Relever le défi économique,
pour libérer les vies !

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

La désindustrialisation de notre pays est très grave : pénurie de médicaments, déficit commercial industriel record (cela veut dire qu’on ne produit pas assez de produits industriels en France…. et pas toujours les bons), dont un déficit de la filière automobile, pénurie de salariés qualifiés. La France enregistre un déficit de ses transactions courantes depuis 2006 (‑12 milliards d’euros en 2025, soit hors tourisme ‑33 milliards, après ‑13 milliards en 2024 et ‑44 milliards en 2023). Cela signifie que le déficit industriel (auquel s’ajoute un déficit de produits énergétiques) n’est même pas « compensé » par les revenus nets technologiques, de services et les dividendes reçus des délocalisations ou des détentions à l’étranger, nets des dividendes versés aux non-résidents. Non seulement il manque les produits nécessaires, mais même les revenus que devrait apporter l’entreprise « sans usines » (Serge Tchuruk) ne sont pas au rendez-vous. Et pour cause ! Le grand capital qui dirige les grandes multinationales et ses mandants, les actionnaires, les grands fonds d’investissements, cherchent avant tout du profit pour rémunérer le capital suraccumulé. Ils ne cherchent ni à fabriquer des produits concrets nécessaires pour vivre (ces derniers ne sont pour eux qu’un support pour rapporter de l’argent), ni même à développer la valeur ajoutée, richesse qui permet aux « gens » de vivre. Ils nagent dans les « eaux glacées du calcul égoïste ».

Second constat. L’industrie est profondément percutée par les révolutions informationnelle et écologique : nouvelles exigences, travail bouleversé, métiers, rôle du travail humain, décloisonnement industrie-services (publics et privés), financiarisation, internationalisation, accords de coopération, etc. Cela appelle une nouvelle réponse.

Des conséquences : les souffrances, difficultés de vie quotidienne ne cessent de s’accumuler. L’emploi, direct et induit, souffre, les revenus et les salaires, mais est fragilisée aussi l’efficacité de la recherche – fondamentale et appliquée – qui a souvent besoin d’un aller-retour avec les utilisations industrielles.

Notre dépendance économique est en jeu et donc notre autonomie politique. Au-delà de la souveraineté nécessaire dans un certain nombre de domaines, nous maîtrisons de moins en moins notre avenir. Hier, nous avions imaginé le TGV, le nucléaire civil, les premiers micro-ordinateurs, l’aéronautique des XXe et XXIe siècle. Comment concevoir, imaginer les « solutions d’avenir » si on ne maîtrise pas des segments essentiels de la fabrication comme de la conception ? Cela concerne tout autant les composants électroniques que les logiciels, qui sont des services, et pour lesquels notre dépendance aux GAFAM est très fragilisante. Mais aussi les technologies que nous utilisons et pour lesquelles nous payons des royalties qui « pompent » la valeur ajoutée réalisée par les travailleurs. C’est le cas pour Mittal qui a localisé les brevets de l’acier dans sa holding du Luxembourg.

Tout cela alimente désarroi et délitement social.

Des dogmes. Les causes de cette désindustrialisation seraient un coût du travail trop élevé et l’insuffisance de moyens financiers de l’économie française ? C’est faux. Les différents articles du dossier le démontrent. Les dépenses pour les travailleuses et les travailleurs sont bien insuffisantes. C’est le coût du capital qui est très élevé (dividendes, charges d’intérêts ‑ 482 milliards d’euros en 2024 pour les sociétés non financières, d’après l’INSEE). Celui de l’énergie aussi, dont le prix de vente est soumis à un marché spéculatif qui l’éloigne totalement de son coût réel. Pourtant la politique de « baisse du coût du travail » se poursuit : les exonérations de cotisations sociales dépassent les 80 milliards d’euros. Elles ne sont pas « inefficaces », comme une critique superficielle peut le prétendre. Elles sont perverses, mais « efficaces » pour faire de la France un pays de bas salaires.

Pour financer, les gouvernements successifs ont toujours prétendu qu’il fallait faire appel au capital financier étranger, « attirer les capitaux », ou à des « repreneurs », souvent dépeceurs. C’est tout le travail de Business-France et de ses forums d’attractivité néo-libérale Choose France… Il faut dénoncer ce bradage de nos atouts productifs ! Il dépolitise ces questions, accompagne et cache l’irresponsabilité sociale meurtrière des banques françaises. Le résultat est éloquent, une étude publiée par L’INSEE[1] montre que l’apparition puis le creusement du déficit commercial industriel français provient pour moitié des multinationales étrangères, avec beaucoup de sociétés commerciales importatrices sans grande substance productive (et l’étude n’évalue pas les transferts de technologie réalisés à l’occasion des prises de contrôle). L’autre moitié est due aux multinationales sous contrôle français, largement délocalisées (d’après l’INSEE, deux tiers des emplois industriels des multinationales françaises sont situés à l’étranger). Le « prix » de l’ouverture aux capitaux est un déficit français accru par ces deux types de multinationales. D’autant plus que les délocalisations se font à coup de rachats financiers et de fusions qui génèrent ensuite de gigantesques coûts du capital, ou bien des coûts d’apprentissage… qu’on fait supporter aux salariés de la maison-mère. Macron et le MEDEF ne veulent pas mobiliser le pôle public financier, potentiel pourtant considérable de centaines de milliards de financement : le projet de reprise de Vencorex par les salariés est bloqué pour quelques millions d’euros ! Ils mobilisent la BPI comme béquille du capital privé, pour sécuriser le rendement de ce dernier, « doctrine » assumée. Mais tous ces coûts du capital, ne sont pas des coûts pour tout le monde…. Ce sont des profits pour les détenteurs de capitaux.

Des cercles vicieux. Cette logique génère des cercles vicieux. Par exemple : pénuries de soudeurs chez Alstom, soudures défectueuses sur les TGV, plusieurs rames rendues par la SNCF, donc augmentation des coûts. En réaction, Alstom renforce la baisse du coût du travail, rognant ainsi sur ce qui est efficace, et cela marche encore moins bien. On peut arriver à des gouffres financiers comme dans le cas du projet EPR de Flamanville.

Des causes. La cause commune, c’est l’obsession de la rentabilité financière. Elle est portée par des pouvoirs, des institutions, des règles, une culture, tous centrés sur ce critère de rentabilité. Elle domine toutes les décisions des entreprises, des banques et celles de l’Etat.

Une visée, des objectifs.

(1) Une nouvelle industrialisation écologique et sociale. Les deux sont indissociables, car ce sont les travailleurs, avec leur créativité, leurs savoir-faire qui vont inventer les produits, les services, les modes de production et les réaliser, les mettre en œuvre. Le « social » n’est pas un accompagnement pour faire passer la pilule, il est « causal ». L’emploi-formation vient en amont, l’investissement doit lui être soumis et ne venir qu’après pour démultiplier l’efficacité du travail humain. Ce renversement fondamental est à l’ordre du jour dans le rapport de production, un renversement de classe entre moyens matériels et êtres humains. C’est au cœur du projet de sécurité d’emploi ou de formation.

(2) Une industrialisation qui réponde aux besoins. Donc des institutions de planification nouvelle (productions, emplois, formation, organisation des sécurisations et des évolutions professionnelles…).

(3) Une relation intime entre industrie et services. Des services financiers ou d’ingénierie non prédateurs. C’est indispensable avec la révolution informationnelle qui crée une intrication très forte entre industrie et services, remettant en cause les frontières entre les deux [2].

(3) Des banques qui appuient cette nouvelle industrialisation, en baissant le coût du capital, si les investissements développent l’emploi, la formation, les productions écologiques.

(4) Des coopérations internationales de partage des coûts, sans contrôle capitalistique.

(5) Des services publics dynamisés et transformés, pour appuyer ce développement (recherche, emploi, formation)

(6) des services publics qui pilotent l’industrie et les services, pour chaque bien commun auquel les productions doivent répondre (alimentation, logement, santé, transport, communication, etc.), dans la conception nouvelle d’une planification stratégique, démocratique et incitative, en transformant profondément les comités de filière.

Des moyens et des pouvoirs. Des pouvoirs nouveaux des travailleurs sur l’utilisation de l’argent dans l’entreprise (investissement, recherches, décisions de production, organisation du travail) avec un accès à des moyens financiers nouveaux. Des pouvoirs pour les citoyens dans la planification. Des nationalisations industrielles significatives et d’un nouveau type, dans chaque filière. Un pôle public bancaire élargi, pratiquant un autre crédit.

Les aides publiques doivent être profondément revues pour qu’elles incitent à accroître les dépenses d’emploi et de qualification des entreprises, à l’inverse de ce qui se fait.

Il s’agit de changer les critères de gestion des entreprises. Au lieu de la rentabilité, viser l’efficacité sociale et écologique, avec deux critères centraux : l’économie de capital matériel et financier relativement à la valeur ajoutée créée (VA/Cmf), et la valeur ajoutée disponible pour les populations (salarié.e.s et habitants).

Dans la conjoncture actuelle, cet enjeu de nouvelle industrialisation (et servicisation !) prend un relief nouveau, avec la récession qui semble se déclencher, accélérant le recul, avec notre énorme besoin d’indépendance des GAFAM et des technologies US, avec l’urgence de combattre l’économie de guerre.

Se dessine tout un enjeu de luttes. Avec un enjeu d’appui à ces luttes par des idées, une analyse, de la formation, mais aussi par des dispositifs de mise en réseau, d’appui et par des initiatives de mobilisation. Voilà une tâche majeure pour le PCF et un des enjeux de son 40ème congrès. Il est inscrit au cœur du texte alternatif Résister et construire, une nouvelle page du communisme, afin de répondre aux besoins urgents du pays et, du même pas, de porter les idées communistes et enfin mettre vraiment en œuvre les orientations adoptées depuis le 38ème congrès.

L’économie, c’est politique ! La gauche s’est fracassée sur les questions économiques, depuis 1982-83. L’extrême-droite et le néo-libéralisme ont prospéré sur cela. Il est donc vital de reprendre la main dessus, en sortant des généralités, en tenant compte des réalités d’aujourd’hui. Non pour s’enfermer dans l’économie, mais pour que prédominent les buts de vie et d’émancipation.


[1] Multinationales, balance commerciale et tissu productif (France 2000-2015), documents de travail de l’Insee, 2025, Frédéric Boccara, 58 p.

[2] Une étude de l’INSEE a montré qu’en France, dans les entreprises industrielles, la majorité (56%, en 2013) des emplois sont des emplois tertiaires.

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