Frédéric BOCCARA
La revue Option Brésil nous a autorisés à reproduire cet article : nous l’en remercions vivement.
La globalisation actuelle fait souffrir les peuples et la planète, apportant inégalité, polarisations et monopoles, guerre économique et guerres militaires.
La création des BRICS
Le Brésil, l’Inde, la Russie, la Chine, l’Afrique du Sud ont créé le groupe BRICS face à la globalisation actuelle. Il comprend plusieurs institutions et groupes de travail, depuis les Jeux olympiques des BRICS, jusqu’à une Nouvelle Banque de Développement (NDB). Il est devenu BRICS+ (incluant Éthiopie, Égypte, Iran, Émirats arabes unis, Indonésie) rassemblant près de la moitié de la population mondiale et 35 % du PIB. A certains égards, il prolonge l’ambition du mouvement des non-alignés.
Il s’est positionné pour une alternative au dollar depuis sa fondation en 2009, puis avec la création de la NDB en 2011. Ainsi, le gouverneur de la Banque centrale de Chine, Zhu Xiaochuan, propose dès 2009 la création d’une nouvelle monnaie mondiale commune basée sur les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) du FMI, panier de monnaie, comme une alternative au dollar.
Mais des déclarations, comme celles de Lula au printemps 2023, ont dénoncé les DTS comme dominés par le dollar, à l’instar d’autres leaders des pays BRICS, et certaines mesures, mettant l’accent sur la création le plus tôt possible d’une monnaie internationale alternative au dollar, pourraient être interprétées comme un recul d’un objectif mondial et un retour vers un objectif de fragmentation du monde.
Ce changement exprime plutôt une urgence à sortir de l’hégémonie du dollar, un potentiel, un affrontement pour cette sortie, mais aussi une ambivalence et certaines contradictions.
L’urgence pour le « Sud global » est de se libérer de la dictature du dollar. Le potentiel réside dans la force économique, monétaire, commerciale (y compris les pays pétroliers) et même financière des BRICS+. L’affrontement est contre la domination du dollar, y compris dans la composition actuelle des DTS.
Des contradictions
L’ambivalence et les contradictions : s’agit-il de chercher une division du monde en deux, de faire coexister deux types d’hégémonies, d’affirmer certaines hégémonies nationales autoritaires consolidant la place de leurs propres capitalistes sur la scène mondiale, ou de progresser vers une autre unification du monde ? La question cruciale est : pour les exigences objectives de développement des peuples de ces pays, le progrès social commun, ou bien les exigences du grand capital de ces pays ? Ces contradictions et ambivalences traversent apparemment les BRICS+. De toute façon, il y a une bataille.
On ne peut prétendre avancer vers un nouvel ordre économique international avec de simples replâtrages et sans un changement profond du FMI, notamment dans la composition des DTS. C’est pourtant ce qu’a prétendu E. Macron en juin 2023 lors du sommet financier mondial qu’il a organisé, taclé par Lula. C’est ce que veulent imposer les États-Unis en conservant leur droit de veto au FMI.
Une bataille d’unification et non de fragmentation, pour une réelle globalisation
Dans la perspective d’une nouvelle unification du monde, l’avancée immédiate vers une monnaie commune des BRICS, ainsi que la dénonciation du poids excessif du dollar dans les DTS actuels, représente objectivement un défi au FMI et à l’impérialisme du dollar. Trump ne s’y est pas trompé, déclarant « Nous exigeons de ces pays qu’ils s’engagent à ne pas créer une nouvelle monnaie des BRICS, ni à soutenir une autre monnaie pour remplacer le puissant dollar américain, faute de quoi ils seront soumis à des droits de douane de 100 % et devront s’attendre à dire adieu à leurs ventes dans la merveilleuse économie américaine ».
Plutôt que s’opposant à la création d’une monnaie commune mondiale, cette avancée pourrait constituer une étape, un point d’appui et non une fin en soi. Dans ce sens, une monnaie commune pour les BRICS, avec une capacité spécifique de prêts dans cette monnaie, pourrait faire partie de la construction d’un rapport de forces et d’expérimentations pour progresser vers un autre ordre économique international face à l’impérialisme du dollar (commercial, de réserve, de compte, de prêt et de placement). Bien entendu, de l’autre côté, il y a les efforts d’intégration capitaliste des BRICS y compris à l’intérieur de ces pays, où le capital financier est fort et dispose de points d’appui, de même que la culture du taux de profit.
Ce n’est pas joué. C’est une bataille, pratique et d’idées, pour une nouvelle unification du monde, sur une base de progrès social, dans laquelle le « sens », l’orientation, d’une monnaie mondiale commune jouent un rôle crucial, notamment à travers les types de prêts et leurs critères : monnaie pour le développement des capacités humaines et des biens communs, par opposition à une monnaie de fracturation du monde et de domination d’un pays.
Le monde se trouve à un carrefour, à la recherche de nouvelles règles et de solutions viables pour faire face à des défis extraordinaires, de graves menaces. La vieille logique est remise en question de toutes parts. Nous vivons l’échec du néolibéralisme qui se transforme en une intervention publique sans précédent… mais en faveur du capital et une exacerbation impérialiste sans précédent. Ni souverainisme, ni libre-échangisme. Financement commun pour relever les défis du climat, des inégalités, de la pauvreté, de l’emploi, des services publics, des biens communs et du partage des technologies pour un autre type de production et d’activité.
Il y a une opportunité et une nécessité historiques de construire des revendications politiques et des luttes communes au niveau mondial, en résonance avec une nouvelle culture de paix, d’humanité, pour le bien commun de tous et de toutes, avec tous et toutes, comme le défendait, entre autres, José Martí !
