Fabriquer à Paris, manifeste pour une écologie populaire (Bonnes feuilles tirées de l’ouvrage)

La richesse de l’ouvrage de Nicolas Bonnet rend difficile la sélection des bonnes pages. C’est pourquoi nous avons choisi de ne publier ici que la conclusion de l’ouvrage et de renvoyer le lecteur à l’ouvrage entier lui-même pour approfondir le sujet.

Comment conclure sans évoquer l’un des principaux problèmes rencontrés par celles et ceux qui fabriquent Paris : ne pas pouvoir vivre de leur travail !

Une grande majorité des artisans que j’ai rencontrés ont du mal à boucler leurs fins de mois, et celles et ceux qui veulent se lancer dans l’aventure peinent à financer leur projet. C’est aussi le cas des structures qui relèvent de l’économie sociale et solidaire, des structures associatives ou des coopératives.

Et pourtant, de l’argent, il y en a. L’année 2019 s’annonce comme une année record des dividendes versés aux actionnaires des plus grandes entreprises et banques, et la France est à la fois championne d’Europe et dans le haut du classement mondial. Les dividendes versés aux actionnaires dans le monde ont progressé de 1,1 % entre les deuxièmes trimestres 2018 et 2019, ce qui correspond à une augmentation de 513,8 milliards de dollars(1).

Ces richesses cumulées ne servent ni au développement, ni à l’investissement dans le pays, ni à l’augmentation des salaires, mais elles continuent d’engraisser les 1 % les plus riches de la planète.

Comment réorienter les richesses produites et l’argent vers un nouveau mode de production et de consommation ?

La question du financement et du développement économique des PME et des TPE est centrale si nous voulons changer de modèle. Lors de la mission d’information et d’évaluation « Fabriquer à Paris », nous avons formulé plusieurs préconisations qui ont le mérite de pointer le rôle des aides publiques aux entreprises et l’accès au crédit bancaire. Je pense notamment à deux préconisations.

D’abord, une meilleure prise en compte des objectifs de création d’emplois et d’innovation sociale et environnementale dans l’octroi des aides publiques aux entreprises sous la forme de bonifications. Je pense en particulier aux associations, aux structures qui relèvent de l’économie sociale et solidaire et aux sociétés coopératives et participatives (Scop). Je pense également à toutes les entreprises qui font l’effort de la réinsertion professionnelle et le choix des emplois non délocalisables.

Ensuite, nous préconisons de travailler avec les organismes bancaires partenaires de la collectivité, la Caisse des dépôts, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) et La Banque Postale, pour faciliter l’accès au crédit des porteurs de projet.

Deux ans après les conclusions de notre mission, nos préconisations sont renforcées par l’avis du Conseil économique, social et environnemental (Cese) sur le financement des PME et TPE et leur développement pour l’emploi et l’efficacité(2). Des préconisations qui ont été adoptées à une très large majorité, comprenant notamment les organisations des artisans, celles des professions libérales, de l’économie sociale et solidaire, de la mutualité, de l’agriculture mais aussi la quasi-totalité de l’éventail des organisations syndicales de salariés.

Le Cese préconise notamment de réorienter le crédit bancaire vers les PME et TPE avec des critères précis pour favoriser l’investissement porteur de développement, d’emploi et d’efficacité. Il préconise de faire levier sur le crédit bancaire avec les fonds régionaux de garantie, de bonification et d’amorçage dédiés aux PME et TPE, abondés par l’État.

Le crédit bancaire est décisif tout au long de la vie de ces petites structures. Les avances sont absolument nécessaires pour engager des dépenses de formation, d’adaptation de logiciels, d’achat de machines et équipements, de conception, de mise au point des produits, de matières, stocks, loyers, et autres. Malheureusement, les crédits sont difficiles à obtenir et les coûts pratiqués par les banques sont trop élevés.

Plus profondément, il y a besoin d’un appui et d’un accompagnement véritables des banques pour relocaliser la production. La Banque publique d’investissement avait été créée en partie pour répondre à ce problème majeur mais a été détournée de cet objectif. Un rapport parlementaire critiquait la pratique de Bpifrance, qui intervient systématiquement en « co-financement » des banques privées, ce qui ne lui permet pas de combler « les failles du marché » (3).

Pour soutenir la fabrication locale, nous pourrions nous doter d’un outil-pivot, un fonds parisien de garantie, de bonification et d’amorçage, en nous inspirant de la proposition formulée par 3. Le fonctionnement en serait plus simple : un abondement public qui finance la bonification d’un crédit bancaire, ou la prise de garantie, sur la base du double critère « Fabriqué à Paris » et investissement porteur d’emploi et de développement. Ce fonds constituerait une structure démocratique de suivi de la réalisation des objectifs et des relations avec les banques, avec une gouvernance démocratique ouverte à toutes les parties prenantes.

En abaissant ainsi le coût du capital, obstacle à des dépenses de développement matérielles et immatérielles — comme la formation, la conception, la recherche, si décisives -, on ferait d’un même mouvement progresser le « fabriqué à Paris » et une efficacité nouvelle, moins coûteuse et plus vertueuse pour l’ensemble de la société.

Toujours dans le prolongement des préconisations du Cese, une seconde piste mériterait d’être explorée à Paris, celle d’un fonds public d’appui à la reprise d’entreprises productrices de Paris en difficulté, jugées insuffisamment juteuses par les banques ou par des repreneurs privés, sur la base d’un projet porté par les salariés, viable et discuté avec la collectivité.

De même, le Cese propose de moduler la baisse de l’impôt sur le résultat des PME et TPE en cas d’affectation de celui-ci en fonds propres à des fins d’investissement productif et porteur d’emplois.

Enfin, il pointe la responsabilité des grands groupes, et propose entre autres de réduire le délai de paiement à leurs fournisseurs PME et TPE de 60 à 30 jours et de leur faire prendre en charge les frais de recouvrement en cas de retard de paiement.

Si nous voulons engager une révolution économique, sociale et environnementale de grande ampleur dans la capitale, nous devrons engager une réorientation des richesses et responsabiliser les grandes entreprises qui captent les richesses, les banques dans l’accès au crédit et les pouvoirs publics qui accordent des aides.

La révolution informationnelle fait pour l’instant la fortune de quelques financiers, mais elle ouvre surtout la possibilité d’une ère où la coopération, le partage des savoirs et des outils pourraient prédominer sur la recherche de la rentabilité des capitaux et sur l’appropriation des richesses et des moyens de production. C’est aussi le sens de la proposition des communistes pour répondre à la crise de l’emploi par la construction d’une « sécurité d’emploi et de formationf »(4) permettant à toutes et à tous de maîtriser tous les moments de leur vie.

J’ai conscience que ce choix de société se heurte à un obstacle auquel il faut s’attaquer : la domination du capital. Celle des multinationales qui restructurent sans cesse la localisation des productions et des profits sous l’aiguillon de la rentabilité financière. Celle des places financières, où se prennent à chaque seconde des décisions dont toute considération d’humanité est bannie, noyée dans « les eaux glacées du calcul égoïste »(5) et niée par la religion du taux de profit. Celle qui nourrit la spéculation immobilière et foncière. Il est temps d’y opposer un autre choix de société, nourri par d’autres objectifs sociaux et écologiques, et de mobiliser les moyens nécessaires, en mettant la formidable puissance des banques au service d’une nouvelle efficacité économique.

Paris, la ville-monde, peut devenir la place financière dont Emmanuel Macron et ses inspirateurs veulent faire une plaque tournante de la circulation des capitaux en rivalité avec Londres, Francfort, Zurich… Elle peut être un des leviers de cette mondialisation capitaliste et des fléaux qui l’accompagnent. Mais elle peut aussi être un levier pour une autre perspective, du local au global : une capitale mondiale, écologique et populaire où « le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous »(6). Ce n’est pas seulement l’affaire des élus municipaux, c’est votre affaire à toutes et tous, à celles et ceux qui fabriquent le Paris de demain.

Références   [ + ]

1. Étude de référence de la société de gestion de fonds Janus Henderson investors publiée le 19 août 2019, dépêche AFP du 19 août 2019.
2. Frédéric Boccara, « Les PME/TPE et le financement de leur développement pour l’emploi et l’efficacité », Avis du Cese, mars 2017.
3. Laurent Grandguillaume et Véronique Louwagie, « Rapport d’information sur la Banque publique d’investissement Bpifrance », n° 3097, Assemblée nationale, septembre 2015.
4. Paul Boccara, Une sécurité d’emploi ou de formation, Montreuil, Le Temps des cerises, 2002.
5. Karl Marx, Manifeste du Parti communiste, Londres, 1848.
6. Karl Marx, op. cit.