Évelyne Ternant
Face à la désindustrialisation en France et en Europe, dont plus personne ne conteste aujourd’hui l’état de fait ni les effets délétères sur la dynamique économique et sociale d’ensemble et les réponses à la crise écologique, nous proposons une « nouvelle industrialisation », un terme préféré à celui de « réindustrialisation ».
En effet, il ne faut surtout pas imaginer un retour à l’industrie d’avant, où seraient relocalisés les grands ateliers de production qui ont été délocalisés, impliquant béton, artificialisation des sols, démultiplication des consommations d’énergie et de matières, et explosion des émissions de gaz à effet de serre.
La « nouvelle industrialisation » s’inscrit au contraire dans l’objectif global d’une neutralité carbone en 2050, elle en est même une des conditions sine qua non, alors que l’échec de cet objectif majeur de lutte contre le réchauffement climatique est assuré avec la poursuite de la trajectoire d’une industrie sous contrôle des marchés financiers et pilotée par la rentabilité du capital. Le « capitalisme vert », où les seules transformations écologiques envisagées sont celles qui génèrent à coup sûr un profit immédiat, est une impasse, non seulement parce qu’elles sont limitées et parcellaires, mais parce que les choix stratégiques du capital continuent à détruire l’emploi et les compétences professionnelles, dégrader l’environnement, dévitaliser des territoires, et reporter l’ensemble de ces externalités négatives sur la société tout entière.
La nouvelle industrialisation ne peut pas être « la simple réplique actualisée technologiquement de l’industrie d’il y a 40 ans »[1] parce que l’industrie a connu des transformations profondes, qui conditionnent les modalités selon lesquelles elle pourrait à nouveau se développer.
Les transformations profondes de l’industrie
Le rôle prééminent des multinationales
Il y a d’abord l’éclatement mondial des chaînes d’activité des multinationales sous l’exigence de rentabilité de leurs actionnaires, réalisé par les entreprises françaises avec une intensité toute particulière puisque l’emploi industriel à l’étranger représente près de 60 % de l’emploi industriel en Frane, contre 40 % en Allemagne.
Ce sont-elles qui sont à l’origine des destructions industrielles massives, non seulement par délocalisation de leurs propres sites, mais par la dépendance dans laquelle elles tiennent tout un réseau de sous-traitants, souvent eux-mêmes contrôlés par des fonds d’investissement, qu’elles abandonnent sèchement ou contraignent à délocaliser à leur tour.
Ce premier constat met en évidence un premier impératif de la nouvelle industrialisation : se donner les moyens d’orienter sur d’autres critères que la rentabilité financière la stratégie des multinationales françaises, avec la difficulté de la tâche, mais avec l’avantage qu’atteindre ces quelques cibles aura un impact sur l’ensemble du tissu industriel qui en dépend.
La « servicisation »[2] de l’activité industrielle
Le deuxième trait caractéristique de l’industrie d’aujourd’hui est sa liaison intime avec les services, à l’amont et à l’aval, et en périphérie de l’acte de production, qui est le moment de transformation de la matière : certains font partie intégrante de l’activité industrielle tels la recherche et développement (R&D), l’ingénierie, les services après-vente. D’autres activités de service, telles la propreté, le gardiennage, la gestion administrative et comptable, la logistique, effectuées auparavant par les salariés de l’entreprise, sont de plus en plus externalisées dans une optique de baisse des coûts salariaux. Si la ligne de démarcation, y compris d’un point de vue statistique, entre industrie et services est de plus en plus floue, une certitude s’impose : leur contribution est décisive dans le processus de production au point que, dans le cas français, ils représentent 40 % de la valeur ajoutée des exportations manufacturières. Cette « servicisation » croissante de l’activité industrielle montre à quel point sa représentation par l’usine avec bruits, fumées et odeurs est éloignée de sa réalité actuelle, même si l’atelier de production n’a évidemment pas disparu.
La révolution informationnelle
La troisième caractéristique de l’industrie de notre temps est son bouleversement par la révolution technologique informationnelle, par laquelle la machine remplace certaines opérations de l’esprit humain. Ainsi, au cœur de l’acte de production lui-même, le temps de travail prépondérant consiste à agir sur des informations ; les coûts immatériels sont croissants par rapport aux coûts matériels d’utilisation des machines. Les conséquences en sont considérables :
- -c’est en premier lieu l’impératif développer les capacités intellectuelles des êtres humains et leur créativité individuelle et collective, qui renvoie d’une part à des exigences de politiques publiques sur l’éducation et la formation, actuellement contraintes par des choix d’austérité, d’autre part à des conditions de travail propices à cette créativité, actuellement contraintes par le diktat de la rentabilité ;
- -c’est même la perspective d’une autre civilisation qui pourrait émerger, du fait que la caractéristique de l’information est d’être partageable à l’infini et sans coût, ce qui ouvre la voie à une civilisation de partage des connaissances, avec des économies de coûts considérables, et un développement accessible à tous les peuples de la planète. Une société de partage qui n’est pas sans nous évoquer la visée communiste.
Il faut donc mesurer le potentiel révolutionnaire associé à cette mutation technologique, sa capacité à changer les relations entre les êtres humains dans le sens d’une émancipation générale et d’une abolition des rivalités, en même temps que son dévoiement et sa mutilation par l’accaparement du capital qui, au contraire, l’utilise en exacerbant les concurrences et en aliénant les esprits aux idéologies les plus réactionnaires. L’irruption de l’IA dans la vie professionnelle et privée accroît cette tension entre potentialités et déviances et, selon une étude américaine récente[3], intensifie le travail au lieu de l’alléger, accroît la charge cognitive et les risques d’épuisement au lieu de libérer.
Les objectifs d’une nouvelle industrialisation
L’impératif de coopération et de coordination
Partir du réel et de ses contradictions pour faire advenir le nouveau, tel est le difficile chemin de la novation révolutionnaire, dans l’industrie comme dans d’autres domaines.
L’imbrication internationale des chaînes d’activités des multinationales et les conditions actuelles de développement de l’innovation témoignent de l’impératif de coopérer.
Coopérer localement pour innover :
Des recherches économiques le confirment : puisque les multinationales françaises ont désarticulé le tissu industriel en multipliant les délocalisations, la réindustrialisation leur confère donc une responsabilité essentielle[4]. Mais surtout, elles montrent à quel point les dynamiques d’innovation dépendent de la qualité des relations de coordination et de coopération sur des territoires locaux entre, d’une part, l’« entreprise pivot », d’autre part les entreprises sous-traitantes de la filière, les centres de recherche, les universités, les laboratoires publics, c’est-à-dire « l’écosystème d’innovation et production ».
C’était l’ambition des « pôles de compétitivité » d’impulser de telles synergies, mais ils ont été pervertis par la recherche de rentabilité de l’entreprise dominante, fût-ce sur le dos des partenaires. Il conviendrait donc de les transformer en « pôles d’efficacité », avec des critères reposant sur la valeur ajoutée collective de l’écosystème global et la réduction des effets de domination de l’entreprise pivot.
Ce sont des conclusions très convergentes auxquelles aboutissent des économistes éloignés de notre courant de pensée, avec une approche nouvelle de la notion de « compétitivité » : « la compétitivité n’est pas d’une nature exclusivement microéconomique. La concurrence se déplace vers des niveaux intermédiaires formés de regroupements localisés d’entreprises et d’institutions […] le rôle [de l’entreprise pivot] n’est pas de concurrencer ou d’imposer, mais d’orchestrer les efforts vers l’action collective et la création de communs industriels (R&D, centres de données, co-investissements, cofinancement des formations) […] Division du travail, coordination et coopération sont les infrastructures sociales sur lesquelles repose la viabilité des tissus industriels. »[5]
Encore faut-il pouvoir peser sur les décisions stratégiques de ces entreprises dominantes, ce qui pose la question des pouvoirs dans l’entreprise et sur l’entreprise. Encore faut-il que l’environnement favorable à ces « écosystèmes innovateurs » existe, en termes d’éducation, formation, et recherche, ce qui pose la question d’un énorme effort des politiques publiques à des fins de développement des connaissances et capacités humaines, à l’opposé des politiques d’austérité actuelles.
La nouvelle industrialisation ne se réalisera pas sans transformations profondes des modalités de fonctionnement des entreprises et des politiques publiques.
Coopérer internationalement
La « relocalisation » de chaînes d’activité entières, éclatées dans le monde entier, est un non-sens dans l’état actuel de l’organisation des systèmes productifs, à la fois physiquement et économiquement, du fait du caractère ambivalent des multinationales : d’une part, une concentration inédite des capacités d’accroître l’exploitation des travailleurs mis en concurrence, d’autre part un partage des coûts énormes de recherche, d’innovation, de production, source potentielle d’efficacité.
Il convient donc de dissiper l’illusion d’une autonomie industrielle nationale que sème le souverainisme, et d’éviter le simplisme de formules telles que : « nous voulons produire en France ce que nous consommons en France »[6].
Quelques exemples suffisent pour mesurer l’ampleur de cette impossibilité. Pour la filière automobile, l’enjeu de la nouvelle industrialisation n’est pas de rapatrier les lignes de production existantes, mais de réancrer sur le territoire national des activités de recherche et de service, d’obtenir des localisations sur les chaînes de production lors du renouvellement des modèles, et surtout, de réaliser l’insertion dans la filière des véhicules électriques, depuis les batteries et leurs composants jusqu’à l’assemblage des véhicules.
La question des brevets est une autre question cruciale impliquant de la coopération internationale, largement ignorée, par exemple, lors du débat sur la nationalisation des actifs d’Arcelor en France. Il a été oublié que sans partage des brevets, le groupe Mittal pouvait, via les redevances, continuer à pomper de la valeur sur les activités réalisées en France, sans les risques associés à la production ! Il fallait donc négocier le partage des brevets sans droits !
La relance de la filière nucléaire française, après des années de réduction des capacités humaines pour la recherche et la production, fournit un nouvel exemple de contrainte de coopération. EDF est-elle en mesure de répondre technologiquement, avec les meilleures conditions de coûts, au programme du gouvernement français de production de 14 EPR ? Rien n’est moins sûr dans l’état d’affaiblissement d’EDF en compétences et en moyens financiers. Une coopération avec la Chine ne sera-t-elle pas un passage obligé pour tenir l’objectif [7] ?
Un des leviers pour installer le principe de coopération internationale consiste à substituer au libre-échange, ce rouleau compresseur des normes sociales et environnementales, une régulation des échanges par des traités de maîtrise du commerce international qui, adossés à des coopérations à but partagé, peuvent tirer vers le haut l’ensemble des normes.
Une industrie qui réponde aux besoins de la société
« Qu’on se le dise, l’industrie pour l’industrie n’a pas vraiment de sens. Demander s’il faut réindustrialiser la France revient avant tout à questionner l’objectif de cette démarche », selon Vincent Vicard[8]. La convention nationale sur l’industrie du PCF, tenue en novembre 2014, rappelait de son côté : « [l’industrie] ne doit pas fonctionner pour elle-même dans la vision étroite et calamiteuse des exigences de rentabilité financière court-termistes ; c’est pourquoi nous insistons sur la nécessité d’une transformation en profondeur les modèles de production comme de consommation. Les deux sont en effet liés. Le consumérisme et le productivisme sont les deux faces d’une même médaille : celle de la suraccumulation de capital matériel et financier en crise structurelle aujourd’hui. »[9]
Il s’agit donc de répondre aux besoins que la société exprime par des voies aussi directes que possible, compte tenu des limites et des dérives des délégations de pouvoirs.
Un outil industriel articulé aux services publics utilisateurs
Une reconquête industrielle en phase avec les besoins de la société doit être pilotée par l’aval, c’est-à-dire par les demandes des grands services utilisateurs, par exemple ceux des transports, de l’énergie, de l’eau, ou de la santé. La France doit ses succès industriels passés à ce type de coopérations, par exemple entre la SNCF et Alstom, pour le TGV. La nouvelle industrialisation va de pair avec un nouvel élan des services publics, à l’opposé des politiques d’ouverture à la concurrence qui fragmentent la demande et la concentrent sur les usagers les plus solvables.
L’exemple des énergies renouvelables (ENR) est éclairant. L’entrée sur le marché de nouveaux fournisseurs et des nouveaux producteurs, ainsi que la dislocation du lien entre production et distribution d’électricité donnent lieu à un développement totalement anarchique des ENR, concurrentes au lieu d’être complémentaires à l’énergie électronucléaire, comportant même des risques d’incompatibilité physique avec le réseau électrique.
Par ailleurs, la montée en puissance de l’économie de fonctionnalité, où la demande du service procuré par l’objet l’emporte sur le désir de possession de l’objet ( par exemple l’achat du service de mobilité se substitue à l’acquisition du véhicule) fait partie des transformations des modes de consommation qui doivent être prises en compte pour déterminer les caractéristiques de la production.
Réduire les inégalités territoriales
La domination absolue du critère de rentabilité, mettant en concurrence les systèmes fiscaux et sociaux sur une échelle de plus en plus large, a conduit à une forte polarisation territoriale, ceux à forte concentration industrielle d’un côté, ceux vidés peu à peu de leur substance industrielle de l’autre. C’est vrai à l’échelle européenne, avec l’opposition entre Europe de l’Est et l’Europe du Sud, c’est vrai en France, avec la désertification de zones rurales qui, en perdant l’usine, ont aussi perdu l’école, le train, la poste, l’hôpital de proximité. L’aspect géographique d’une nouvelle industrialisation est crucial pour un aménagement plus équilibré du territoire et la réduction des disparités territoriales[10]. Or, si certains services sont assez naturellement concentrés dans les métropoles, l’industrie, avec sa configuration actuelle de petites et moyennes unités, et la révolution technologique informationnelle, présente l’intérêt de pouvoir s’installer dans des zones peu denses démographiquement, à condition toutefois que les populations y trouvent les conditions favorables de services publics et de mobilité, ce qui renvoie une fois de plus à des politiques publiques ambitieuses, dégagées des dogmes austéritaires.
Industrie et écologie
Les conditions dans lesquelles l’industrie jouera un rôle majeur dans la baisse des économies de CO2 sont connues : nouveaux produits décarbonés (transport et logement), conçus en rupture avec l’obsolescence programmée, procédés de fabrication décarbonés, production d’électricité hors énergies fossiles, efficacité énergétique et diminution des consommations de matières par l’économie circulaire, etc… Les modalités de la transformation écologique sont donc maîtrisées, mais ce sont les conditions pour en faire des objectifs prioritaires, au lieu de les soumettre au filtre de la rentabilité attendue, qui ne le sont pas.
L’exemple de l’effondrement actuel de la filière hydrogène montre bien les impasses d’une transition écologique confiée au capital. Après avoir englouti des millions d’aides publiques, les entreprises de la filière sont en difficulté, jusqu’à la faillite pour certaines[11], et l’État révise à la baisse ses objectifs de production d’hydrogène bas-carbone en 2035. Il se justifie en évoquant le « décalage prévisible du marché et du temps de développement technologique encore nécessaire », ce qui est l’évidence, mais montre à quel point le gouvernement se cale derrière les choix du capital. Les syndicalistes analysent parfaitement la situation, en imputant l’échec au fait que la priorité industrielle est désormais donnée à l’IA et à la défense, mais aussi à la méthode utilisée : « « On parle de filière hydrogène, mais il n’y a pas de filière. Chaque entreprise fait ses petits modules dans son coin, mais elles ne communiquent pas entre elles. « [12] On ne peut mieux décrire l’anarchie d’une transition écologique sous contrainte de rentabilité individuelle, sans maîtrise publique, ni planification ni coordination. On ne peut mieux montrer l’impératif de changer les pouvoirs économiques pour réaliser une nouvelle industrialisation.
Pouvoirs et moyens financiers d’une nouvelle industrialisation
C’est le cœur de la bataille de classe, celle de la confrontation avec les pouvoirs et la logique du capital.
Des pouvoirs dans l’entreprise
Cela commence par des pouvoirs d’intervention et de décision des travailleuses et travailleurs dans les entreprises, pour faire valoir leurs propositions en cas de suppressions d’emplois et délocalisations, mais aussi leurs projets de développement écologique des productions fondées sécurisation et l’enrichissement de leurs emplois.
Des pouvoirs sur l’entreprise
L’entreprise, ses décisions d’implantation, de production sont non seulement à extraire du pré carré du patronat et de la finance, pour être placées sous le contrôle des salariés et de leurs représentants, mais concernent également la société tout entière, par leur impact sur l’emploi, l’aménagement du territoire, l’environnement, les modèles de consommation. L’entreprise est un objet politique qui n’a pas à être exclu du champ d’action démocratique.
D’où l’intérêt de convoquer des institutions nouvelles, locales et régionales, dotées de pouvoirs de décision économique et de moyens financiers, rassemblant tous les acteurs économiques, sous forme de conférences permanentes. Se donnant des objectifs de création d’emplois, des programmes de formation, de développement des services publics, validant les projets de transformation écologique, elles constitueraient un premier échelon décentralisé de planification, fonctionnant démocratiquement, et se confrontant le cas échant aux stratégies des grands groupes et des banques, mais aussi l’État quand il suit servilement le capital. Le soutien de la population, les luttes convergentes et coordonnées par cette élaboration collective donneraient de la force au salariat face au capital, et face à l’état, quand il n’est pas de son côté, dans la bataille de classe, y compris pour gagner des mesures d’urgence comme un moratoire sur les licenciements.
Des moyens financiers avec de nouveaux critères
Pour que l’exercice de ces nouveaux pouvoirs économiques dans l’entreprise et sur l’entreprise soient effectifs, et non virtuels, les projets élaborés dans l’entreprise ou dans les conférences permanentes ne doivent pas buter sur l’écueil du financement : c’est d’abord la mise sous conditions sociales et écologiques des aides publiques ; c’est ensuite l’accès au crédit bancaire, en exerçant des pressions sur le pôle financier public actuel (banque postale, CDC, BPI) ainsi que sur les banques mutualistes (Crédit agricole, crédit mutuel), et en interpellant l’ensemble du secteur bancaire sur l’utilisation de « notre » argent, que nous voulons voir soutenir l’emploi et les services publics, plutôt que les marchés financiers.
Au critère du taux de rentabilité du capital, il faut opposer des critères tout aussi mesurables et comparables, qui valorisent non plus le capital mais l’efficacité des projets, c’est-à-dire à leur capacité apporter de la valeur ajoutée à l’entreprise et à la société tout en économisant le capital. En prenant appui sur les crédits bancaires, à taux d’autant plus réduits que sont programmés davantage de créations d’emplois et de dépenses de formation et recherche, en jouant sur la modulation des cotisations sociales et de l’impôt sur les sociétés, les politiques d’incitation des entreprises à sortir du critère exclusif de la rentabilité financière peuvent être très efficaces.
Une planification démocratique récusant l’étatisme
Les nouvelles institutions locales et régionales de planification évoquées plus haut ont pour objectif d’élaborer les réponses au plus près des besoins exprimés par les populations. Ces propositions émanant des territoires doivent être coordonnées, mises en cohérence en niveau national, pour un aménagement équilibré qui réduise les disparités territoriales, à l’opposé des situations actuelles[13].
L’État, de son côté, est fondé à déterminer des objectifs industriels prioritaires, en termes de filières, de technologies et de recherche. C’est la combinaison entre un processus de planification descendante portant les priorités de l’État, et un processus ascendant exprimant les besoins, ressources et projets des territoires qui crée la planification démocratique. Démocratique, parce qu’elle échappe à la fois au technocratisme d’État et aux effets de concurrence et d’incohérence d’une décentralisation sans coordination.
Il est regrettable que le projet de base commune du CN pour le 40ème congrès passe à côté du processus autogestionnaire ascendant, et n’offre que la perspective d’une planification étatiste, avec l’illusion qu’à elle seule, elle pourrait modifier les rapports capitalistes et faire disparaître le critère de la rentabilité financière.[14]
Comment faire ici et maintenant ?
Comment avancer vers le cap de la nouvelle industrialisation, avec ses fortes exigences de transformations, qui viennent d’être rappelées, en partant de l’existant, ses évolutions chaotiques, pas toujours repérables, avec un rapport de force déséquilibré entre des luttes dispersées et un capital financier puissant, globalisé à l’échelle mondiale ?
Faire de certaines luttes des enjeux nationaux
Les pouvoirs publics actuels, entièrement inféodés aux exigences de la finance, continuent à laisser détruire l’outil industriel, activités stratégiques comprises, dans l’immobilisme le plus insupportable. Il y a donc, de la part du PCF, en lien avec les syndicalistes, un travail de diagnostic et de repérage à effectuer sur ces entreprises, pour que les luttes des salariés et la défense de ces entreprises deviennent un enjeu national.
Malgré des insuffisances sur les propositions de nationalisations, cela a été fait pour Arcelor. En revanche, a-t-on donné toute l’importance qu’il fallait à la défense de l’entreprise ATOS, spécialisée dans les services numériques (cloud, cybersécurité, data et IA, …), dont l’activité est aussi vitale pour la nouvelle industrialisation et sa digitalisation qu’a pu l’être la sidérurgie pour la production manufacturière. Atos, malmenée par la cupidité de ses actionnaires, est actuellement sous le coup d’une enquête du PNF (Parquet National Financier) pour abus de biens social au profit du consultant McKinsey [15], au point que l’État vient de racheter précipitamment à Atos les activités de calcul de haute performance et de calcul quantique. Un sauvetage a minima, qui laisse toutes les autres activités à la merci de la finance. La nationalisation de l’ensemble des activités d’ATOS, sous contrôle démocratique des salariés fait partie des priorités de batailles politiques nationales.
On peut aussi citer le cas de Vencorex, entreprise stratégique dans le secteur de la chimie et sous-traitant d’Ariane Group, produisant un sel essentiel à la filière nucléaire, militaire et civile. La lutte opiniâtre des salariés sur un projet de reprise a fait reculer le gouvernement, après la liquidation judiciaire, mais rien n’est encore joué. Là encore, une bataille nationale s’impose pour sauver et développer cette entreprise, et ses 5000 emplois indirects à la clé.
De telles mobilisations seraient l’application concrète de la reconquête industrielle sur les « nœuds technologiques » qui conditionnent l’avenir, bien décrits dans nos textes, mais laissées en pratique à l’initiative des organisations locales sans être suffisamment portées par des campagnes nationales.
Aider à la convergence des luttes
La filière automobile est en train de sombrer à bas bruit, avec la disparition échelonnée de nombreux sous-traitants dispersés sur le territoire national, où les salarié.es s’engagent dans des luttes défensives éparpillées de peu de poids. Une campagne unifiante de la filière, non seulement en défense de l’existant, mais avec des perspectives de développement, donnerait à la fois une force globale et un élan local aux luttes.
De très nombreuses PME manufacturières, dans la métallurgie ou la plasturgie, sont sous contrôle de fonds d’investissement américain. Le cas du groupe Clayens mérite d’être relevé, car il est l’archétype de la situation de beaucoup de PME : parti d’une société très ancienne, devenue un fleuron de la plasturgie, avec un énorme potentiel d’innovation dans des plastiques de haute performance avec des produits 100 % recyclés, cette entreprise tombe dans les griffes de la finance américaine en 2022. Tout en émargeant au plan France 2030, en collaboration avec des laboratoires privés et des universités, elle réoriente actuellement ses implantations vers le territoire états-unien, en conformité avec la politique de Trump. Un exemple qui est loin d’être isolé d’accaparement des recherches, de la technologie, de pompage des aides publiques, au profit du capital, américain qui plus est !
Mener une campagne d’alerte des entreprises sous contrôle des capitaux américains en danger de délocalisation,
avec nos propositions de financement émancipé des marchés financiers pourrait aider, là encore, à la convergence et à l’efficacité des luttes.
Ne pas oublier les batailles institutionnelles
Il n’est pas acceptable que des tribunaux de commerce, rebaptisés tribunaux des affaires économiques, puissent décider de l’avenir des entreprises sur les seules considérations financières immédiates. Ils sont à l’origine de nombreuses liquidations judiciaires désastreuses pour les territoires concernés, que des délais de lutte plus importants auraient parfois permis de sauver. Des structures pluralistes, composées de représentants des salariés et élus locaux, doivent les remplacer. C’est une bataille institutionnelle urgente, avec 546 plans de licenciement recensés aujourd’hui par la CGT !
Une autre bataille pourrait être menée dans les intercommunalités et les régions, sous l’impulsion des élus communistes,
On commencerait à mettre en place des embryons de nouvelles institutions, dans l’esprit de celles évoquées plus haut. Réunissant les représentants des salariés, des directions d’entreprises, des services publics et des banques, en CESEL[16] (Comité Économique, Social, Environnemental Local), et conférence sociale régionale[17], ces instances pourraient s’emparer en premier lieu du contrôle des aides publiques avec critères éco-sociaux, et élargir ensuite leur intervention dans la formulation des besoins d’aménagement du territoire.
Conclusion
Les choix du capital, et leurs effets de polarisation des activités industrielles, ont placé l’industrie française sur une trajectoire de déclin, avec ses destructions en chaîne et la perte d’une masse critique, qui se transforme en spirale vicieuse auto-alimentée. Ouvrir la voie d’une nouvelle industrialisation ne peut pas se faire à coup d’aides publiques sans changer en profondeur les logiques économiques, c’est-à-dire les finalités de la production, les critères de choix des projets et les modalités de leur mise en œuvre, avec un enjeu majeur sur l’emploi et les conditions de travail. Une telle confrontation exige des luttes locales et globales qui résistent et mettent en perspective le neuf, avec un haut niveau de conscience sur les objectifs généraux de la transformation.
Le projet de base commune voté par le CN du PCF propose de prolonger la campagne permanente « Industrie-services publics », sans avoir procédé à l’évaluation et au retour critique sur celle qui a déjà eu lieu. Conçue dans un mode de fonctionnement descendant, dans le but de témoigner de l’intérêt du PCF sur l’industrie et de se renforcer grâce à cette communication, elle n’a pas mis en mouvement nos organisations locales pour une remontée des informations sur ce qui se passe réellement dans les territoires, indispensable pour mettre en réseau et construire ensemble des batailles unifiantes sur des contenus transformateurs.
Il est urgent que le PCF sorte des incantations de textes et se mette, en pratique, réellement à hauteur du projet de nouvelle industrialisation, articulant luttes locales et objectifs politiques, grâce au travail conjoint et coordonné des fédérations et des trois commissions (économie, entreprises, écologie) concernées par ce sujet. Les cloisonnements entre commissions, la verticalité de notre fonctionnement, ainsi qu’une conception de l’organisation hors des contenus politiques à porter, sont des obstacles qui doivent être mis en toute
[1] Formule issue du texte de la « convention sur l’industrie » organisée par le PCF en 2015. Ce texte, bien que nécessitant une mise à jour, reste une référence par la qualité de l’analyse et l’actualité des propositions.
[2] Néologisme utilisé par Vincent Vicard Faut-il réindustrialiser la France ? (p27) PUF 2024.
[3] L’IA réduit-elle le travail… ou augmente-t-elle la pression ? – Isarta Infos | Tendances et Actualités Marketing, Gestion et RH
[4] Gabriel Colletis. Déglobalisation et politique industrielle en France. Note de recherche 2021
[5] Bernard Guillhon. Globalisation-déglobalisation. Les stratégies des multinationales.
Globalisation et déglobalisation : les stratégies des multinationales
[6] Discours de Fabien Roussel. Meeting de Marseille du 23 novembre 2025.
[7] C’est le point de vue défendu par certains ingénieurs d’EDF.
[8]Vicard, op. cit., p 11.
[9] Convention nationale du PCF sur l’industrie – Site Internet du P.C.F.
[10] Même le très libéral Cercle des économistes s’en inquiète dans une récente étude des disparités entre les taux de chômage des jeunes variant de 4 à 20 % selon les territoires. « Non-assistance à jeunesse en danger : l’alerte du Cercle des économistes – Le cercle des économistes
[11] En Franche-Comté : Mahytec (Dole), McPhy (territoire de Belfort), Forvia (Allenjoie, Doubs).
[12] Tarek Zarhad, délégué syndical CGT chez Forvia « C’est du gâchis » : entreprises menacées, objectifs de production « baissés »… La filière hydrogène en grand danger en Franche-Comté
[13] Par exemple, en France, toutes les usines de batteries sont implantées dans la région des Hauts de France, et aucune en Bourgogne-Franche-Comté !
[14] Extrait du projet de base commune :« Planifier permettra d’engager le renouveau industriel dont le pays a besoin en transformant les modes de production pour décarboner l’industrie sans casse sociale. Le pays a besoin d’un État qui définit les filières stratégiques prioritaires pour un nouvel essor des forces productives appuyé par la révolution informationnelle, pour affronter la crise climatique, garantir la souve raineté nationale et la réponse aux besoins publics. » (p 15 et 16)
[15] Le dirigeant actuel d’Atos, Philippe Salle, vient d’ailleurs de la société… McKinsey.
[16] La création des CESEL est inscrite dans le livret sur le programme municipal 2026 du PCF.
[17] L’expérimentation est prévue en région Bourgogne Franche-Comté.

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