Guillaume Pensier
La publication le 8 octobre 2026 de la note n° 406 de la Direction générale du Trésor, intitulée « Le système de retraite face aux défis démographiques », s’inscrit dans le cadre d’une littérature administrative dont la vocation première demeure la justification des politiques de contraction des dépenses sociales. Sous les dehors d’une neutralité technique de bon aloi, ce document déploie une analyse méthodique pour accréditer une vision catastrophiste de l’avenir de notre système par répartition. En affirmant dès son introduction que le déficit du système, chiffré à 5,1 milliards d’euros en 2025, est appelé à se creuser inexorablement jusqu’en 2070 en l’absence de réformes paramétriques, le Trésor installe un climat d’urgence budgétaire qui paralyse le débat.
Le calendrier de cette parution n’a d’ailleurs rien de fortuit. Cette note a vocation à servir de bréviaire aux nombreux candidats à l’élection présidentielle — de l’extrême droite à la droite néolibérale, en passant par une certaine social-démocratie complaisante — qui préconisent d’ores et déjà de nouvelles mesures punitives contre le monde du travail. En s’abritant derrière l’autorité prétendument neutre et incontestable de Bercy, ces forces politiques espèrent transformer le prochain scrutin national en un véritable plébiscite, seul capable à leurs yeux de légitimer la liquidation de notre système de solidarité intergénérationnelle.
Pourtant, la politique de solidarité nationale ne saurait se résumer à la gestion d’un tableur sous la double contrainte du dogme de l’invariabilité des prélèvements et de la soumission aux marchés financiers. Il sera démontré ici que les fatalités présentées par la haute administration relèvent en réalité d’arbitrages politiques effectués en connaissance de cause.
Ce travail d’analyse s’articulera en deux temps : il s’agira d’abord de désamorcer les quatre piliers de l’argumentaire du Trésor (la dramatisation démographique, la fiction comptable du déficit public, l’impasse physiologique du report de l’âge légal et l’agenda inavoué de la capitalisation). Dans un second temps, en s’appuyant notamment sur les réflexions de la commission économique du Parti Communiste Français (PCF), il sera démontré que la garantie de l’équilibre financier de la répartition passe par d’autres voies macroéconomiques, adossées à une transformation de l’assiette des cotisations, à leur modulation et à une indispensable politique de réindustrialisation et d’emploi.
I. L’épouvantail démographique : l’instrumentalisation des statistiques pour protéger le capital
L’argumentaire de la Direction générale du Trésor repose sur la théâtralisation du choc démographique. La note martèle que le rapport démographique se dégrade de manière continue depuis plusieurs décennies. Le constat quantitatif brut est le suivant : alors que la France comptait plus de quatre cotisants pour un retraité en 1990, ce ratio s’établit à environ 2,5 en 2025 et chuterait, selon les modèles, à 1,6 en 2070. Dès lors, avec moins de deux actifs pour assumer la charge d’une pension, le système par répartition serait mathématiquement et irrémédiablement condamné.
Néanmoins, brandir ce seul ratio brut pour légitimer la faillite annoncée du système par répartition relève du tour de passe-passe analytique. La note du Trésor s’appuie en effet sur les projections à long terme du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) qui intègrent la dynamique des gains de productivité du travail. C’est très exactement parce qu’un actif de 2070 produira infiniment plus de richesse qu’un travailleur de 1990 que la part des dépenses de retraite dans le Produit Intérieur Brut ne suit pas une courbe exponentielle parallèle à la chute du ratio démographique. Le Trésor concède lui-même, presque à contrecœur, que la part des dépenses publiques affectées aux retraites passerait simplement de 14,1 % du PIB en 2025 à 15,3 % en 2070. Une variation de 1,2 point de PIB lissée sur un demi-siècle ne constitue en rien le cataclysme budgétaire annoncé. L’évidence démographique ne résiste pas à l’analyse : l’augmentation de la richesse produite par chaque actif compense en grande partie le déséquilibre numérique.
La véritable impasse analytique de la note n’est donc pas de méconnaître la productivité, mais de refuser d’en faire un levier de pilotage du système. Le Trésor pose comme postulat indépassable que la part de la richesse nationale socialisée pour financer la protection de la vieillesse a atteint un seuil plafond. Or, dans une économie en développement, la protection sociale, la santé et le temps libéré se comportent économiquement comme des « biens supérieurs », dont l’élasticité-revenu est strictement supérieure à 1. En d’autres termes, à mesure qu’une société s’enrichit structurellement grâce aux gains de productivité, il est non seulement logique mais éminemment rationnel qu’elle choisisse de consacrer une part plus que proportionnelle de son surplus de richesse à financer le bien-être de ses inactifs. Refuser d’instruire ce choix souverain de répartition de la valeur ajoutée met en lumière le carcan idéologique strict dans lequel s’enferme l’administration.
À titre de comparaison, le Trésor s’alarme du poids des retraites en France (14,4 % en 2022). Il est pourtant crucial de noter qu’aux États-Unis, la part des dépenses de retraite représente déjà 13,8 % du PIB. La nuance fondamentale, qui explique pourquoi les tenants du libéralisme s’accommodent parfaitement de ce ratio outre-Atlantique, est que ce financement repose pour moitié sur des systèmes privés de capitalisation. Ce n’est donc pas le volume macroéconomique (le pourcentage du PIB consacré aux inactifs) qui effraie les libéraux, mais le fait qu’il échappe aux marchés financiers par le truchement de la répartition solidaire. Le capital s’accommode d’un volume de dépenses similaire, à condition qu’il puisse en capter la rente de gestion.
Enfin, il convient de souligner la fragilité structurelle des prévisions démographiques et économiques du COR sur lesquelles s’appuie la note. Le « vieillissement » est présenté comme une fatalité, occultant le fait que la natalité, loin d’être un phénomène exogène, est profondément conditionnée par les politiques publiques (services publics de la petite enfance, logement, conciliation vie familiale/vie professionnelle). De même, les hypothèses du COR postulent un taux de chômage stabilisé à 7 % sur une très longue période, actant ainsi l’existence d’un sous-emploi de masse endémique de l’ordre de 2 millions de chômeurs (et près de 5 millions d’inscrits à Pôle Emploi). La variable des flux migratoires, déterminante pour le maintien de la population active, est par ailleurs souvent minorée. Prévoir un déséquilibre sans intégrer une politique volontariste de retour au plein emploi et de soutien à la natalité relève de la prophétie auto-réalisatrice. L’évidence démographique est ici en réalité une question politique.
II. La fabrique comptable du déficit et la culpabilisation sociale des retraités
Pour asseoir l’urgence de mesures régressives, la note s’attelle à démontrer que les retraités français constituent une classe anormalement favorisée. Le document insiste lourdement sur le fait que le niveau de vie des retraités est globalement équivalent à celui de la population générale, et qu’il lui est même supérieur de 6,5 % en 2023 si l’on prend soin d’intégrer les « loyers imputés » (qui monétisent l’avantage économique des propriétaires occupants exemptés de loyer). Le Trésor souligne également que le patrimoine net des retraités est supérieur en moyenne de 29 % à celui des actifs, tandis que leur exposition à la pauvreté reste cantonnée à un taux de 10,4 %, contre 15,4 % pour le reste des ménages.
Cette focale dresse le portrait d’une génération dorée, évacuant brutalement les fractures sociales majeures qui traversent cette classe d’âge. Si la pension moyenne et médiane des retraités approche les 1 700 euros bruts fin 2023, le Trésor doit admettre au détour d’une phrase qu’un tiers des retraités survivent avec une pension inférieure à 1 200 euros bruts par mois. L’utilisation des moyennes statistiques lisse la réalité matérielle des carrières hachées, de la précarité féminine et de la paupérisation des polypensionnés pour mieux justifier une détérioration universelle des droits, s’inscrivant dans un véritable « festival anti-retraités ». Par ailleurs, l’usage incantatoire des niveaux de vie occulte des dynamiques sociales majeures. Comme le souligne d’ailleurs la page 146 du rapport du COR, si le niveau de vie des retraités s’approche de celui des actifs, c’est avant tout grâce à la diminution mécanique du nombre de personnes à charge. Plus encore, l’analyse de Bercy évacue totalement le rôle d’amortisseur social joué par les pensions : une part significative de ces revenus redescend vers les plus jeunes par le biais d’une redistribution intra-familiale vitale (aides au logement, financement des études), palliant la précarisation massive de la jeunesse.
Plus sidérant encore est l’aveu, relégué discrètement dans l’encadré 3 de la note, sur la nature purement artificielle et conventionnelle du solde des régimes de retraite brandi comme épouvantail. Le système de retraite global est financé à hauteur de 66 % par des cotisations sociales hors contribution d’équilibre. Or, la note révèle que l’État, sous la règle de l’équilibre permanent, s’applique à lui-même en tant qu’employeur un taux de cotisation astronomique de 78,3 % pour les fonctionnaires civils et de 126,1 % pour les militaires, dans le seul but d’équilibrer son régime interne (Compte d’Affectation Spéciale Pension mis en œuvre à partir de la loi de finances 2006). Le Trésor cite d’ailleurs les travaux éclairants de l’Institut des politiques publiques (IPP) : si la compensation démographique, le financement des avantages professionnels des catégories actives (policiers, militaires,…..) et les droits familiaux étaient assumés distinctement, le taux de cotisation réel de l’État employeur s’effondrerait à 34,7 %. En clair, la clé de voûte du « déficit » des retraites (projeté à -0,2 % du PIB en 2030) n’est qu’un montage comptable : l’État transfère discrètement sur son régime d’assurance vieillesse la charge financière de ses prérogatives régaliennes et de sa politique familiale. S’appuyer sur cette insécurité comptable fabriquée pour exiger une contraction des droits des travailleurs relève d’une forme de cynisme administratif.
III. L’impasse physiologique du recul paramétrique de l’âge de départ
Face à ce péril construit de toutes pièces, le Trésor évalue trois variables d’ajustement : la modération des pensions, l’augmentation des cotisations et le recul de l’âge effectif de départ. Les simulations, effectuées par le Trésor à partir de son modèle MESANGE mais aussi le concours du Cepremap et de l’OFCE, concluent, sans surprise, que seule la majoration de l’âge effectif de départ stimulerait la croissance. D’après leurs équations, le report d’une année de l’âge d’ouverture des droits produirait, à moyen terme, un surcroît d’activité de +0,6 point de PIB. À l’inverse, il est décrété qu’une hausse des cotisations sociales pèserait irrémédiablement sur l’offre et la compétitivité (impactant le PIB de -0,3 point). Il convient d’aborder ces chiffrages avec la plus extrême prudence. Les modélisations du Trésor, notamment celles issues du modèle Mésange, reposent sur des postulats néo-classiques à long terme, structurellement programmés pour conclure qu’une baisse du prix du travail ou des cotisations est toujours bénéfique, en surestimant systématiquement les élasticités. L’argument d’autorité ne tient pas face à l’épreuve des faits. Rappelons à ce titre le précédent désastreux du CICE : Bercy prévoyait la création ou la sauvegarde de 300 000 emplois ; les évaluations ex-post indépendantes ont acté un bilan désolant, oscillant entre 0 (pour T. Carbonnier) et 160 000 (selon l’OFCE) emplois réellement concernés. Adosser la destruction d’un modèle social sur des maquettes prédictives ayant prouvé leur faillibilité relève d’un aventurisme coupable.
Cette modélisation érige l’allongement de la durée d’activité en solution miracle, ciblant l’âge effectif actuel de sortie du marché du travail actuel de 61,9 ans pour les hommes et de 62,4 ans pour les femmes en France, présenté comme déviant par rapport à la moyenne de l’OCDE (64,7 ans et 63,6 ans respectivement). Mais cette projection repose sur le postulat purement théorique d’un marché de l’emploi fluide et bienveillant, capable d’absorber instantanément les cohortes de seniors. Comme le rappelle fort justement Pierre-Yves Chanu dans son article « Reculer l’âge de la retraite à 67 ans ? », les dynamiques de maintien en emploi des seniors sont structurellement contraintes par les politiques de ressources humaines des entreprises.
La note de Bercy porte d’ailleurs en elle-même la démonstration de l’inapplicabilité sociale de ses théorèmes. Elle mentionne explicitement que 10 % des individus de 55 à 61 ans se trouvent déjà inactifs pour des raisons exclusives de santé ou de handicap. Plus accablant encore, le Trésor cite une étude indiquant qu’en 2019, 37 % des salariés jugeaient ne pas être capables de « tenir dans leur travail jusqu’à la retraite ». Imposer le maintien en poste à des populations épuisées par l’intensification des cadences ne génère pas de valeur ajoutée, mais un transfert massif des coûts sociaux vers les caisses d’assurance maladie, le chômage ou l’invalidité. Preuve en est que 15 % des retraités sont déjà contraints de liquider leurs droits pour inaptitude, invalidité ou handicap.
Le Trésor évoque certes la création du Fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle (FIPU), mais son enveloppe d’un milliard d’euros sur cinq ans est une réponse dérisoire face à l’immensité de la souffrance au travail (rappelons les 1 331 morts au travail recensés en 2025). Plus du tiers des nouveaux retraités liquident actuellement leurs droits de façon anticipée (notamment pour carrières longues), actant l’impossibilité biologique de prolonger l’effort. L’obsession paramétrique s’écrase ici sur la réalité de l’économie réelle et la limite physiologique des corps au travail. Allonger l’âge de la retraite épuise les travailleurs, qui abordent alors cette période comme une phase de vulnérabilité accrue, loin du temps libéré conçu par Ambroise Croizat.
IV. Le véritable agenda : l’assaut de la capitalisation sur les masses financières du régime par répartition
La dernière partie de la note lève sans ambiguïté le voile sur la finalité idéologique de l’exercice : acclimater l’opinion à l’instauration d’un régime obligatoire par capitalisation. Le Trésor s’y emploie à vanter les vertus des régimes accumulant des stocks de capital placés sur les marchés, prétendument indispensables pour financer l’économie productive et l’innovation. Le cas suédois y est érigé en horizon indépassable : avec un stock d’épargne-retraite équivalant à 106,6 % de son PIB (contre seulement 12,2 % en France), sa capitalisation boursière a bondi à 175 % du PIB, portée par un dynamisme financier marqué par 823 introductions en bourse en huit ans. Le système public de capitalisation suédois se targue d’un rendement réel de 8,7 % depuis 2001.
Pourtant, cette mise en exergue du modèle suédois omet commodément les crises systémiques qui accompagnent nécessairement l’exposition des retraites aux aléas boursiers. Les systèmes par capitalisation stérilisent l’épargne et exposent les pensions à des fontes brutales lors des krachs boursiers, comme cela a pu se vérifier historiquement dans les années 1930, ou plus récemment avec les déconvenues des fonds de pension suédois soumis à la volatilité des marchés mondiaux. L’administration se réjouit par ailleurs de l’envolée des Plans d’Épargne Retraite (PER) français dont l’encours atteint 150,4 milliards d’euros, tout en admettant du bout des lèvres qu’ils demeurent l’apanage des cadres et des professions libérales.
L’intention est limpide : il s’agit de détourner une fraction stratégique des flux financiers de la répartition (les dépenses atteignant 422 milliards d’euros, soit 14,1 % du PIB en 2025) pour abreuver en liquidités les marchés de capitaux. La cotisation, contrairement à la capitalisation, socialise la création de richesse pour les besoins humains au lieu de la stériliser pour les profits. Toutefois, l’analyse bute sur le mur comptable du coût de transition, le fameux écueil de la « double cotisation ». Transiter vers un tel modèle exige que la génération intermédiaire finance par répartition les pensions des retraités actuels tout en constituant son propre stock de capital. Le chiffrage avancé par le Trésor est édifiant : amorcer une simple poche de capitalisation de 20 % pour un actif de 20 ans exigerait de mobiliser 37 milliards d’euros supplémentaires chaque année en sus de celles consacrées à la répartition .
Comment pallier ce déficit de transition abyssal ? Le Trésor esquisse trois scénarios sacrificiels : amputer le pouvoir d’achat des retraités de 7 %, augmenter les prélèvements de 3,6 points (reniement immédiat de leur propre dogme sur la compétitivité), ou financer cette transition par un recours à la dette publique à hauteur de 37 milliards par an. À l’heure où le coût global de la dette culmine à 65 milliards d’euros acquittés en 2025, proposer d’endetter l’État ou de paupériser ses aînés dans le seul dessein de fournir des munitions aux marchés d’actions ne relève pas de la prévoyance démographique, mais de l’organisation d’un hold-up financier sur la solidarité intergénérationnelle.
Il convient également de déconstruire l’illusion d’un rendement boursier qui s’affranchirait miraculeusement des limites de l’économie réelle. Dans une perspective de temps long, il n’existe aucune justification macroéconomique pour que la rentabilité d’un système par capitalisation soit durablement supérieure à la croissance du PIB. La seule mécanique permettant d’extraire un tel surprofit consisterait à intensifier, de manière continue et systématique, la déformation du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital et au détriment du travail. Promettre des rendements financiers mirifiques pour « sauver » les retraites revient donc, en réalité, à programmer mathématiquement une austérité salariale perpétuelle afin de garantir la rente des fonds de pension.
Il faut aussi dénoncer l’impact sur la consommation d’un tel basculement. Dans un pays où le taux d’épargne approche déjà les 18 % du revenu disponible, la capitalisation agit comme un amplificateur d’incertitude. Poussés par l’insécurité face à la vieillesse, les ménages seraient incités à la sur-épargne de précaution, générant une contraction mortifère de la consommation et de la croissance globale. De plus, contrairement aux promesses de financement de l’économie réelle, l’écrasante majorité de ces transactions ne relèverait que de la pure spéculation sur les marchés secondaires.
Enfin, la note du Trésor omet sciemment une vérité macroéconomique fondamentale, inhérente à l’illusion de la capitalisation. Qu’un système de retraite soit structuré par répartition ou par des fonds de pension, le transfert de ressources obéit systématiquement à la même loi matérielle : ce sont toujours, in fine, les actifs du moment qui créent par leur travail réel les richesses, les biens et les services consommés par les retraités. La capitalisation ne fait que modifier le canal juridique de ce prélèvement sur la production courante, en substituant la rente boursière, les dividendes et la liquidation d’actifs à la cotisation sociale solidaire. Elle ne soustrait en rien la société à la contrainte de la production. Prétendre que l’accumulation de titres financiers permettrait de financer le vieillissement en s’affranchissant magiquement du travail vivant relève d’une profonde mystification idéologique.
V. Sortir du fétichisme paramétrique : le projet d’une sécurité sociale du XXIe siècle
Face à ce cadrage malthusien qui prétend enfermer la nation dans la fausse alternative entre l’allongement punitif de la carrière et la financiarisation spéculative des pensions, il est nécessaire de démontrer et de faire connaître la viabilité des solutions alternatives. La note du Trésor balaye le levier des cotisations sociales en prétextant qu’une hausse imputerait inéluctablement une perte d’activité. Cette affirmation repose toutefois sur une hypothèse restrictive : celle d’une hausse uniforme des cotisations patronales reposant exclusivement sur la masse salariale. Or, comme le portent avec force les propositions de la commission économique du Parti Communiste Français, il est parfaitement possible de dégager des ressources massives en restructurant l’assiette des prélèvements et en réorientant notre appareil productif. Il ne s’agit plus de gérer la pénurie, mais d’imposer un nouveau rapport de force pour redéfinir la destination de la valeur ajoutée créée par le travail, en concevant la retraite comme un temps émancipateur et libéré.
1. La modulation des cotisations patronales : orienter la stratégie des entreprises
La première piste de rupture consiste à mettre en place une modulation des cotisations sociales patronales, c’est-à-dire instituer la cotisation comme un outil de pilotage de l’emploi. Aujourd’hui, l’entreprise qui remplace ses salariés par de l’automatisation sans contrepartie sociale, ou qui précarise ses effectifs en sous-traitant massivement, bénéficie des mêmes taux d’allègement qu’une entreprise pérennisant des emplois qualifiés.
Il s’agit d’instaurer un système de bonus-malus sur les cotisations pour tirer les entreprises vers un chemin de progrès social : les entreprises dont la politique d’emploi détruit l’assiette sociale (licenciements boursiers, contrats précaires, éviction systémique des travailleurs âgés qui alimente les 10 % d’inactifs de 55-61 ans pour raisons de santé évoqués par le Trésor) se verraient appliquer une surcotisation. À l’inverse, les entreprises consolidant l’emploi, augmentant les salaires, instaurant la stricte égalité salariale entre les femmes et les hommes (dont le défaut actuel ampute le système de 6 milliards d’euros), et investissant dans la formation, bénéficieraient d’un taux allégé. Cette tarification du comportement social permettrait de tarir à la source la dégradation du ratio de cotisants sans imposer de recul de l’âge légal. Cette mesure est indissociable de la suppression des exonérations de cotisations sociales patronales, qui, en dépassant les 80 milliards d’euros annuels, assèchent structurellement les recettes de la Sécurité sociale et tirent l’ensemble des salaires vers le bas.
2. La mise à contribution des revenus financiers : élargir l’assiette des cotisations au capital
La seconde mutation indispensable réside dans la déconnexion partielle du financement de la Sécurité sociale et de l’unique variable salariale. Faire reposer la protection sociale exclusivement sur le travail rend le système extrêmement vulnérable aux stratégies de modération salariale. Il est impératif d’élargir l’assiette des prélèvements en instaurant une cotisation additionnelle assise sur la valeur ajoutée ou sur les revenus financiers des entreprises, afin de capter la valeur échappant à la masse salariale.
La proposition d’une contribution ciblée sur les revenus financiers des entreprises constitue à ce titre un levier efficace. Si l’on observe les données de l’INSEE concernant les sociétés non financières, l’assiette des revenus financiers bruts perçus par ces dernières s’élève à des montants considérables. Selon les données de la comptabilité nationale, les intérêts et dividendes perçus en 2025 par les sociétés non financières s’élèvent à 436 Md€. L’application d’une cotisation spécifique de 10 % sur cette assiette dégagerait instantanément un rendement chiffré à environ 44 Md€. Au regard du déficit conventionnel des retraites de 5,1 milliards d’euros attendu pour 2025 selon le Trésor, ce seul levier permettrait non seulement d’équilibrer durablement les comptes, mais d’absorber l’intégralité du choc démographique. Si la Direction du Trésor parvient à envisager sereinement d’endetter l’État de 37 milliards d’euros par an pour lancer son chantier de capitalisation, l’affectation d’un prélèvement sur la rente financière domestique s’impose comme une solution de bon sens bien moins coûteuse pour la collectivité.
L’omission de cette alternative par le Trésor ne relève nullement d’une incapacité technique, mais d’un choix délibéré d’invisibilisation. Comme cela a été démontré dans ces mêmes colonnes, les services de Bercy sont depuis longue date en capacité de simuler les effets d’un élargissement de l’assiette des cotisations aux revenus du capital. Si le Trésor sait pertinemment évaluer l’impact d’une telle mesure, il choisit aujourd’hui de taire consciencieusement ces scénarios dans ses publications officielles. Ce silence coupable n’a qu’une seule fonction : préserver le récit fallacieux selon lequel seules la régression des droits sociaux ou la financiarisation forcée pourraient sauver notre régime de retraites.
3. L’emploi de qualité, les salaires et la réindustrialisation comme moteurs absolus
Enfin, la réponse la plus structurelle au défi des retraites n’est ni paramétrique, ni purement fiscale : elle réside dans l’expansion de l’activité réelle. Le dynamisme d’un système par répartition est corrélé à la vigueur de la masse salariale (le volume d’emploi multiplié par le niveau des salaires). Actuellement, la croissance atone et le maintien endémique d’un sous-emploi de masse asphyxient l’assiette des cotisations. Or, les prévisions alarmistes intègrent ce chômage de masse comme une donnée inaltérable.
Le redressement du régime des retraites exige le rétablissement de politiques de création d’emplois de qualité. Cela passe en premier lieu par l’augmentation générale des salaires, intégrant obligatoirement l’intéressement et les primes dans l’assiette des cotisations (pour reprendre l’adage syndical : « le salaire net c’est pour le mois, le salaire brut c’est pour la vie »).
Surtout, le déclin continu du ratio de cotisants constitue le marqueur sévère de décennies de désindustrialisation active. En tolérant le démantèlement de l’appareil industriel, on a détruit des millions d’emplois qualifiés et fortement rémunérateurs au profit d’une tertairisation marquée par la précarité et des rémunérations inférieures, ce qui contracte inévitablement les recettes de la Sécurité sociale. Une politique de réindustrialisation d’ampleur, pilotée par la puissance publique, est la condition sine qua non de la solvabilité de notre modèle social. Recréer un socle massif d’emplois industriels pérennes, portés par de fortes qualifications et générateurs de valeur ajoutée, élargira mécaniquement l’assiette des cotisations de Sécurité sociale, tout en provoquant une dynamique de rattrapage sur l’ensemble des grilles salariales du pays.
Conclusion
La note de la Direction générale du Trésor se lit comme un manuel de dogmatisme appliqué. En sacralisant le ratio démographique — tout en masquant la hausse de la productivité —, et en s’arc-boutant sur des conventions comptables biaisées, elle façonne avec habileté le mythe de la faillite systémique. Les thérapies punitives qu’elle recommande — la contrainte d’allongement de carrières physiquement intenables — dissimulent à peine un projet de restructuration capitaliste d’envergure : la spoliation progressive des masses financières de la répartition au bénéfice des marchés boursiers.
Opposer au fatalisme technocratique l’évidence d’autres chemins est une nécessité. Le sauvetage et le renforcement des retraites — avec pour horizon le maintien de l’âge légal à 60 ans — exigent une confrontation directe avec les intérêts du capital. Ils passeront par la pénalisation financière des entreprises destructrices d’emplois, la fin des exonérations, la mise à contribution décisive des revenus financiers, et une vigoureuse politique de relocalisation industrielle et de hausse des salaires. L’avenir de nos aînés et le sens donné au travail ne se sécuriseront pas dans les mirages spéculatifs de la capitalisation, mais par la reconquête démocratique du financement de la sécurité sociale.
Bibliographie / Sources :
- Direction générale du Trésor (2026), Le système de retraite face aux défis démographiques, Trésor-Éco N° 406.
- Institut des politiques publiques (2025), Retraites des fonctionnaires d’État : faut-il changer la convention comptable ?
- Conseil d’orientation des retraites (COR), Rapport annuel 2026.
- Drees, Études et Résultats, nº 1369, 2026.
- OCDE, Panorama des Pensions et Études économiques : Suède, 2023.
- Comptes de la Nation en 2025, INSEE 2026
- Chanu, P.-Y. (2026), Reculer l’âge de la retraite à 67 ans ?, Économie et Politique.
- Pensier G (2026), Contre-enquête sur un rendez-vous manqué (1995-2026) : quand Bercy savait comment faire cotiser le capital et a choisi de se taire, Économie et Politique

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