Retour sur le débat organisé dimanche 13 septembre sur le stand du Doubs à la fête de L’Humanité.
De gauche à droite : David Blaise, Muriel Ternant, Matthieu Guinebert, François Diot
Avec un entrecroisement des approches syndicales et politiques, locales et nationales, cette rencontre aurait mérité la visibilité et l’audience d’un espace plus vaste de débat de la fête, au risque cependant de perdre sa symbolique et sa convivialité dans le stand du Doubs ! La richesse du débat tient aux perspectives de luttes qu’il a tracées, à hauteur des menaces existentielles qui pèsent sur la filière, avec des propositions hors des sentiers battus, à la fois bien en phase avec ce qui se passe en ce moment, et ouvrant des pistes sur les prémices de nouveaux rapports économiques et sociaux émancipés des logiques prédatrices du capital.
Symbolique en effet le lieu du débat, pour François Diot, secrétaire du comité régional PCF de Bourgogne-Franche-Comté, car le Doubs, berceau historique des automobiles Peugeot, concentre aujourd’hui à lui seul 50 % des emplois automobiles de la région de Bourgogne Franche-Comté, elle-même caractérisée par la proportion la plus élevée d’emplois dans l’industrie automobile : 3 % de l’emploi régional pour une moyenne nationale de 1,2 %.
Une industrie sous menace permanente de délocalisation en Bourgogne -Franche-Comté, sous les feux de l’actualité, rappelle François Diot, avec Stellantis qui supprime l’activité d’assemblage de moteurs à Vesoul (190 emplois supprimés), pour prétendument transférer les transférer à Poissy, alors que dans le même temps est annoncé l’arrêt de la fabrication de voitures à Poissy à partir de 2028. Et l’illusion qu’il y aurait à croire « qu’on sacrifiait Vesoul pour sauver Poissy » !
Le rappel de l’ampleur de la désindustrialisation dans le secteur automobile, et de ses responsables est toujours utile face à la pression des idées dominantes sur un « coût du travail » prétendument élevé et des impôts « insupportables » qui expliqueraient le manque de compétitivité structurel en France ! Non, « ce qui assèche les trésoreries des entreprises aujourd’hui ce n’est pas le cout du travail, ni la compétitivité mais bien le coût du capital (dividendes, rachats d’actions… ) » analyse clairement David Blaise, secrétaire général adjoint de la fédération CGT de la métallurgie. Les preuves en sont nombreuses, apportées dans les diverses interventions : une marge opérationnelle globale de Stellantis près de de 12 % entre 2015 et 2023 quand, dans les années 1970, la marge industrielle de Peugeot se situait aux alentours de 5 %, signale Matthieu Guinebert. Comment cela a -t-il été obtenu ?
- par la stratégie « Value over Volume », valeur plutôt que volume qui a conduit les constructeurs à se concentrer sur le haut de gamme. Renault par exemple préfère vendre peu de voitures à 35 000 euros que beaucoup de voitures à 25 000 euros ;
- par des délocalisations massives, qui font que Renault et de Stellantis ensemble, n’ont plus que 90 000 salariés en France… contre 390 000 hors de France, et que la production nationale d’automobiles a été divisée par trois entre 2006 et 2023, rappelle François Diot ;
- par des pressions intenses sur les sous-traitants, sommés par les donneurs d’ordre de réaliser des gains de productivité et baisser leurs prix, soumis à une concurrence mondiale impitoyable sur le mode «tu délocalises ou tu crèves » avec pour résultat : 73 000 emplois supprimés en France chez les équipementiers en 20 ans ; la liquidation quasiment totale du secteur de la fonderie… et un récent rapport de l’INSEE anticipant la destruction de 40 000 emplois supplémentaires chez les équipementiers d’ici 5 ans, estimations données également par François Diot.
Mais l’intérêt majeur du débat est d’avoir esquissé le chemin pour stopper cette trajectoire qui conduit au point de non-retour et « ne plus parler de l’automobile simplement au passé », selon la formule de Matthieu Guinebert, élu régional et maire de Bethoncourt, une commune de plus de 5 000 habitants située au cœur du bassin automobile du pays de Montbéliard.
Pour une nouvelle conditionnalité des aides publiques
Les propositions syndicales et politiques, locales, nationales et européennes, offrent un champ de réflexions et d’actions qui peuvent rassembler largement car il faut, pour David Blaise « construire, région par région, territoire par territoire, une mobilisation à la hauteur des attaques portées contre notre industrie, nos emplois et nos droits. Seul un rapport de force à la hauteur des enjeux pèsera dans les décisions politiques».
Pour tous les intervenants, le conditionnement des aides publiques pour en faire un levier de développement de l’emploi, du développement industriel et de la transition écologique est une ardente obligation, ce qui constitue un terrain de large rassemblement et de luttes concrètes.
Du côté de la CGT, la bataille commence par un renforcement des droits des IRP (Instances Représentatives du Personnel), en particulier un droit de veto sur les stratégies néfastes, pour disposer des pouvoirs de s’opposer aux destructions d’activités et d’emplois du patronat. Le rétablissement des CHSCT est exigé, en renforçant leurs prérogatives, notamment en termes d’enjeux environnementaux (CHSCTE).
Le syndicat se positionne en effet sur des objectifs de production en France, avec la promotion d’un petit véhicule électrique à un prix accessible, produit localement (type Key car au Japon qui représente 40 % du marché national), et le maintien de la production de véhicules à moteurs hybrides, plus adaptés que les véhicules électriques à certains types d’usages.
Enfin, le besoin d’une planification industrielle à l’échelle de la France et de l’Europe s’avère indispensable pour assurer la cohérence être tous les segments d’une filière en mutation technologique majeure, accompagnée d’une loi « pour responsabiliser les donneurs d’ordre vis-à-vis des sous-traitants », et préserver le maillage industriel de la sous-traitance, vital pour nombre de territoires ruraux.
Fort d’une connaissance fine du site industriel historique Peugeot-Sochaux et de son expérience d’élu régional, Matthieu Guinebert a mis dans le débat les modalités selon lesquelles les aides publiques pourraient être allouées avec l’objectif de mettre un coup d’arrêt à la mobilité du capital matériel et immatériel, dont les brevets. Il constate que l’immobilier est de moins en propriété de l’entreprise, et que l’organisation est conçue pour acheminer chaque jour et gérer de façon entièrement automatisée deux millions de pièces dont la production est délocalisée, ce qui « permet au groupe de partir sans que la délocalisation ne coûte rien »[1]. L’élu régional estime que les aides publiques, nationales et régionales, au lieu de financer Stellantis de manière globale, pourraient « pousser sur les sous-projets stratégiques, déterminants pour le maintien de l’activité sur le site »,par exemple les machines-outils « sans lesquelles la production ne pourrait avoir lieu » afin de « fixer le capital sur le territoire ».
Dans le même ordre d’idées, alors que les brevets conçus localement avec la participation fréquente des laboratoires universitaires et des fonds publics circulent et sont souvent affectés à des filiales extérieures pour pomper la valeur locale, « la création d’une banque à brevets régionale, avec obligation d’utilisation sur le territoire, pourrait permettre de fixer de la même manière le capital ».
Des propositions à travailler et affiner, dont l’intérêt réside dans le fait qu’elles concrétisent ce que pourrait devenir une conditionnalité efficace des aides publiques, pour contrecarrer les gestions capitalistes qui foulent aux pied l’intérêt des territoires sur lesquels elles sont implantées.
Une nouvelle industrialisation dans la cohérence globale du projet communiste
L’intervention de Muriel Ternant, membre du CEN, a porté sur ce que signifie et implique, pour le Parti communiste, la bataille pour une nouvelle industrialisation. Partant d’une analyse des causes de la désindustrialisation, elle a montré comment l’engagement vers une nouvelle industrialisation passait par « la cohérence d’un projet global de transformation radicale de l’économie » incluant des axes forts tels que : la baisse du coût du capital ; un nouveau crédit bancaire ; un développement inédit des services publics de recherche, éducation, formation couplés avec la mise en place d’une sécurité d’emploi ou de formation tout au long de la vie ; de nouveaux pouvoirs des salariés dans les entreprises ;une politique d’aides aux entreprises qui incite aux dépenses pour l’emploi et la formation ; des coopérations à l’échelle internationale ; des nationalisations démocratiques des groupes stratégiques.
Avec d’autres mots, elle en appelle à la patience révolutionnaire des petits pas qui peuvent changer le monde en affirmant : « toute expérimentation à un niveau local ou régional, toute avancée arrachée dans les conditions d’aujourd’hui, est utile dans la poursuite du but, dès lors qu’elles s’inscrivent dans le chemin esquissé précédemment. »
A partir des luttes nombreuses dans l’industrie, « souvent dures », donnant « lieu à des solidarités territoriales très fortes », et leurs limites pour instaurer un rapport de force suffisant, elle insiste sur « l’enjeu à développer une intervention politique qui appuie les luttes pour l’industrie de manière offensive, les conforte dans la durée et contribue à rassembler très largement autour d’elles. »
Les pistes à creuser sont d’abord de faire reculer la domination de la rentabilité financière en faisant monter « les exigences d’emploi, de formation », en obtenant « des expérimentations de sécurité d’emploi et de formation ». Il s’agit ensuite de travailler à la convergence et à l’élargissement des luttes par des « campagnes de filières», et enfin de considérer « l’enjeu écologique et démocratique » comme un élément décisif du rassemblement.
La conclusion donne le sens de la visée communiste sur l’industrie : « la nouvelle industrie doit répondre à des besoins définis démocratiquement. Il ne s’agit pas de produire pour produire, mais de produire pour répondre à des besoins définis collectivement. Il s’agit de promouvoir cette perspective de planification démocratique et décentralisée d’une nouvelle industrialisation écologique et sociale, contre la vision étatique délégataire. »
[1] D’un point de vue marxiste, ces modalités sont des moyens de dévalorisation du capital en fonctionnement qui permettent de relever la rentabilité de l’entreprise-centre, en l’occurrence celle des actionnaires de Stellantis.

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