Denis Durand
Ce numéro d’Économie & Politique paraît en un moment où beaucoup de nos lecteurs peinent sans doute à trouver le sommeil. L’an dernier, un mouvement profond de notre peuple avait imposé un rassemblement autour du Nouveau Front populaire et de son programme, et repoussé ainsi la mainmise sur l’appareil d’État des héritiers de Pétain, de Damand, de Touvier, aujourd’hui admirateurs de Trump. En 2025, la menace – dans un mois, dans un an ? – se fait plus pressante que jamais.
Leurs obsessions : briser les reins de tout ce qui peut combattre la domination du capital, à commencer par le mouvement syndical dans ses composantes les plus aguerries ; et aussi un combat pour effacer de la civilisation ce qui a fait l’histoire singulière de la France depuis trois cents ans, depuis les Lumières, la grande Révolution et les révolutions ouvrières du XIXe siècle, jusqu’aux avancées sociales et économiques de la Libération, et jusqu’aux mouvements féministes et émancipateurs d’aujourd’hui.
La responsabilité d’Emmanuel Macron dans la crise politique est accablante. Pourquoi s’obstine-t-il à imposer une politique rejetée par le pays à une écrasante majorité, jusqu’à agir, depuis dix-huit mois, comme s’il choisissait « Le Pen plutôt que le Nouveau Front populaire » ? Pour le comprendre, il suffit, derrière le personnage qui occupe le palais de l’Élysée, de reconnaître toute la férocité d’un système capitaliste en crise. Gonflée de profits, sa fraction la plus oligarchique ne parvient plus à rentabiliser cette masse de capitaux qu’au prix d’une débauche d’aides publiques qui, loin de calmer sa soif de rentabilité, l’encouragent à écraser toujours plus les deux sources de la richesse – la nature et les êtres humains au travail.
Résister à la violence du capital
La violence du capital, en France comme aux États-Unis ou ailleurs en Europe, ajoute une dimension à la crise systémique. Elle compromet encore plus la capacité de l’humanité à occuper durablement sa niche écologique. Elle mine la capacité des êtres humains à vivre en société au sein de chaque nation. Elle attise les conflits internationaux, jusqu’à l’« union sacrée » où les forces du capital semblent ces jours-ci vouloir enrôler les peuples d’Europe pour l’escalade dans la guerre déclenchée par Vladimir Poutine en Ukraine. Et elle semble transformer les traits les plus typiques de la mondialisation financière en leur contraire : le soft power de l’impérialisme américain laisse place à la guerre commerciale de Trump ; l’industrie allemande est aux abois ; le Japon connaît l’inflation ; et les services publics qui font la fierté du peuple français subissent une telle asphyxie qu’ils contribuent désormais au sentiment de déclin qui ronge le pays. L’économie française concentre toutes les faiblesses d’un capitalisme européen servilement arrimé à celui des États-Unis, quoi qu’il en coûte pour les peuples d’Europe et du monde.
C’est à cette violence du capital, relayée partout dans le monde par l’inhumanité des marchés financiers, qu’il faudrait s’attaquer pour conjurer les catastrophes annoncées.
Des forces existent autour de nous pour le faire. Les géants capitalistes de la révolution informationnelle, en façonnant le monde pour le soumettre à leurs exigences de rentabilité, créent sans le vouloir les bases matérielles et technologiques d’une civilisation dont le moteur ne serait plus l’accumulation du capital matériel et financier, mais un développement insoupçonné de toutes les capacités humaines, bref d’une civilisation où « le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous », pour citer le Manifeste communiste. La montée des BRICS et du Sud global, la puissance acquise par la Chine malgré les énormes contradictions nées de son propre développement, épouvantent l’impérialisme américain. Le génocide des Palestiniens n’arrêtera pas le mouvement d’émancipation des peuples contre les restes du colonialisme.
Mais où sont les forces en France pour résister au péril imminent ?
L’obstacle qui demeure, c’est l’état de la gauche. Ses divisions, son apparente impuissance devant l’emprise de l’extrême droite sur les esprits, reflètent, plus profondément, le poids persistant de conceptions étatistes et réformistes qui ne répondent plus aux conditions du monde d’aujourd’hui. Pour répondre à la crise systémique, « on a tout essayé » depuis cinquante ans, a-t-il été dit, mais toujours en déléguant à l’État le soin de corriger plus ou moins les ravages d’un capital laissé libre de décider de la gestion des entreprises et de l’utilisation de l’argent. En ont résulté les échecs de plus en plus douloureux des expériences gouvernementales de 1981, 1997, 2012, et un profond ressentiment dans l’électorat populaire.
Une autre logique, dès le budget 2026
Comme après les échecs de Thermidor, de 1848 ou de la Commune de Paris dont la critique a ouvert la voie à la révolution de 1917, toute alternative crédible doit reposer sur un profond « renouvellement de logiciel ». C’est ce qui ressort des débats entre économistes et personnalités de toute la gauche dont notre revue a rendu compte depuis juin 2024. C’est aussi ce qui doit inspirer, dans l’urgence, l’alternative au projet de budget 2026.
C’est pourquoi notre dossier est axé sur les travaux menés sur ce sujet entre la direction du PCF et sa commission économique. Contre le chantage à la « dette », il faut renverser la perspective. Ce qui est vital, avant toute autre considération, c’est de dépenser tout ce qu’il faut pour réparer les services publics, les rénover et les développer à la hauteur des besoins. Les marchés financiers s’y opposent ? Alors, il faut, sans attendre, commencer à se rendre capable de se passer d’eux, en mobilisant les moyens immédiatement disponibles, à savoir les institutions financières publiques, branchées sur la création monétaire de la BCE, qui peuvent agir comme la première version d’un pôle bancaire public. C’est ainsi qu’on pourra porter les dépenses au niveau requis, bien au-delà de ce que pourra rapporter la taxation des « riches », et doter un puissant fonds de développement des services publics ancré sur des délibérations, des choix et des contrôles démocratiques, dès les territoires et les acteurs économiques et sociaux qui les font vivre.
Ce sera un « choc de demande ». Pour réussir, il doit s’accompagner d’un « choc d’offre », ou plutôt d’un « choc d’efficacité » : plus d’emplois, des emplois permettant à chacun de déployer ses capacités, un accès démultiplié à la formation pour toutes et tous, des investissements ciblés pour y contribuer et non pour licencier, précariser, délocaliser. Il faut engager les entreprises dans cette voie, par de nouveaux pouvoirs des salariés en leur sein, et par l’exercice, sur leur comportement, de leviers qui donnent du pouvoir à la société : des conférences locales, régionales, nationale pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions ; une utilisation des prélèvements sociaux et fiscaux pour pénaliser les patrons qui s’opposeraient à cette nouvelle logique ; un nouveau crédit bancaire à taux réduit, voire nul ou négatif, pour inciter les autres à « jouer le jeu » en baissant le coût du capital qui pèse sur ces entreprises, et en leur permettant ainsi d’augmenter les salaires, de former et d’embaucher.
Face à l’urgence, un projet de civilisation pour boussole
En somme, pour surmonter le désarroi que peut inspirer l’imminence des périls, ces mesures prennent pour boussole, dans la situation d’extrême urgence où nous nous trouvons, ce que le 39e congrès du PCF a appelé l’« actualité brûlante du projet communiste », et la transition socialiste qu’il décrit vers une société libérée de l’exploitation capitaliste et dépassant les délégations de pouvoirs constitutives du libéralisme bourgeois. Nous ne nous en remettons pas à un « déjà-là communiste » qui rendrait inutiles les idées originales et l’action autonome d’un parti révolutionnaire. Nous ne nous complaisons pas non plus dans l’utopie d’un socialisme futur qui ne laisserait comme programme, en attendant, que de « gérer loyalement les affaires du capitalisme ». Nous agissons pour armer au mieux le mouvement populaire, en inscrivant la perspective révolutionnaire dans chaque proposition immédiate, dans chaque mobilisation.
Dans cette voie exigeante mais porteuse d’avenir, notre peuple a plus besoin que jamais de l’action du PCF, pour résister et pour réaliser l’unité du salariat, du monde du travail, de toutes celles et tous ceux – une écrasante majorité – qui ont un besoin vital d’empêcher le capital en crise de dégrader leur présent et de mettre en danger leur avenir. Et donc de toutes les forces politiques, sans exclusive, qui ont vocation à les représenter. Mais l’urgence est là. Que faire dans les quelques semaines, les quelques jours à venir, où le sort du pays peut basculer vers le pire ?
Même si le défi est encore plus redoutable aujourd’hui, la constitution du Nouveau Front populaire, qu’aucun stratège de parti n’avait préparée, a montré le ressort démocratique, ancré dans une espérance d’émancipation, que notre peuple possède encore.
La bonne nouvelle a été le vigoureux réveil des mouvements sociaux au mois de septembre. Il a empêché le pouvoir de tourner la page de la réforme des retraites, et il a éveillé les esprits à l’expression d’alternatives à l’austérité. C’est de ses exigences que peut naître, autour d’un projet dont le programme du NFP peut être la base de départ, un nouveau rassemblement politique respectueux, cette fois-ci, de l’apport et de la place de toutes ses composantes dans la répartition des candidatures entre circonscriptions, pour être le plus efficace possible face à l’extrême droite. En retour, une nouvelle perspective politique est précisément ce dont les mobilisations populaires ont besoin pour gagner de la force. Il est encore possible de répondre à cette attente. Économie & Politique s’attache, avec les moyens modestes qui sont les siens, à fournir des arguments, des outils, des références utiles à toutes celles et tous ceux qui s’engagent dans cette bataille.

Merci
très chers camarades,
Comment lutter contre l’idée que la France serait la championne toutes catégories des dépenses publiques ?
Et si en Allemagne, aux USA ou en GB, on additionnait les dépenses publiques de ces pays à toutes les dépenses privées payées par leurs citoyens respectifs pour tout ce qui ressort chez nous des services publics ? (crèches, santé, transports, école, études universitaires…etc.)
Cela a déjà t-il été calculé ? Il me semble que cela serait utile pour la défense de nos services publics et pour le consentement à l’impôt.
Ainsi le programme du NFP serait la base de départ d’un nouveau rassemblement politique respectueux de l’apport et de la place de toutes ses composantes dans la répartition des candidatures entre circonscriptions pour être le plus efficaces possible face à l’extrême droite.
On ne peut pas dire que ce soit très offensif! Le programme du NFP qui n’a de populaire que le nom était, il faut en parler au passé, était un bricolage politicien de circonstances découlant des résultats des élections législatives, non porté par les luttes. Son contenu était uniquement redistributif, le capital était épargné. Que pouvait on en attendre d’autre ? Le NFP ne comprenait il pas comme députés F Hollande ex président de la République (l’ennemi de la finance !) instigateur de la loi Travail qui a changé la hiérarchie des normes, du CICE trappe à bas salaires ainsi qu’Aurélien Rousseau ci-devant Ministre de la Santé d’E Macron ! De plus R Glusckman avec son micro parti Place Publique de tendance social-démocrate libérale est devenu une composante du NFP après avoir été un ex conseiller de M Saakachvili alors président de Géorgie et après un passage à Alternative libérale!
Un programme de transformation de la nature classe de la société ne peut être que porté par les luttes. Il faut en finir avec une stratégie politique uniquement délégataire qui donne l’illusion de croire que la solution est dans les alliances électorales. Cette stratégie se heurte à une réalité celle de la nature de classes des partis politiques qui constituent la gauche. La social-démocratie dans ses différentes composantes a fait le choix d’être la gérante de la société capitaliste. Que ce soit sous l’appellation SFIO, PS, PSU, LFI, Parti de gauche, sans oublier les sous-produits contestataires que sont LO, le NPA et le POI.
La gauche est peut-être une notion historique mais qui doit être interrogée. Elle renvoie avant tout au parlementarisme, à la démocratie bourgeoise uniquement délégataire. Entre Partis de gauche il y aurait plus de points communs que de divergences ! Mais alors pourquoi cette union de la gauche ou des gauches est-elle le siège permanent de dissensions, de ruptures de guerres picrocholines qui discréditent ses composantes.
C’est pour cette raison que je m’inscrit en faux contre votre affirmation que ce sont les conceptions étatistes « déléguant à l’État le soin de corriger plus ou moins les ravages d’un capital laissé libre de décider de la gestion des entreprises et de l’utilisation de l’argent » et que ce sont ces conceptions qui « ont résulté les échecs de plus en plus douloureux des expériences gouvernementales de 1981, 1997, 2012, et un profond ressentiment dans l’électorat populaire ». Cela exonère les choix de classes du PS. Cela n’est pas admissible de la part d’un dirigeant communiste.
Le Programme Commun de gouvernement (PCG) s’est retourné contre le PCF. Ce dernier pensait qu’une fois signé le PCG allait susciter un engouement populaire qui allait galvaniser le mouvement de lutte contraignant le PS à respecter l’accord. Ce n’est pas ce qui s’est passé ! Le PS l’avait signé uniquement pour se donner une image de changement afin d’accéder au pouvoir. En luttant pendant 8 années pour amener le PS a signer ce programme, le PCF avait instillé dans l’opinion l’idée que la signature se suffisait à elle-même. Pour changer la vie il suffisait d’amener par le processus électoral la coalition au pouvoir. Or le système électoral est conçu de façon à maintenir l’hégémonie des forces dominantes. Le système à deux tours est conçu pour dépolitiser, puisqu’il amène à voter pour la liste qui a plus de chances de figurer au second tour au détriment du contenu. Or plus le PCF insistait sur le contenu notamment lors de la réactualisation dont le PS ne voulait pas entendre parler moins il était compris ! Le décrochage du PCF en 1981, ouvrait l’espace pour la gestion social-démocrate du pays et le reniement des promesses électorales avec le retour à la rigueur de 1983. Ce d’autant que le Capital n’allait pas rester spectateur et qu’il avait avec le PS un interlocuteur sensible à ses arguments. Les 11 privatisations du gouvernement de la gauche plurielle, ne sont pas dues à une quelconque vision centralisée de l’État mais à un choix de classes. Il n’est pas correct de passer cela sous silence, cela revient à réécrire l’Histoire. En médecine, il n’est pas possible de développer une thérapie sans diagnostique. En économie politique il en est de même. Affirmer « que le peuple a plus que besoin de l’action du PCF » ne suffit pas encore faut-il comprendre pourquoi le Parti en est là ? Pourquoi cette baisse continue de son influence? Pourquoi lui qui tangentait les 30% dans les années 1950 en est réduit à 2% du corps électoral ? Cette question est incontournable, tout comme celle de l’effondrement du socialisme. Je ne vois pas comment nous pouvons apporter une alternative crédible au capitalisme sans comprendre les raisons de l’effondrement d’un système économique et social qui est à l’origine de la création du PCF. Ces questions sont essentielles, elles doivent impérativement faire l’objet d’un débat à l’intérieur du Parti !
Gilles Mercier