États généraux de l’énergie – 13 février 2021 – Introduction de la deuxième table ronde : Structures, institutions, batailles

Muriel Ternant, secrétaire départementale du PCF dans le Territoire de Belfort

La structuration de la filière électrique française porte encore aujourd’hui la marque du modèle français construit en 1946 sous l’impulsion d’un ministre communiste, Marcel Paul.

Ce modèle repose sur un service public intégré de l’énergie d’une part, EDF, assurant la maitrise d’œuvre des nouveaux équipements, la production, la distribution de l’électricité, et des opérateurs industriels forts d’autre part, historiquement Alstom absorbé aujourd’hui par General Electric, Creusot Loire devenu Framatome, etc, pilotés par la commande publique et dans une coopération étroite avec EDF qui n’évitait pas des conflits sur les choix technologiques, dans un contexte où l’État avait prise sur Alstom anciennement CGE.

EDF comme Alstom se sont inscrits dans la libéralisation européenne et la mondialisation néolibérale, le développement des marchés financiers et l’ouverture des échanges de services.

Avec comme conséquence l’introduction du marché de l’électricité à la place du service public, la multiplication des intervenants sur ce marché et des entreprises sous-traitantes avec des effets de désoptimisation et de dispersion des compétences. Des dispositifs de pillage ont été mis en place au bénéfice des producteurs privés : ARENH, CSPE etc. Dans ce contexte, le développement des énergies renouvelables fonctionne essentiellement comme une nouvelle niche de rentabilité du capital, et met les régions en concurrence pour le développement des projets, en dehors de toute planification concertée et démocratique.

Alstom s’est mondialisé, en délocalisant les activités de fabrication et en transférant des technologies, créant des chaînes de valeur transnationales. Il a monopolisé les gains réalisés grâce aux économies d’échelle et démultipliés par la révolution informationnelle. Les activités sont dorénavant hyperfinanciarisées, sous contrôle d’un fond d’investissement qui les considère comme une pure mise en valeur de capital financier. Les désengagements se multiplient.

Dans les décisions touchant à l’énergie, le rôle des élus, des citoyens et des salariés a été affaibli, voire supprimé au profit de celui des actionnaires et de leur mandataire, l’État. Et les instances de concertation étatique que sont le conseil national de l’industrie et ses comités stratégiques de filière sont largement dominées par les intérêts financiers des grands groupes de l’énergie au lieu d’être des instances de planification démocratique répondant aux besoins à partir d’une remontée des territoires avec des pouvoirs sur ces grands groupes et sur les moyens financiers

C’est donc avec cette situation nouvelle qu’il faut penser les défis liés à la production d’électricité énoncés ce matin : augmentation des besoins, décarbonation, continuité de service, souveraineté des choix énergétiques, avec une filière industrielle distribuée sur le territoire, basée sur le développement des capacités humaines et le la créativité des travailleurs maîtrisant les technologies, développant de nouveaux équipements plus économes en matière, moins producteurs de déchets non recyclables, économes en capital et engageant des logiques de coopération internationale bref, relevant les défis d’une nouvelle industrialisation.

Il y a urgence car les dernières attaques sont particulièrement graves, c’est notamment le projet HERCULE qui vise à accélérer la privatisation d’EDF, c’est le démantèlement par General Electric de l’ex branche énergie d’Alstom et les opérations de rachat-vente sans visibilité sur l’avenir dans la filière industrielle.

Face à cela, les mobilisations des salariés se développent et s’ancrent dans la durée, en rencontrant des échos croissants auprès des citoyens. Elles unifient les différentes catégories de salariés, des ouvriers aux ingénieurs, des producteurs au concepteurs. C’est la bataille des salariés d’EDF qui reçoit le soutien d’un large arc politique, ce sont les fortes mobilisations contre les plans de suppressions d’emplois dans General Electric qui chaque fois ont été largement soutenues par les élus locaux et les habitants.

Il y a donc un enjeu particulièrement décisif aujourd’hui à être en capacité de construire avec les salariés, les élus et les citoyens qui les soutiennent, de grandes perspectives politiques pour la filière, avec l’objectif de construire de grandes mobilisations populaires pour les porter.

Des perspectives politiques, c’est-à-dire à la fois un projet de société et une conception des pouvoirs et des institutions, aussi bien les institutions politiques que les entreprises. Et ceci à partir des luttes, de ce qu’elles appellent et expriment et de l’analyse des projets en cours.

C’est l’objet de cette table ronde, au cœur de notre conception de l’action politique.

Comment revenir à une maîtrise publique et sociale de la filière de l’électricité ? Avec quelles priorités et quelles exigences immédiates ? Avec quels leviers ? Pour quels nouveaux critères que celui de la rentabilité immédiate ? Avec quelles coopérations nécessaires à l’échelle de l’Europe et du monde, sur le plan technologique comme sur celui de l’accès aux ressources ?

Quelle cohérence et quelles coopérations reconstruire entre la filière industrielle et le service public de l’électricité ? Quel pourrait être le contenu d’un pôle public de l’énergie ?

Quels besoins de financement ? Quels nouveaux financements pour échapper au critère du profit immédiat ?

Quel nouveau type de planification où les salariés, les usagers, les territoires et leurs élus, la représentation nationale, joueraient un rôle nouveau ? Peut-on amorcer dès à présent des constructions pour porter cette exigence de démocratisation ?

Quelles propositions immédiates rassembleuses et offensives porter dans les mobilisations actuelles ? Quelles grandes batailles politiques de longue haleine initier ?