La situation du peuple russe en 2026

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Alain Tournebise

La guerre serait un bienfait des dieux si elle ne tuait que les professionnels, écrivait Prévert. Mais comme toute guerre, l’« opération spéciale » de Poutine en Ukraine martyrise aussi les peuples à commencer par le peuple ukrainien, mais aussi le peuple russe lui-même. Evidemment, la propagande gouvernementale ne donne pas beaucoup d’information sur les souffrances du peuple russe. Malgré tout, l’examen des statistiques publiques officielles et les analyses des partis d’opposition, notamment le Parti communiste (KPRF) qui vivent la situation sur le terrain, donnent une vue d’ensemble inquiétante.

Le niveau de vie des Russes s’est fortement dégradé depuis l’envahissement de l’Ukraine décidée par Vladimir Poutine. La stratégie de l’Ukraine, désormais recentrée sur les infrastructures économiques russes – notamment énergétiques – a entraîné depuis plusieurs mois des difficultés d’approvisionnement voire des pénuries, donc des hausses de prix qui se sont progressivement diffusées à de nombreux secteurs de l’économie.

Pénuries et inflation

« Depuis mai, des problèmes de disponibilité du carburant ont commencé en Russie, ce qui, dès l’été, a touché la grande majorité des régions du pays. À la mi-été, la situation a atteint son paroxysme : des restrictions sur la vente de carburant ont été enregistrées dans plus de 80 des 89 régions. À partir de juillet, la situation commença à s’améliorer progressivement. Les autorités ont commencé à lever les interdictions et restrictions, les files d’attente dans les stations-service ont diminué. Depuis la mi-août, certaines régions ont commencé à imposer des restrictions sur la vente de carburant », commentait la chaîne russe RTVI le 18 août dernier.

Mais l’opposition conteste cette soi-disant amélioration., notamment dans une interview donnée à cette même chaîne RTVI par le député communiste Sergueï Oboukhov : « Le parlementaire a souligné que l’analyse des trois semaines de surveillance montre la migration des zones problématiques : si fin juillet les leaders de la discussion étaient la région de Kostroma et la Carélie, alors à la mi-août l’attention s’est déplacée vers le Nord-Ouest et le centre de la Russie. Des dynamiques particulièrement alarmantes sont observées à Moscou et dans la région de Moscou, a déclaré le député. Au cours de la semaine du 10 au 16 août, 3373 signalements de crise du carburant ont été enregistrés dans la capitale (+28 % par rapport à la semaine précédente), a-t-il cité des données du CIPKR » (1)

Dans son bulletin d’août 2026 sur « L’inflation en Russie », la banque centrale de Russie publie les chiffres suivants : en juillet 2026, la hausse des prix a été de 11,6 % (de juillet à juillet, corrigée des variations saisonnières) dont 13,2 % pour les produits alimentaires et 15,1 % pour les produits non alimentaires. Les services, eux, ont augmenté de 5,9 %. Le niveau de l’inflation annuelle estimé par la Banque pour 2026 se situe à 6 % ou7 %, au-dessus de l’objectif de 4 % que s’était fixé la Banque centrale elle-même.

La Banque analyse les raisons de cette forte inflation  principalement « par des effets de deuxième ordre dus à la situation sur le marché du carburant. La hausse des prix du carburant a commencé à se répercuter sur un large éventail de biens et de services. Un autre facteur qui a accéléré l’inflation sous-jacente a été la faiblesse du rouble en juin-juillet après son renforcement en avril-mai ». (2)

Au passage, elle révèle que le gouvernement n’hésite pas à se livrer à quelques petites manipulations (qualifiées pudiquement de baisse technique…) pour tempérer provisoirement la hausse des prix des services : « L’IPC annuel a été fortement affecté par le report de l’indexation des tarifs du logement et des services publics de juillet 2026 à octobre 2026 (en 2025, les tarifs avaient été augmentés en juillet). Pour cette raison, l’effet de l’indexation de l’année dernière a été exclu du calcul. En conséquence, l’inflation annuelle a diminué de 0,77 point de pourcentage par rapport à juin). Cependant, cette baisse technique a été presque compensée par une croissance annuelle plus élevée des prix d’autres biens et services, principalement les produits pétroliers, les fruits et légumes, et la viande. L’indexation des tarifs du logement et des services publics devrait contribuer de manière significative à une accélération de l’inflation annuelle en octobre »(2).

Qu’en est-il alors du pouvoir d’achat ?

Bien que les niveaux de revenu restent relativement faibles (salaire moyen 109 052 roubles soit environ 1 100 euros, et 25 263 roubles, soit environ 250 euros pour la pension moyenne) les statistiques officielles de l’institut Rosstat tendent à démontrer que, face à cette envolée des prix, le salaire moyen nominal continue de croître et que le pouvoir d’achat des revenus est maintenu

En fait, les économistes proches du Parti Communiste de Russie (KPRF) contestent ce qu’ils appellent une « augmentation statistique » et dénoncent un développement des inégalités salariales

« Le salaire moyen peut donner une estimation surestimée du salaire que reçoit la majorité de la population. Cette hausse est provoquée par un groupe relativement restreint de travailleurs aux salaires très élevés », a déclaré Olga Belenkaya, responsable du département d’analyse macroéconomique de FG Finam, à la Pravda(3)

« Si l’on se fie à la dynamique actuelle, on observe une tendance dangereuse : le salaire médian en Russie, qui représentait environ 70 % de la moyenne pendant longtemps, a commencé à descendre à 60 % et moins. Cela signifie que la couche supérieure – les dix pour cent « qui réussissent » – s’est séparée de la majorité de la population et s’est envolée vers un paradis économique, tandis que la majorité de la population active stagne sur place. La faille s’élargit », a résumé l ’économiste Roman Sinitsyn lors d’une interview avec la Pravda (4)

En particulier, ce salaire moyen est tiré vers le haut par le niveau des salaires versés dans l’industrie de l’armement,

Cette analyse du KPRF est corroborée par l’évolution de l’indice de consommation finale domestique publiée par Rosstat qui montre que le niveau de la consommation finale n’a toujours pas rattrapé le niveau des premières années de règne de Poutine après quatre crises successives subies par le peuple russe en 2008 (crise financière), 2014 (annexion de la Crimée), 2020 (Covid) et 2022 (invasion de l’Ukraine).

Indice de la consommation finale domestique 2000-2024 (Rosstat)

Mais les difficultés dans lesquelles se trouvent le secteur des hydrocarbures russes n’ont pas qu’un impact direct en termes de pénurie et d’inflation. Ils auront aussi un impact à long terme sur la situation du peuple russe, notamment sur sa protection sociale et ses retraites. En effet, les dépenses de protection sociale sont adossées à un « fonds national de bien-être » alimenté par les recettes fiscales sur les hydrocarbures (ou plus exactement sur les excédents de recettes au-delà des prévisions budgétaires). Une partie de ce fonds est placé en titres, l’autre en actifs liquides, monnaie et or. Les sanctions occidentales sur les exportations ont obligé le gouvernement russe à réorienter ses exportations de pétrole vers la Chine et l’Inde en concédant des rabais importants. De ce fait, non seulement le fonds est moins alimenté, mais il est ponctionné pour compenser le déficit budgétaire. Dans un article de la Pravda de février dernier, l’économiste communiste Tatiana Koulikova explicite bien la situation :

« … fin novembre 2025, l’écart entre le pétrole russe de l’Oural et le prix de référence Brent (c’est-à-dire la remise de l’Oural) s’est fortement élargi en raison d’une nouvelle série de sanctions … Si à la fin de l’été et au début de l’automne la remise de l’Oural était d’environ 15 % … en janvier elle a atteint 38,7 %. En conséquence, le prix de l’Oural a chuté à des valeurs que nous n’avions pas vues depuis les confinements liés au covid en 2020 … Le prix actuel des Ourals est bien inférieur à celui budgété pour 2026 – 59 dollars le baril … En conséquence, nous avons une pénurie importante de production de pétrole et de gaz … Selon la règle budgétaire, afin de compenser le déficit de production pétrolière et gazière, le ministère des Finances vend le yuan et l’or provenant de la partie liquide du Fonds national de bien-être …En février (plus précisément, entre le 6 février et le 5 mars), ils auront vendus pour 227 milliards de roubles supplémentaires. Ainsi, rien que dans les deux premiers mois de l’année, 419 milliards de roubles seront prélevés dans la partie liquide du fonds. Cela signifie que, selon les résultats des deux premiers mois de l’année, plus de 10 % seront prélevés dans la partie liquide du Fonds national de bien-être… Quelle est la probabilité que le taux actuel de dépenses du Fonds se poursuive pour le reste de l’année ? Malheureusement, cette probabilité est très élevée…De plus, il est possible que la situation empire encore si Trump utilise la politique tarifaire pour forcer l’Inde à abandonner le pétrole russe. Il se peut aussi que les Indiens soient prêts à résister à la pression de Trump, mais qu’en retour ils exigeront une réduction encore plus importante de la part de la Russie. Dans les deux cas, l’industrie pétrolière et gazière russe pourrait chuter encore plus bas qu’actuellement. Dans une telle situation, nos autorités sont susceptibles d’essayer de réduire les dépenses budgétaires, avec toutes les conséquences qui en découleront pour le niveau de vie des gens ordinaires »(5).

Mais les conséquences les plus dramatiques de la guerre en Ukraine sont les conséquences démographiques.

La Russie connaît depuis de nombreuses années un déclin démographique certain. Depuis la chute et la dislocation de l’URSS, la Russie a perdu 2 millions d’habitants malgré l’annexion de la Crimée, soit une perte réelle de plus de 4 millions d’âmes et de près de 3 % de sa population. Cette situation s’est notablement dégradée avec l’invasion de l’Ukraine puisque quatre ans de combats ont entrainé des pertes considérables dans les deux camps.

Si le gouvernement russe ne communique évidemment pas sur le nombre de victimes, un examen attentif des statistiques démographiques de Rosstat permet de faire une évaluation, au moins jusqu’à la fin de 2024. La courbe ci-dessous retrace les décès enregistrés en Fédération de Russie de 2015 à fin 2024. Le profil de cette courbe est significatif : si le nombre mensuel de décès avant 2020 se situe autour d’une moyenne de 120 000, dès 2020 ce rythme s’accroît sur les deux années de pandémie de Covid et , en juin 2023 et juin 2024 on note deux pics à près de 900 000 décès. Ces deux pics correspondent sans doute à une régularisation annuelle comptable quelque peu morbide du nombre de victimes comptabilisées lors des trois premières années de « l’opération spéciale », qu’on peut donc estimer à au moins 1 600 000 morts.

A ce bilan macabre viennent s’ajouter les départs volontaires du territoire russe par les citoyens qui, pour des raisons diverses et compréhensibles, ont préféré se soustraire à l’enrôlement forcé pour le front ukrainien.

Là encore, faute de communication des autorités russes, la plongée dans les chiffres de Rosstat montre deux périodes d’exode massif de plus de 272 000 en février 2022 et près de 322 000 en février 2024. Evidemment, faute de statistiques explicites, il ne s’agit là que d’un ordre de grandeur, mais dont l’importance est significative.

L’accumulation de ces conséquences délétères sur la vie des Russes : pénuries, hausse des prix, baisse du pouvoir d’achat, exil forcé et victimes de guerre, ajouté aux incursions meurtrières ukrainiennes, touche désormais toute la population russe et entraîne un désaveu croissant de la politique de Poutine. Certes, le soutien de la population à l’opération spéciale reste majoritaire dans les sondages, mais elle décroît significativement depuis plusieurs mois. Ainsi, un sondage de l’institut russe proche du régime « Fondation de l’Opinion Publique », repris par le Parti Communiste de Russie révèle cette baisse de soutien.

« De nouvelles données de la Fondation d’opinion publique pour la deuxième semaine d’août 2026 confirment que le sujet du bombardement des territoires russes est enfin devenu la principale préoccupation des citoyens… Parallèlement, la Fondation rapporte que les critiques envers les autorités s’intensifient. À la question : « Au cours du mois dernier, vous êst-il arrivé d’entendre des critiques envers les autorités russes de la part d’autres ? » 37 % ont répondu positivement (contre 30 % au début de juillet).

Sur fond d’attention croissante portée aux bombardements, le sujet général de l’« opération spéciale » et en particulier les succès de l’armée, perd sa position de premier plan dans l’attention publique. Si début juillet elle était mentionnée par 33 % des répondants, alors à la mi-août – seulement 14 %. C’est une baisse de plus de la moitié. »(6)

Ce désaveu croissant a conduit Poutine à prendre des mesures de rétorsion qui aggravent encore la vie quotidienne des Russes : fermeture partielle d’internet, blocage des messageries occidentales les plus populaires : WhatsApp, Facebook, Telegram et, surtout une mainmise sans précédent sur le déroulement des élections législatives à venir.

Le 20 septembre prochain se tiendront les élections à la Douma, la chambre des députés. Des mesures sans précédent ont été prises pour assurer l’hégémonie du parti présidentiel « Russie Unie ». Depuis plusieurs mois, les candidats les plus en vue avaient été empêchés, voire emprisonnés, en tant qu’agents de l’étranger. C’est le cas de Boris Nadejdine ex-candidat anti-guerre (interdit) aux présidentielles, qui s’apprêtait à être candidat aux législatives de septembre mais a été déclaré agent de l’étranger le 10 juillet dernier.

Dans les cas où une telle accusation ne pouvait pas être prouvée, d’autres stratagèmes juridiques ont été mis en place. Ainsi, le parti de centre droit Iabloko, seul parti à s’être opposé à la guerre en Ukrtaine, a tout bonnement été interdit de participation aux élections législatives pour… avoir enfreint la loi sur les droits d’auteur dans sa communication politique !

Mais l’élément nouveau, c’est que cette chasse aux sorcières vise désormais le Parti Communiste (KPRF) qui, jusque-là avait été toléré par Poutine en raison de son soutien à l’opération spéciale. Quatre candidats communistes ont déjà été écartés des élections et de nombreux autres candidats du KPRF sont eux aussi aujourd’hui menacés d’être empêchés de se présenter.

Cette situation a conduit le KPRF à créer un mouvement de protestation et à publier une déclaration dans laquelle on peut lire :

« Le siège panrusse du Mouvement de protestation appelle ses associés, toutes les forces saines de la société du pays, à rester unis contre l’anarchie et les attaques contre les candidats du Parti communiste de la Fédération de Russie. Nous sommes unanimes pour soutenir la déclaration du leader du PCRF et des forces patriotiques populaires du pays, Gennady Zyuganov, sur l’inadmissibilité de l’arbitraire contre les candidats du PCRF, et nous exigeons que tous les représentants nommés par notre parti assurent une participation sans entrave aux élections. Seule la loi et la volonté des électeurs doivent déterminer le droit de chacun des candidats à être élu au corps des députés. Nous protestons catégoriquement contre le vote électronique à distance, nous jugeons inacceptable de priver nos observateurs dans les bureaux de vote de la possibilité de contrôler le processus électoral. »(7)

Il a même été conduit à organiser un « contrôle rouge » du processus électoral :

« Le déclin du niveau de vie et la restriction des libertés sont le résultat du monopole du pouvoir. Des élections équitables sont la seule voie légale pour ramener le pays à un développement normal. Notre principal outil de changement est le véritable contrôle des citoyens sur le processus de vote. L’équipe du Parti communiste, avec le soutien de la communauté des observateurs, a lancé le projet Contrôle Rouge. Nous recrutons et formons des observateurs pour assurer la transparence, la légalité et un décompte honnête de chaque voix ». (8)

En termes d’anticommunisme, la Russie de Poutine est donc en passe de rejoindre l’Ukraine où le parti communiste est interdit d’élections depuis 2015 et définitivement interdit depuis 2022.

Notes

(1) Sergey Obukhov – RTVI : « La bureaucratie dans l’étonnement » ?,  https ://kprf.ru/crisis/246507.html

(2) L’inflation en Russie Banque Centrale de Russie Juillet 2026

(3) (4) « L ’inflation continue de dévorer les revenus des Russes », https ://kprf.ru/crisis/246488.html

(5) Que faire du déficit budgétaire ? » https ://gazeta-pravda.ru/issue/13-31794-1011-fevralya-2026-goda/chto-delat-s-defitsitom-byudzheta/

(6) « Les sociologues pro régime tirent le signal d’alarme » https ://kprf.ru/crisis/246672.html

(7) Déclaration du siège panrusse du Mouvement de protestation pour des élections justes et propreshttps ://kprf.ru/actions/kprf/246509.html

(8) « Rejoignez l’équipe Contrôle Rouge », https ://kprf.ru/party-live/cknews/246254.html

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