Plans de suppressions d’emploi :
la CGT mène l’enquête

Baptiste Talbot
membre du bureau confédéral de la CGT, en charge de la Coordination des luttes

Sous le mot d’ordre « Produire local, agir global », la CGT a tenu le 26 mars 2026 ses Assises du Made in France, à Pont-de-Claix (Isère), à proximité du site de Vencorex, qui a vu se développer ces deux dernières années une lutte emblématique s’agissant de la bataille industrielle.

La veille, au profit d’un ferrailleur, le tribunal de commerce de Lyon venait de rejeter un projet de relance du site, porté notamment par d’anciens salariés de Vencorex et soutenu tant par l’État que par les collectivités territoriales. Les tribunaux de commerce constituant une indéniable place forte du pouvoir patronal, il est permis de lire cette décision comme un message adressé par le capital à la fois aux travailleuses et travailleurs, et à la puissance publique, en délimitant l’industrie comme une chasse gardée du patronat.

La liste noire des plans de licenciements

Ces Assises du Made in France ont aussi été l’occasion de publier la dernière version de la liste noire des plans de licenciements, rendue publique pour la première fois au mois de mai 2024 à l’occasion des États généraux de l’industrie et de l’environnement organisés par la CGT. Faisant le lien entre défis environnementaux et industriels, ces états généraux se sont ainsi d’emblée inscrits comme une réponse à la vague de licenciements et de désindustrialisation que la CGT commençait alors à mettre en lumière.

Ce recensement, et la carte qui en est issue, sont devenus une référence largement reprise dans les médias et même utilisés comme illustration lors du débat télévisé entre Sophie Binet et Emmanuel Macron en mai 2025.

Issue d’une enquête militante, fondée initialement sur ce que l’organisation commençait à identifier comme un mouvement de fond à partir des remontées de ses syndicats, la liste noire des plans de licenciements est devenue un des baromètres de la casse sociale et industrielle que traverse le pays.

Dans sa première édition (mai 2024), la liste noire comprenait 140 plans recensés depuis septembre 2023, concernant notamment 88 sites industriels, et représentant 40 095 emplois supprimés ou menacés (dont 15 243 dans l’industrie).

En mai 2025, le bilan depuis septembre 2023 s’établissait à 381 plans concernant 279 sites industriels et représentant 88 501 emplois supprimés ou menacés, dont 37 156 dans l’industrie.

Dans sa version publiée le 26 mars, la liste comprend désormais 546 plans de suppression d’emplois sur la période septembre 2023/mars 2026 (au 17 mars)[1].

Si les localisations géographiques ne sont pas déterminées pour tous ces plans, ce sont 411 sites à caractère industriel qui sont identifiés.

126 233 emplois menacés ou supprimés, dont 55 018 pour la seule industrie, sont recensés.

Ces chiffres sont à mettre par exemple en rapport avec les annonces faites lors des dernières éditions de Choose France :

2024 : « Les 15 milliards d’euros d’investissements permettront de créer ou maintenir plus de 10 000 emplois » selon Business France, concernant « 56 projets ».

2025 : ont été annoncés 37 milliards d’euros d’investissements, dont 20 milliards pour de nouveaux projets, censés générer 13 000 emplois.

Concernant l’industrie, si on retranche les 2 765 emplois d’intérimaires et sous-traitants identifiés dans le recensement CGT, on arrive au chiffre de 52 253 emplois directs supprimés ou menacés dans l’industrie. Si on applique à ce chiffre le ratio de 4,5 emplois indirects et induits pour 1 emploi industriel (repris par la BPI dans le bilan de son Fonds SPI, sur la base des données INSEE[2]), cela représenterait un volume d’emplois générés de 235 138. La nature des emplois supprimés ou menacés recensés par la CGT n’étant pas connue de manière systématique (et pouvant comprendre une part d’emplois intérimaires notamment), on peut aussi raisonner sur une estimation plus basse de 2 emplois induits, soit 104 506 emplois.

Si on cumule le total des emplois supprimés ou menacés (126 233) et le potentiel d’emplois indirects et induits dans l’industrie (104 506 hypothèse basse, 235 138 hypothèse haute), on arrive donc à l’évaluationglobale d’un impact négatif compris entre 230 739 et 361 371 emplois depuis septembre 2023.

Ce recensement documenté aboutit à une estimation minimale. D’abord, cette liste ne prétend pas à l’exhaustivité : il s’agit d’une enquête militante qui, à la différence des données officielles anonymisées, permet de donner à voir la diversité des situations tant en termes de secteurs que de territoires impactés.

Sauf exception, les chiffres compilés ne tiennent pas compte des emplois induits pour les secteurs hors industrie : par exemple, dans le cas de la Société générale, le syndicat CGT de l’entreprise évalue l’impact négatif à 3000 emplois chez les prestataires, en plus des 1050 visés par le PSE annoncé en 2024 (impact inclus dans le recensement).

Par définition, cette compilation ne permet donc pas de mesurer à elle seule les conséquences globales des effets des politiques d’austérité et des destructions d’emplois dans le secteur privé. Quelques exemples sectoriels permettent d’en avoir une idée.

En avril 2025, suite au déclenchement de la guerre commerciale par Trump, France Chimie a chiffré entre 15 000 et 20 000 le nombre d’emplois menacés de destruction dans le secteur et évalué à 47 le nombre de sites industriels menacés de fermeture.

En décembre 2025, la Fédération française du bâtiment a constaté 20 000 emplois détruits en 2025 et a déclaré anticipé 10 000 destructions supplémentaires en 2026[3].

Une étude publiée en juin 2025 a évalué à 56 000 en 10 ans les suppressions d’emplois prévisibles dans la filière auto, en faisant le rapport entre suppressions et créations liées au développement de l’hydrogène et de l’électrique[4].

Une étude menée par Coordination Sud et CartONG, publiée le 25 novembre 2025, a quant à elle chiffré à 4938 le nombre d’emplois supprimés dans l’humanitaire en 2024 suite aux coupes budgétaires.

Ce sont donc plusieurs dizaines de milliers d’emplois supplémentaires menacés qui peuvent être ajoutés à ceux recensés par la CGT. Notre recensement documenté est donc cohérent avec les évaluations qui ont circulé, notamment celle du cabinet Altares fin 2024 portant sur 300 000 emplois alors menacés du fait de la vague de défaillances d’entreprises[5].

Ces éléments sont aussi à considérer sur le temps long, en lien avec le bilan mis en avant par le gouvernement sur les créations d’emplois industriels. Concernant l’emploi salarié dans l’industrie, on constate une très légère hausse d’environ 110 000 entre le troisième trimestre 2017 et le quatrième trimestre 2025[6]. Mais avec 3,2 millions d’emplois dans le secteur industriel, nous restons très loin des 5,5 millions des années 1970 et surtout de l’objectif d’une réindustrialisation massive ! Dans le même temps, la population de la France a augmenté de plus de 10 millions.

Les plaies ouvertes de la désindustrialisation

La désindustrialisation est une réalité incontestable, que l’on mesure de plus en plus nettement :

-le cabinet Trendeo souligne dans une étude publiée en février 2026 que le solde net entre créations et fermetures de sites industriels était, fin 2024, de – 15, et plonge à – 63 en 2025.

-selon l’INSEE, l’emploi salarié dans l’industrie recule de 16 000 sur un an au dernier trimestre 2025.

D’un point de vue sectoriel, le recensement de la CGT illustre notamment la casse industrielle en cours dans la filière automobile (avec 51 plans dans la métallurgie et 9 dans la chimie et le verre concernant des fournisseurs) et dans la sidérurgie (Arcelor, Novasco, Erasteel, Aprema, …). Plus globalement, la métallurgie est fortement impactée avec plus de 24 000 emplois directs supprimés ou menacés dans le cadre de 151 plans de suppressions d’emplois.

Les industries chimiques (plus de 11 000 emplois directs supprimés dans le cadre de 103 plans) et celles du papier/carton sont également tout particulièrement impactées par ce processus de casse.

Le commerce (près de 20 000 emplois impactés) et le secteur des banques et assurances (plus de 8 000 emplois supprimés ou menacés) sont eux aussi durement frappés par la vague de licenciements.

La CGT relève la part importante du nombre de plans de suppression de postes dans le secteur public et le domaine du sanitaire et social (plus de 13 000 emplois supprimés ou menacés). Cette situation découle en particulier des choix austéritaires des gouvernements successifs avec une traduction directe sur les services de l’État et un effet en cascade sur les collectivités territoriales et le secteur associatif par l’effet des coupes budgétaires qui leur sont imposées.

Concernant les tendances, la situation s’aggrave entre 2024 et 2025 dans plusieurs filières industrielles :

-dans la métallurgie, 11 855 emplois sont impactés en 2025, pour 10 240 en 2024. En 2025, la métallurgie concentre à elle seule 33 % de la totalité des emplois supprimés ou menacés.

-dans l’agroalimentaire, 2644 emplois sont impactés en 2025, pour 1929 en 2024

-dans les industries du verre et de la céramique, 714 emplois sont impactés en 2025, pour 195 en 2024. Cette tendance se poursuit en 2026 avec 764 emplois impactés.

-dans le textile, 716 emplois sont impactés en 2025, pour 361 en 2024

Dans le secteur public et associatif, les coupes budgétaires ont également un impact croissant : 6359 emplois impactés en 2024 ; 7230 en 2025.

Le premier trimestre 2026 est d’ores et déjà marqué par 31 plans de suppression d’emplois, représentant 15 152 emplois supprimés ou menacés, soit 42 % du total recensé pour toute l’année 2026. Cela laisse augurer une année 2026 particulièrement difficile pour l’emploi et l’industrie, s’agissant de données qui n’incluent pas encore les effets économiques de la guerre impérialiste généralisée déclenchée par Trump et Netanyahu au Moyen-Orient le 28 février.

Il est à relever et apprécier que plusieurs situations ont évolué positivement depuis le premier recensement publié en mai 2024.

C’est le cas dans la chimie chez Niche Fused Alumina (avec cela dit plusieurs dizaines de suppressions d’emplois) et Metex, suites à des reprises.

C’est aussi le cas chez Morassuti (imprimerie) et Duralex avec la création de SCOP, phénomène également observé avec deux reprises en SCOP dans la Meuse (métallurgie et textile) qui permettent d’éviter la liquidation des entreprises.

Chez Hennessy (producteur de cognac, groupe LVMH), la lutte résolue des salariés fin 2024 a permis de mettre en échec un premier projet de la direction de délocalisation partielle de la production vers la Chine. La direction en a cela dit lancer un nouveau.

C’est le cas également concernant la Centrale de Gardanne puisque la ministre de l’Industrie a réitéré le 26 novembre 2024 les engagements gouvernementaux, étape importante pour la préservation de l’outil industriel ; la question de la préservation des emplois restait à consolider et vient de l’être en cet automne 2025 avec la signature des premiers contrats.

En mars 2025, les salariés d’Ekol Logistics sur le port de Sète ont par la grève gagné l’abandon d’un projet de suppression de 27 emplois.

La Fonderie de Bretagne a été sauvée grâce à la lutte déterminée des salariés avec leur syndicat CGT et l’appui de toute l’organisation. Sa situation reste cela dit très précaire.

A Lubrizol (Seine-Maritime) : après l’annonce d’un projet de PSE impactant 169 emplois en février 2025, la lutte menée par les salariés a permis de ramener ce nombre à 106 puis à l’annulation pure et simple du projet, les syndicats demeurant très vigilants.

Au Centre hospitalier de Laval (Maine-et-Loire), la mobilisation syndicale a permis de faire reculer la direction sur son plan de suppression de 50 postes.

Le vaste plan de suppression de près d’un millier d’emplois par Thalès Alenia Space, dénoncé par les organisations syndicales et en particulier la CGT, a été abandonné par la direction en octobre 2025.

Suite à une procédure engagée par la Fédération CGT du Commerce et des Services, le tribunal administratif de Lille a annulé le 23 septembre 2025 le plan de suppression de près de 2400 emplois engagé chez Auchan. Si cette décision ne règle pas en elle-même le devenir des salariés, elle crée une jurisprudence d’intérêt majeur concernant les responsabilités des grands groupes, au premier chef le groupe Mulliez.

Chez Amis (équipementier auto implanté dans l’Allier et la Creuse), après un placement en redressement judiciaire en octobre 2024 puis l’annonce d’un PSE sur 191 emplois avec projet de fermeture du site situé dans la Creuse, la lutte menée avec le syndicat CGT a permis d’obtenir une reprise et de sauvegarder 146 emplois en octobre 2025.

La lutte résolue des salariés dépendant du groupe ACI, avec la CGT, a permis de sauvegarder une partie des emplois et outils industriels menacés par les pratiques scandaleuses de cette holding.

Enfin, c’est la convergence de la lutte syndicale, de l’action des élus locaux et parlementaires, la pression politique, qui ont contraint le ministre de l’Industrie à s’engager à ne pas lâcher le dossier Vencorex/Exalia en dépit de la décision contraire à l’intérêt général du tribunal de commerce de Lyon.

Des mesures d’urgences pour rompre le cycle infernal de la désindustrialisation

Dans tous les cas, la mobilisation des travailleuses et travailleurs, avec leurs organisations syndicales, a été un facteur indispensable pour empêcher la destruction de ces sites industriels et emplois

La liste noire établie par la CGT, les luttes découlant de la casse sociale ainsi mise en lumière, posent la question de fond des ruptures structurelles indispensables pour reprendre en main notre destin industriel. A l’occasion de ses Assises du Made in France, la CGT a porté la nécessité d’un train de mesures d’urgences pour rompre le cycle infernal de la désindustrialisation.

I. Donner de nouveaux droits aux salarié.es pour sécuriser l’emploi 

a. Donner aux salarié.es des sous-traitants les moyens de défendre leurs intérêts

b. Droit et pouvoir de représentation des salarié/es dans les tribunaux de commerce

c. Rétablissement des CHSCT avec des pouvoirs renforcés

II. Faire de l’État un acteur central de la réindustrialisation pour la planification 

a. Un État qui intervient dans la crise industrielle : préemption, entrée au capital, nationalisation

b. Par la commande publique, donner la priorité au Made In France

c. Création d’un ministère de l’industrie et de la planification industrielle doté d’un pôle financier public

III. Contraindre les entreprises pour protéger l’emploi 

a. Remboursement des aides publiques pour les entreprises qui font des bénéfices

b. Abaisser le seuil d’application de la loi Florange à 50 salarié.es avec l’interdiction de toute suppression d’emploi pendant la procédure

c. Imposer un avis conforme des CSE sur l’utilisation des aides publiques

Plus fondamentalement, c’est bien entendu la nature capitaliste même du système économique qui doit être remise en cause, pour une industrie qui réponde aux besoins sociaux dans une visée de développement humain égalitaire à l’échelle de la planète, dans le respect du vivant. Cet horizon revendicatif pose à son tour l’enjeu de ruptures politiques structurelles, qui sont conditionnées à une double élévation, celle de la conscience de classe, celle du niveau de convergence des forces de progrès, pour empêcher qu’advienne la longue nuit fasciste à laquelle nous destinent en l’état les forces du capital.


[1] Cet article s’appuie très largement sur la présentation de la liste noire figurant dans le dossier de presse publié à l’occasion des Assises CGT du Made in France le 26 mars : https://www.cgt.fr/dossiers-de-presse/assises-cgt-du-made-france-produire-local-agir-global

[2]https://www.bpifrance.fr/nos-actualites/fonds-spi-3-200-emplois-directs-generes-par-les-nouveaux-sites-industriels

[3]https://www.aefinfo.fr/depeche/742846-batiment-la-ffb-annonce-la-destruction-de-20-000-postes-en-2025-et-en-anticipe-10-000-supplementaires-en-2026

[4]https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/automobile/effectifs-production-exportations-l-automobile-francaise-au-bord-de-la-rupture-1028254.html, 26 juin 2025

[5] L’Humanité des 15-17 novembre 2024

[6] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2496914#tableau-figure1

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