L’innovation thérapeutique et la production de médicaments sont un enjeu pour l’Humanité. Elles ne peuvent rester dans les mains de grands groupes industriels privés

Lise Caron
Chargée de recherche Hors classe - CNRS | autres articles
Gilles Mercier
Chargé de recherche Hors classe - Inserm | autres articles

La disponibilité de nombreux médicaments efficaces à bas prix a largement contribué aux progrès de l’hygiène et de la médecine et permis un allongement de la vie. La nécessité d’innovation continue pour répondre aux besoins de santé bénéficie à l’ensemble de l’économie et est source de croissance.

L’importance du médicament dans la médecine moderne légitime l’intervention publique dans sa production, sa distribution et consommation. La nature des médicaments et les risques liés à leur utilisation nécessitent un contrôle strict de leur accès au marché, de leur qualité et des processus de leur production. En outre, la maîtrise des dépenses de santé nécessite de contrôler l’efficacité de ces médicaments.

Dans les pays de l’OCDE, le financement public et les régimes d’assurance obligatoires jouent un rôle de premier plan dans l’innovation pharmaceutique puisqu’ils assurent la solvabilité de la consommation des produits pharmaceutiques. Compte tenu de son poids dans les dépenses de santé, un volet important des politiques publiques est consacré à la politique du médicament visant à contrôler les prix et privilégier la consommation des médicaments génériques. Ce qui a un impact important sur les stratégies commerciales des entreprises industrielles de la pharmacie.

La fin massive des brevets constitue un manque à gagner pour les bio- pharma qui comptaient compenser ces pertes par la mise sur le marché de nouvelles molécules issues notamment des biotechnologies. Cependant le développement de ces technologies s’est révélé plus long et plus complexe que prévu, ce qui a augmenté les coûts de recherche et développement (R&D) et des mises sur le marché différées.

Les big-pharma ont développé une stratégie d’acquisition de molécules sous brevet par des opérations de fusion/acquisition permettant de réduire leurs dépenses de R&D et d’augmenter leurs taux de profits. Elles ont obtenu en 1994 la renégociation des accords des droits de propriété intellectuelle qui leur ont permis d’étendre le champ d’application de leurs brevets au monde entier, interdisant aux pays les moins développés de continuer à produire les médicaments sous brevets sur leur propre marché à l’exception des licences obligatoires. Cette réglementation internationale des brevets est un élément majeur qui structure le secteur pharmaceutique, conférant des positions de monopoles mondiaux pour les entreprises détentrices de brevets.

L’industrie pharmaceutique, un secteur industriel très profitable grâce aux biotechnologies

Comme toutes les industries à forte activité technologique, l’industrie pharmaceutique est très rentable, les entreprises acquièrent un avantage concurrentiel grâce à l’innovation thérapeutique. Ce qui explique pourquoi l’industrie pharmaceutique incite à renouveler en permanence les médicaments produits et leurs techniques de production. C’est tout l’enjeu de la course aux vaccins anti-Covid.

Cette course à l’innovation permanente fait que l’industrie pharmaceutique est l’industrie qui investit le plus en R&D, y allouant près de 15% de son chiffre d’affaires. Soit cinq fois plus que la moyenne, toutes industries confondues. Le secteur pharmaceutique reste l’un des secteurs les plus rentables avec des revenus bruts s’élevant en moyenne à 21% entre 2010 et 2015.

Compte tenu de la durée et du coût des processus de développement, la rentabilité des médicaments n’est effective que sur une période d’exclusivité de 10 à 15 ans lorsque le médicament est sous brevet. Au-delà de cette période, l’arrivée de génériques fait chuter le prix. Les cycles de vie des médicaments rythment les profits et donc les choix stratégiques de R&D des Big Pharma. Il devient décisif d’anticiper les échéances de brevets et prévoir à l’avance la mise sur le marché de nouveaux médicaments afin de rester concurrentiel. La gestion et la taille des portefeuilles sont  cruciaux et supplantent les critères d’efficacité thérapeutique dans les décisions commerciales des Big Pharma. Leurs investissements en R&D sont principalement liés à l’acquisition des techniques et des connaissances nouvelles issues de la recherche académique valorisée au sein de startups ou d’entreprises innovantes de biotechnologies. Devenues des entreprises spécialisées sur quelques aires thérapeutiques particulièrement rentables, les Big Pharma acquièrent ces connaissances en multipliant les contrats de collaboration (alliances, prises d’actions) ou acquisitions de startups et de biotech.

L’innovation thérapeutique repose sur les laboratoires publics et les entreprises innovantes de biotechnologie :

En 2020, les Biotech et startups françaises sont devenues un réservoir de médicaments innovants susceptibles d’être repris par les big-pharma avec plus de 1900 produits essentiellement dans l’oncologie, les maladies infectieuses et le système nerveux central, créneaux actuellement les plus rentables sur le marché.

L’arrivée de ces Biotech dans le paysage de l’innovation thérapeutique répond aux exigences de la R&D biomédicale imposées par les Big Pharma :

Les recherches fondamentales jouent un rôle majeur dans le processus de R&D des médicaments Les Big Pharma ne disposent ni de capacités logistiques ni de compétences internes suffisantes pour assurer les étapes de R&D de tous les médicaments-candidats. Elles externalisent une partie importante de leur R&D jugée trop coûteuse et trop risquée. Ce sont les petites entreprises innovantes et les laboratoires publics de recherche dont elles sont issues qui assurent le transfert des connaissances et le risque de l’innovation.

Les petites entreprises innovantes de biotechnologie n’ont pas vocation à amener les médicaments-candidats jusqu’à l’autorisation de mise sur le marché, ni de les commercialiser, mais d’amener les molécules jusqu’aux essais précliniques. Les startups et Biotech ne peuvent pas diversifier leurs risques sur un grand nombre de projets et leur pérennité dépend de leur capacité à obtenir des financements pour accomplir toutes les étapes d’innovation, rembourser leurs levées de fonds et emprunts, rémunérer les personnes compétentes notamment des spécialistes du financement.

Le financement public de la phase d’amorçage en France est très important. La quasi-intégralité des petites entreprises de biotechnologies bénéficie du crédit impôt recherche (CIR) et plus de la moitié du statut de la Jeune entreprise innovante.

Au fur et à mesure que le risque diminue avec l’arrivée des produits en phase clinique, les entreprises innovantes se tournent alors vers des fonds privés du capital-risque qui prennent des participations dans la société dans le but de les revendre avec une plus-value soit en Bourse soit à des Big Pharma.

La France, du fait de ses fortes compétences en recherche dans les sciences de la vie semble bien placée pour prendre le virage des thérapies basées sur les biotechnologies. Mais la réticence des investissements privés et du capital risque pour investir sur des médicaments innovants incitent les Biotech à développer ou vendre leurs découvertes à l’étranger. Ce qui explique au moins en partie pourquoi des vaccins contre la Covid 19 n’ont pu émerger aussi rapidement en France qu’aux Etats-Unis ou en Angleterre.

Business angels : financement de particuliers, Amorçage par des fonds publics et structures de valorisation publiques, venture capital ou capital risque, IPO : Initial Public Offering (en français, introduction en bourse), M&A : Mergers and Acquisitions pour fusions & acquisitions en français

L’Etat a décidé de se mettre au service des industriels du médicament pour la production de bio-médicaments. Les bio-médicamentssont des médicaments dont la substance active est une macromolécule thérapeutique produite par le vivant. Ils sont produits par les cellules ou extraits d’elles. Ils ont révolutionné le traitement de nombreuses maladies. Leur nombre ne cessent de croître. Leurs coûts de production est élevé. Une maîtrise parfaite du processus de fabrication est nécessaire afin d’éliminer toute contamination. Le matériel issu du vivant à usage thérapeutique doit obéir à des normes de qualité et de sécurité drastiques.

Le « contrat stratégique de filière industries et technologies de santé » du  Conseil national de l’industrie vise à faire des industriels basés en France des « leaders européens de bio-production » et de porter en 10 ans la part de produits biologiques approuvés par l’Agence européenne des médicaments et fabriqués en France de 5 à 20% en mettant à disposition des plate-formes technologiques et les outils indispensables au déploiement rapide des projets industriels. Il s’agit pour le CNI « d’améliorer les rendements et les coûts de production » des bio-médicaments.

L’État s’engage, par des financements du programme d’investissement d’avenir (PIA), du plan de relance et la loi pour la recherche via l’Agence nationale pour la recherche et la mise à disposition de personnels de la recherche publique, sur les projets qui seront validés par les comités de pilotage constitués largement des industriels. Quant aux industriels, ils rechercheront une potentielle valorisation des travaux et actions sur le territoire français de manière à « en optimiser les retombées économiques et en matière d’emploi sur le territoire ». Le choix des bio-médicaments est ceux issus de la thérapie génique, thérapie cellulaire et tissulaire

Nous nous étonnons que d’un côté l’État signe un contrat pour financer des plate formes de bio-production de médicaments et de l’autre côté la plate-forme YposKesi de l’Association Française de Myopathie financée par la banque publique d’investissement est en train de passer discrètement sous pavillon… coréen ! Ainsi l’argent du Téléthon aura servi à monter une entreprise qui sera reprise par les Coréens. Pourquoi le ministère de l’industrie, celui de la Santé et celui de la recherche laissent filer cette entreprise de bio-production ?

Pourquoi ne pas créer des entreprises publiques de production et de développement de médicaments adossées aux laboratoires de recherche?

Les vaccins à ARN : jackpot pour les entreprises pharmaceutiques mais qui va financer la R&D ?

Le succès des vaccins anti-Covid19 a accéléré les recherches et les applications et ces vaccins font bel et bien partie des portefeuilles de toutes les Big Pharma. Les thérapies à ARN s’ouvrent à de nombreux champs d’application que ce soit en oncologie (vaccins contre le cancer) ou à des thérapies cellulaires ou régénératives (infarctus du myocarde) avec déjà l’annonce de plusieurs dizaines de médicaments-candidats. Ces applications sont à des stades précoces de développement et nécessitent encore de forts investissements. L’après épidémie risque de voir les fonds publics se tarir et les projets ne recevront pas le même soutien public que celui pour les premiers vaccins anti-Covid 19. Les milliards engrangés lors de l’épidémie devraient pourtant permettre de lancer les programmes de recherche.

L’industrie pharmaceutique avec son modèle capitaliste d’innovation et de production se révèle être un système anarchique que les pouvoirs publics se refuse à réguler. Ils  sont ainsi dans l’incapacité de répondre et d’anticiper de manière efficace les besoins de santé des populations.

Un exemple : les restructurations de Sanofi des dernières années

Sixième groupe pharmaceutique mondial en termes de chiffre d’affaires, premier européen, et premier mondial dans les vaccins, le groupe Sanofi entend porter sa marge opérationnelle de 25,8 à 30% en 2022 avant de dépasser les 32% en 2025. Pour cela, Sanofi vise une meilleure performance dans les thérapies les plus innovantes.

Sanofi a prévu deux milliards d’euros d’économies d’ici à 2022 avec l’objectif d’augmenter d’environ 50 % son « cash-flow » d’ici à 2022 et il abandonne ses activités de recherche dans le diabète, les maladies cardiovasculaires et la polyarthrite rhumatoïde où il est dépassé par la concurrence. Sanofi a engagé en juin 2020 un plan de restructuration de sa recherche pour ces trois aires thérapeutiques avec des suppressions de postes en France et en Allemagne.

Sanofi se restructure autour des bio-médicaments en se laissant distancer sur la synthèse chimique de molécules thérapeutiques ; secteur où le groupe avait une expérience et des capacités de développement reconnues mondialement. Il fait le choix là aussi d’acquérir des molécules et des sociétés, clé en main.

La médecine grand public avec des produits reconnus et établis tels que le Doliprane deviendra une entité commerciale autonome dotée de « fonctions de Fabrication et R&D intégrées », sans doute dans la perspective d’une éventuelle future cession ou mise en Bourse.

Recentrage des activités sur trois grandes divisions :

  • la médecine de spécialités à très haute valeur ajoutée et les biotechnologies (immunologie, maladies rares, la neurologie et l’oncologie),
  • les vaccins : branche plus risquée mais moins concurrentielle,
  • la médecine générale avec les pathologies massives, fortement concurrentielle, qui va donc perdre une grande partie de ses activités recherche (diabète, cardiovasculaire).

Le portefeuille de R&D ne comprend que six médicament-candidats prioritaires: Fitusiran (hémophilie), BIVV001 (facteur de coagulation), Venglustat (maladies rares), SERD (859) (cancer du sein), Nirsevimab4 (vaccin pour nourrisson), BTKi (168) (sclérose en plaques).

Pour développer cette stratégie, Sanofi aura déboursé ces deux dernières années 11,6 milliards d’euros pour acquérir la Biotech américaine Bioverativ en pointe dans l’hémophilie (c’est la plus grosse acquisition de Sanofi depuis Genzyme en 2011, qui lui avait coûté 20 milliards d’euros). 2,5 milliards d’euros pour la Biotech californienne Synthorx spécialisée dans l’immuno-oncologie, 3,9 milliards d’euros pour une Biotech belge (maladies auto-immunes) et Sanofi poursuit ses acquisitions en 2020, 3,68 milliards d’euros pour acheter Principia, Biotech américaine développant des projets sur les maladies auto-immunes.

Il est certain que ces acquisitions, l’achat de licence ou les prises de participation permettant d’obtenir des molécules prêtes à être commercialisées se traduisent par un endettement qu’il faut compenser par des prix de ventes de médicaments élevés, la cession d’actifs, des économies sur la R&D et sur la masse salariale, l’un n’excluant pas les autres, si le groupe veut continuer à verser plus de 4 milliards d’euros à ses actionnaires. Il faut avant tout rémunérer le capital.

Les restructurations dans l’industrie pharmaceutique pour préserver les taux de profits aux dépends de la santé de la population.

Le développement des biotechnologies à partir des années 1990 a réduit la place de la chimie dans l’industrie pharmaceutique. La connaissance des mécanismes du vivant est devenue déterminante dans la conception de molécules à usage thérapeutique. Ce développement de la recherche fondamentale a entrainé de façon naturelle un rapprochement entre institutions académiques et industrie pharmaceutique. Le problème n’est pas le principe de ce rapprochement, mais sa finalité.

La centralisation du capital marquée par les fusions acquisitions qui avait démarré dans les années 1960 s’est emballée à partir des années 1990. Ainsi en 2016 le volume de fusions/acquisitions s’est monté à 201 Mds $ soit une hausse de 14% sur 2015. La fièvre n’est pas retombée depuis malgré la pandémie. Ces fusions/acquisitions sont suivies de cessions des actifs jugés insuffisamment rentables qui donnent lieu à de nouvelles fusions/acquisitions. Le monde de la pharmacie est en perpétuel remaniement. Cette instabilité chronique est la conséquence des progrès scientifiques (en recherche fondamentale et technologiques telle que le numérique) et de la férocité de la concurrence entre groupes.

Afin d’aider les industriels de la pharmacie à maintenir leur capacité concurrentielle, les gouvernements successifs n’ont pas cessé de vassaliser les laboratoires publics de recherche aux stratégies de ces industriels en les finançant quasi exclusivement par des contrats finalisés à court terme. Les laboratoires de recherche publics n’ont pas les moyens de travailler sur les thèmes qui n’intéressent pas les industriels de la pharmacie.

En Europe dans le courant des années 2000, les laboratoires travaillant sur les coronavirus ont vu leurs financements disparaître avec la disparition de l’épidémie du SRAS. Le résultat nous le connaissons avec l’apparition du Sars-Cov2. Il en est de même de la maladie de Lyme, problème majeur de santé publique qui ne bénéficie d’aucun financement parce que l’industrie pharmaceutique s’en désintéresse.

Les recherches fondamentales publiques sont déterminées par les stratégies de profit des grands groupes qui elles-mêmes sont déterminées non pas tant par les enjeux de santé que par la solvabilité et l’effectif des populations développant des pathologies

La mondialisation a pour effet secondaire de permettre aux pathogènes (bactéries, virus, protozoaires…) de se déplacer très rapidement sur la planète et ainsi d’être en contact massivement avec de nouvelles populations contribuant à l’émergence de pathologies qui jusqu’ici étaient circonscrites aux pays en voie de développement et n’intéressaient pas les Big Pharma.

Il faut dessaisir le capital de sa propriété dans les secteurs stratégiques pour la Nation.

Compte tenu des enjeux de santé posés à l’humanité, de la place des médicaments dans la santé des populations, il n’est pas possible de laisser les grands groupes pharmaceutiques décider de leur politique en fonction de leurs stratégies de profit. Toute l’humanité est concernée. Il faut dessaisir le capital de sa propriété dans les secteurs stratégiques pour la nation. L’industrie pharmaceutique en fait partie. Pour que les entreprises nationales et publiques ne soient pas gérées comme celles du privé, il faut sortir de la délégation de pouvoir. La bourgeoisie ne se laissera pas dessaisir de ses instruments de production comme cela. Il faut qu’arrivent au pouvoir des forces politiques réellement déterminées à en finir avec le système capitaliste et non à l’aménager.

En 1981, le changement de gouvernement a été le résultat de la délégation de pouvoir. Il suffisait de porter au gouvernement une autre majorité politique pour que la politique économique et sociale change. Mais le Parti socialiste n’a jamais eu, de par sa nature, la volonté de changer la société, mais uniquement d’aménager le capitalisme. En 1983 ce fut le retour de la « rigueur ». Le changement de société, la rupture avec le capitalisme nécessitent autre chose que des coalitions électorales. Cela nécessite de sortir de la délégation de pouvoir, cela nécessite un mouvement des salariés (politique et syndical) acteur des luttes.