Les chiffres de la grève : casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre ?

Kevin Guillas-Cavan
économiste

Communément, on parle de journées de grèves interprofessionnelles pour désigner les grands moments de mobilisation. Pourtant, ce sont des nombres de manifestantes et manifestants qui sont annoncés, contestés, commentés. Un, deux, trois, quatre millions, selon la police ou selon les organisations syndicales… À longueur de journal télévisé, c’est la dynamique de ce chiffre qui est analysée.

Que sait-on du nombre de grévistes ? Hors de quelques secteurs particuliers (éducation nationale, hôpital public, SNCF et RATP), pas grand-chose. Le peu que l’on sait est connu bien après les grands conflits sociaux, à une date où ceux-ci ne font plus l’actualité. Et même là, la qualité des informations est à prendre avec des pincettes.

1. Des délais importants dans la connaissance du nombre de grévistes

Les journées individuelles non travaillées (JINT) pour fait de grève sont estimées annuellement par l’enquête « Activité et conditions d’emploi de la main-d’œuvre et dialogue social en entreprise » (Acemo-DSE) réalisée par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail. Le temps que les données soient retraitées, celles-ci sont mise à la disposition des chercheurs et des chercheuses avec près d’un an de retard, de sorte qu’aujourd’hui, en avril 2023, les dernières données disponibles sont celles de 2021.

Le temps de la recherche étant ce qu’il est (et la durée des procédures pour être habilité à avoir accès à ces données), les premières publications sortent deux ans après la fin des collectes. À ce jour, la dernière étude sur les jours de grèves se trouve donc dans Le bilan de la négociation collective 2021 de la DARES sorti en septembre 2022 et utilisant les données de 2020. Pour des conflits ayant eu lieu en début d’année, comme c’est le cas pour l’actuel mouvement sur les retraites, les premières données un tant soit peu exhaustives sortent donc avec près de trois ans de retard.

2. Intensité de la conflictualité et intensité des conflits : une difficulté à distinguer les effets durée et audience

Observons de quelle manière cette enquête présente les chiffres de grève :

Graphique 1 – Entreprises déclarant au moins une grève et nombre de jours de grève pour 1 000 salariés de 2005 à 2020

Source : Dares, Bilan de la négociation collective 2021, Paris, 2022, p. 466, avec ACEMO-DES

Lecture : en 2020, 1,2 % des entreprises ont connu au moins une grève (dans l’entreprise ou l’un de ses établissements) et le nombre de journées non travaillées pour fait de grève rapporté aux effectifs salariés équivaut à 67 jours pour 1 000 salariés.

Remarque : À partir des données 2008, la pondération de l’enquête a été revue, d’où une rupture de série.

Usuellement, la DARES ne communique pas un nombre de grévistes, mais un nombre de jours de grève par 1 000 salarié·es (échelle de gauche). Ce nombre indique une intensité des effets économiques de la grève (combien de jours de travail sont perdus pour le capital), mais à peu près rien sur l’intensité de la grève. En moyenne, 161 jours de travail pour 1 000 salarié·es ont été perdus. Cela ne dit pas si un grand nombre de salarié·es ont fait grève un jour ou si un petit nombre de salarié·es à l’échelle de la main-d’œuvre total a fait grève, perturbant massivement un secteur ou une entreprise.

Ce chiffre rapporté au pourcentage d’entreprises ayant connu au moins une grève (échelle de droite) permet d’évaluer la concentration de la grève et de passer de l’intensité de la conflictualité (y a-t-il beaucoup de journées de travail « perdues » pour fait de grève ?) à l’intensité des conflits (les différents conflits sont-ils concentrés dans un nombre restreint d’entreprise qui perdent alors une part importante de leur valeur pour fait de grève). Néanmoins, comme le note la Dares, « l’enquête ne permet pas de dissocier l’effet de la durée de celui de l’audience des grèves pour expliquer les fluctuations de l’indicateur. » Une entreprise peut perdre une part importante de sa valeur car la grève dure longtemps, même si elle mobilise peu, ou parce qu’elle mobilise beaucoup de salarié·es sur un temps très court. Elle ne dit donc rien du caractère « bloquant » d’une grève vis-à-vis de la production.

3. La question de la qualité des données et des déclarations des employeurs

En outre, comme on le voit à la rupture des données en 2008 (voir remarque sous le graphique 1), ces chiffres sont des évaluations produites en extrapolant les données recueillies auprès de 16 000 entreprises de plus de 10 salarié·es du secteur privé non-agricole (hors Mayotte) pour l’ensemble des 245 000 entreprises correspondant à ces critères. Les données sont donc redressées par une série de coefficients censés les rendre représentatives. Comme on le voit au changement de coefficients ayant eu lieu en 2009, ceux-ci sont à prendre avec des pincettes[1].

Et ce d’autant plus que ces données sont déclaratives. Dans un certain nombre de cas (4 651 en 2021, soit 29 % des entreprises interrogées), les réponses sont « inexploitables », qu’elles ne soient tout simplement pas remplies, mal remplies ou aberrantes. Ce pourcentage extrêmement élevé amène à prendre les résultats déclarés avec prudence. Ceux-ci sont dits « exploitables », mais cela ne dit rien de la fiabilité des réponses par les employeurs[2].

L’exemple allemand n’incite pas à une très grande confiance. Alors que les employeurs allemands ont l’obligation de déclarer les jours de grève à l’administration, une base mise en place par le Wirtschafts- und Sozialwissenschaftliches Institut (WSI, institut de recherches économiques et sociales) a montré sur la base des rapports fait dans la presse et par les organisations syndicales une très forte sous-déclaration auprès de la Bundesagentur für Arbeit (l’agence fédérale pour l’emploi, l’équivalent à la fois de Pôle emploi et de l’inspection du travail). Alors même que le WSI avertit que ses données sont par construction sous-évaluées, celles remise à la Bundesagentur für Arbeit ne couvrent que 25 % des grèves recensées par le WSI et ne concernent que 11 % des salarié·es en grève[3].

4. Des données néanmoins incontournables si l’on ne fétichise pas les chiffres individuels

Les données de la Dares sont donc à prendre avec précaution et il convient de ne pas trop gloser sur chaque chiffre individuel qui n’a, au mieux, qu’une valeur très indicative d’ordre de grandeur. Il est surtout impossible de les comparer à celles de autres pays, contrairement à ce qu’aiment faire un certain nombre de médias pour dénoncer une soi-disant « culture de la grève française » (voir encadré).

Encadré : la comparaison européenne, un exercice impossible

Même au sein de l’Union européenne, les données de grève ne sont pas harmonisées. Eurostat a même cessé de les compiler en 2009 (officiellement pour des raisons budgétaires), ce qui en dit long sur l’intérêt pour ces données… ou leur caractère stratégique. Cela se retrouve à l’échelle nationale. La Grèce a ainsi arrêté d’enregistrer les jours de grève en 1997, le Luxembourg en 2007, l’Italie en 2009, la Roumanie en 2010. Quant au Portugal, et cela illustre le caractère politiquement sensible de ces données, il y a un trou dans les données en 2008 et 2009, c’est-à-dire pendant les deux premières années de récession que connaît le pays.

Seuls 20 pays disposent de données nationales qui, pour certaines, donnent le nombre de salarié·es ayant fait au moins un jour de grève (17 pays), pour d’autres le nombre de jours non travaillés pour fait de grèves (19 pays) ou encore le nombre de grèves (17 pays). Dans la plupart des cas, quand les données existent deux de ces données existent, rarement les trois, rendant la comparaison difficile. En outre un certain nombre de pays mélange dans leurs données les jours non travaillés pour fait de grève ou pour lock-out (quand l’employeur ferme momentanément l’entreprise et cesse de payer tout ou partie des salaires).

Heiner Dribbusch et Kurt Vandaele, « Comparing official strike date in Europe – dealing with varieties of strike recording », Transfer, 2016, vol. 22, n° 3, pp. 413-418.

Néanmoins, malgré leurs limites, les données de la Dares demeurent la seule source pour comprendre les dynamiques des grèves : la variation de leur fréquence, leur répartition sectorielle et leur motif. Ainsi, si l’on considère les deux dernières années traitées par la Dares à ce jour (2019 et 2020), on constate que la moyenne est tirée par x secteurs qui ne sont pas nécessairement toujours ceux que l’on attend (tableau 1). Aux côtés de la métallurgie et de la chimie qui tirent la moyenne vers le haut, on trouve aussi (et surtout, en fait !) les secteurs du commerce, des banques et assurance et surtout du sanitaire et social, largement invisibilisé alors qu’il s’agit du secteur où les grèves sont le plus fréquentes.

Tableau 1 – Entreprises déclarant au moins une grève par branche professionnelle et par taille d’entreprise (en pourcentage)

Source : Dares, op. cit., p. 474, avec ACEMO-DSE.

(1) Branches professionnelles définies par conventions collectives regroupées pour l’information statistique (CRIS), à l’exclusion par l’auteur des CRIS « plastique, caoutchouc et combustible », « verre et matériaux de construction », « bois et dérivé », « services de l’automobile », « hôtellerie, restauration et tourisme », « immobilier », « professions juridiques et comptables » à des fins de simplification du tableau (et car on ne dispose pas de données sur les grandes entreprises de ces secteurs, trop peu nombreuses pour apparaître dans l’enquête).

(2) La catégorie « Commerce » regroupe les conventions collectives des catégories de CRIS « Commerce de gros et import-export », « Commerce principalement alimentaire », « Commerce de détail principalement non alimentaire ».

Elles font aussi apparaître les motifs de conflictualité qui sont remarquablement stables dans le temps. Deux motifs dominent dans tous les secteurs : les grèves interprofessionnelles liées à une réforme globale (notamment les retraites) et la question de salaires. On observe toutefois quelques spécificités sectorielles (tableau 2). Ainsi, la question des conditions de travail, relativement absente dans l’industrie, est un motif de grève important dans le secteur tertiaire et des transports. À l’inverse, la question de l’emploi est relativement absente du secteur tertiaire mais un sujet important dans l’industrie et les transports dans les phases de ralentissements économiques (comme 2020 avec la pandémie de Covid-19).

Tableau 2 – Motifs des grèves selon le secteur d’activité (en %)

Source : Dares, op. cit., p. 470 avec Acemo-DSE à l’exclusion de la construction où les résultats sont systématiquement non représentatifs du fait d’un trop faible nombre de répondant, ce qui illustre le problème de l’échantillon.

Lecture : 48 % des entreprises de l’industrie indiquent que les rémunérations figurent parmi les motifs des grèves (ou de la grève) qu’elles ont connues en 2020. Le total des motifs est supérieur à 100 % car un même arrêt de travail peut porter sur plusieurs revendications.

Conclusion

La rubrique dans laquelle s’inscrit cet article est appelée « un chiffre expliqué ». En l’occurrence, elle aurait pu être rebaptisée « L’absence d’un chiffre expliquée ». Pourquoi le chiffre des grévistes est-il absent du débat public alors que l’on parle de grève ?

La raison se trouve dans la méthode retenue en France pour recueillir ces données, qui repose uniquement sur l’enquête. Celle-ci prend du temps et le traitement par les statisticiens et statisticiennes du ministère du Travail puis par les chercheurs et chercheuses encore plus. Il ne s’agit certainement pas de jeter la pierre à ces travailleurs et travailleuses qui font un travail remarquable mais d’interroger le choix fait par l’État français de ne pas doubler ces chiffres par des données administratives disponibles immédiatement, comme c’est le cas dans quelques secteurs.

La qualité des déclarations des employeurs allemands où de telles données existent laisse planer le doute sur la qualité qu’auraient ces données sans un contrôle fort. Elle montre surtout le caractère sensible de ces données que les employeurs veulent cacher pour éviter les effets de contagion et la diffusion de la conscience par la classe au sein du salariat qui constaterait son pouvoir d’organisation. Les organisations syndicales allemandes, par le biais de leur institut de recherche, cherchent à compléter les données administratives et l’on ne peut qu’appeler les organisations syndicales françaises à renforcer les remontées des chiffres de grévistes afin de sortir du débat sur le nombre de manifestantes et de manifestants et de mettre en lumière le lieu de leur pouvoir : l’entreprise.

Nous sommes bien conscients des difficultés de cette tâche et de l’échec de l’observatoire des luttes mis en place par la CGT dans les années 2000 à cette fin[4]. Malgré cela, c’est une nécessité car il n’y aura pas d’auto-organisation des travailleurs et des travailleuses sans capacité à mettre en lumière les lieux où celle-ci a lieu (victorieusement). Dans cette optique, les données statistiques font partie du champ de bataille.


[1] Ibid., p. 471.

[2] Ibid.

[3] Heiner Dribbusch et Kurt Vandaele, « Comparing official strike date in Europe – dealing with varieties of strike recording », Transfer, 2016, vol. 22, n° 3, pp. 413-418.

[4] Voir B. Giraud, « L’observatoire des luttes de la CGT. Échec et enjeu d’un dispositif syndical de suivi de la conflictualité au travail dans les années 2000 », La nouvelle revue du travail, 2019, n° 15.