crédit sélectif) dont peut disposer la puissance publique. Ce sera aussi une façon d’ouvrir la porte à la construction de nouvelles relations entre l’économie française et son environnement européen et international.
Une alternative à l’austérité et à la pente fasciste où elle entraîne le pays a besoin d’un débat productif, parce qu’ouvert et contradictoire, pour convaincre nos concitoyennes et concitoyens que la gauche propose autre chose que de répéter les expériences de redistribution fiscale, respectueuses du pouvoir du capital, qui ont régulièrement échoué depuis cinquante ans. Les échanges que nous publions dans nos colonnes montrent que c’est possible. Misons sur la force du mouvement social pour surmonter blocages, conservatismes et divisions à gauche, sur ce terrain comme sur les autres.

Poster un Commentaire