Yves DIMICOLI
Le 18 juin dernier, au Forum de Lujiazui, Pan Gongsheng[1], gouverneur de la Banque Populaire de Chine (BPC), a rappelé qu’en 2009 l’un de ses prédécesseur, Zhou Xiaochuan, avait proposé d’utiliser les droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI) comme base d’une monnaie de réserve internationale alternative au dollar[2].
Zhou Xiaochuan proposait de s’appuyer sur les DTS[3] car ils représentent, disait-il, un potentiel pour être utilisés comme monnaie de réserve « super-souveraine » ou « super-étatique », se rapprochant ainsi de la proposition émise par Paul Boccara dès 1983[4].
Cependant, cette préconisation avait été mise en veilleuse chez les BRICS+[5] dont la Chine est le principal pilier. Aussi, le fait que l’actuel gouverneur de la BPC en ait reparlé publiquement, peu avant un sommet de ce groupe à Rio de Janeiro les 6 et 7 juillet derniers, est important.
Pan Gongsheng stigmatise le système monétaire actuel fondé sur le dollar, seule « monnaie souveraine » à porter « les attributs d’un bien public mondial » en tant que « monnaie dominante internationale » (MDI). Or, « lorsque les intérêts du pays de la monnaie souveraine entrent en conflit avec les attributs du bien public mondial, le pays de la monnaie souveraine donnera la priorité à ses propres intérêts, affectant la fourniture de biens publics mondiaux ».
Il reprend ainsi la critique, fondée sur le « dilemme de Triffin »[6], relative à une monnaie de réserve internationale connexe aux exigences internes d’un pays.
Deux options de réforme du système monétaire international (SMI
D’où la nécessité, insiste-t-il, de « profonds changements », d’autant plus que deux grandes nouveautés caractérisent « les 20 dernières années »: l’euro « représente actuellement environ 20 % des réserves de change mondiales, juste derrière le dollar américain » ; le Renminbi (RMB)[7]dont « le statut international n’a cessé de s’améliorer, (est) devenu la deuxième monnaie de financement du commerce au monde ».
Comme la présidente de la BCE aurait déclaré que « l’euro devrait jouer un rôle plus important » dans le SMI du fait, notamment, que « l’incertitude quant à la position dominante du dollar » augmente, Pan Gongshengsuggère que ce devrait être aussi le cas pour le RMB.
Deux grandes options seraient, selon lui, envisageables pour une réforme du SMI :
1 – viser un « système multipolaire » : Le SMI « pourrait continuer à évoluer vers un modèle de coexistence, de concurrence et de contrôles mutuels entre quelques monnaies souveraines » (dollar, euro, RMB en pratique). Leurs émetteurs devront « assumer les responsabilités correspondantes, renforcer la discipline budgétaire et la réglementation financière nationales, et promouvoir des réformes économiques structurelles ».
2 – Développer les DTS : Pour Pan Gongsheng, « théoriquement, (ils) peuvent mieux surmonter les problèmes inhérents à une monnaie souveraine unique en tant que monnaie dominante internationale (MDI ». Ils auraient alors « les caractéristiques d’une monnaie internationale supranationale ».
Dans le premier cas donc, il s’agirait de remplacer progressivement la position monopolistique du dollar, à la fois monnaie nationale et MDI, par la concurrence oligopolistique d’un petit nombre de monnaies à la fois nationales ou zonale et MDI (dollar, euro, RMB).
Mais qui peut dire que les émetteurs de ces monnaies accorderaient la priorité à leur fourniture comme « bien collectif mondial » si leurs dirigeants respectifs estiment que les intérêts nationaux ou zonaux dont ils ont la charge en seraient menacés ?
Quel cadre et pouvoirs règlementaires, quelle « autorité-démiurge » maitriseraient la concurrence entre MDI et empêcherait une nouvelle course au « moins disant » sous pression des pratiques d’arbitrage réglementaire[8], des sociétés multinationales ?
La concurrence entre MDI, toute « règlementée » qu’on prétend qu’elle serait, n’accentuerait-elle pas la rivalité entre pays émetteurs pour attirer les capitaux, envenimant l’obsession de rentabilité et la dictature mondiale des marchés monétaro-financiers ?
À ce propos, Pan Gongsheng déplore que les pays occidentaux, contrairement à la Chine, tardent à mettre pleinement en œuvre les règles prudentielles internationales imposées aux banques (Bâle III). C’est troublant car elles conditionnent, notamment, la distribution du crédit à l’augmentation de leurs fonds propres, de quoi exacerber leur soif de rentabilité et, donc, une sélectivité de leur création monétaire privilégiant l’accumulation des capitaux réels et financiers les plus rentables.
Le gouverneur de la BPC affirme que les leaders de ce système devront, en particulier, « renforcer la discipline budgétaire ». Vient alors inévitablement à l’esprit l’utilisation actuelle de l’euro, politiques d’austérité à l’appui, pour tenter de rivaliser avec les Etats-Unis dans l’attraction des capitaux jusqu’à les amener, prétendument, à partager leur domination financière avec le dollar…
Les partisans de cette option auraient-ils en tête un scénario analogue à celui qui s’est conclu par la reddition des forces de l’Axe en 1945, moyennant, cette fois-ci, la constitution progressive d’une coalition internationale, qu’ils escomptent pacifique, contre l’hégémonie du dollar ?
À voir… Quoi qu’il en soit, une alliance entre pays de l’euro et des BRICS face au dominateur commun étatsunien est effectivement nécessaire. Mais elle devrait être guidée, à l’appui des luttes populaires, par une visée de partage pour un codéveloppement pacifique et non aligné avec l’avancée vers une vraie monnaie commune mondiale non dominatrice.
Quel nouveau rôle pour les DTS ?
C’est à cette aune qu’on peut examiner la seconde option : l’utilisation élargie, en tant que MDI unique, du DTS dont le rôle « entant qu’actif de réserve » serait renforcé.
Mais pour cela, pointe d’entrée Pan Gongsheng, « les pays membres doivent parvenir à un consensus politique, ce qui n’est pas facile dans l’environnement international actuel ». La mise en place d’un SMI multipolaire le serait-elle plus ?
Il ajoute qu’il sera essentiel de « promouvoir activement la participation du secteur privé et de diverses entités de marché (…) en utilisant largement les DTS dans des activités de commerce et d’investissement internationaux, en émettant des obligations libellées en DTS ». S’agirait-il, alors, d’utiliser leurs émissions pour soutenir et relancer les endettements devenus si considérables sur les marchés financiers ?
Pourtant, avec les politiques d’« assouplissement quantitatif » (quantitative easing) depuis 2008, les banques centrales occidentales sont intervenues de façon massive, généralisée et prolongée sur ces marchés pour racheter des titres de dettes publiques aux banques commerciales. A l’appui de la quête fébrile de rentabilité, cela a exacerbé la crise systémique.
Enfin, Pan Gongsheng dénonce à juste titre le fait que « les orientations politiques unilatérales de certains membres interfèrent avec la gouvernance et le fonctionnement des organisations financières internationales », en particulier le FMI qui « occupe une position centrale ». Il plaide pour que soit accru le poids des pays émergents et en développement.
Mais il ne mentionne pas que les Etats-Unis, avec 16,50 % des droits de vote, y disposent en pratique d’un droit de veto. Il ne dénonce pas non plus les « programmes d’ajustement structurel » dont les « conditionnalités » sont si ravageuses au plan social et écologique. Il ne critique pas les critères d’attribution des prêts accordés par le FMI.
C’est dire l’actualité et l’importance des propositions avancées par Paul Boccara[9] pour une monnaie commune mondiale de coopération, alternative au dollar, dont les DTS seraient l’embryon.
Le FMI, démocratisé, attribuerait des DTS à un très bas taux d’intérêt (nul, voire négatif) aux banques centrales, pour financer une expansion mondiale des services publics et refinancer le crédit bancaire aux entreprises pour les investissements matériels et de recherche en proportion des emplois, des formations, des progrès écologiques programmés. L’allocation de DTS à chaque pays se ferait en fonction des potentiels de population et des besoins de développement.
Le FMI deviendrait ainsi la banque centrale des banques centrales qui, dotée de pouvoirs, de missions, de critères spécifiques en matière de création monétaire, contribuerait à édifier progressivement un système de sécurité commune d’emploi ou de formation à l’échelle de la planète.
Cette perspective pourrait tout de suite être mise en chantier à partir de projets régionaux, nationaux et zonaux. Le dernier sommet des Brics a confirmé, en effet, leur aspiration à un nouvel ordre mondial, attestant qu’une masse critique existe pour engager des expérimentations dans ce sens.
[1] Pan Gongsheng’s keynote speech at the 2025 Lujiazui Forum : « Some Thoughts on Global Financial Governance », 18/06/2025 (www.chaincatcher.com).
[2] Zhou Xiaochuan : « Reform the international monetary system », 23/03/2009, consultable sur Bis Review 41/2009 (www.bis.org).
[3] Les DTS sont définis par un panier de devises : dollar (43,38 %), euro (29,31 %), yuan (12,28 %), yen (7,59 %) et Livre sterling (7,44 %). La devise chinoise n’a été introduit qu’en novembre 2015. Malgré les réticences de Washington qui y voit un risque pour l’hégémonie du dollar, quatre allocations générales de DTS ont été faites depuis que cet instrument existe : 456,5 milliards de DTS en 2021 (environ 650 milliards de dollars), 161,2 milliards de DTS en 2009, 12 ,1 milliards en 1979 –1980 et 9,3 milliards en 1970 – 1972.
[4] P. Boccara « La guerre du billet vert contre les peuples. La hausse du dollar, sa signification, que peut-on faire ? » in Economie et Politique septembre 1983 ou encore « End to dollar’s rule urged » Patriot, New-Delhi, 14 août 1983.
[5] Le groupe des Brics+ est constitué, pour l’heure, de 10 pays représentant 51 % de la population et 40 % du PIB de la planète (Brésil, Chine, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie). Depuis le 1er janvier, 9 pays sont devenus officiellement « Etats partenaires » (Biélorussie, Bolivie, Cuba, Indonésie, Kazakhstan, Malaisie, Ouganda, Ouzbékistan, Thaïlande).
[6] Dilemme auquel est confronté le pays dont la monnaie est une monnaie de réserve internationale. Alors qu’il est dominant, il doit nécessairement être en déficit commercial pour que les agents économiques non-résidents détiennent sa monnaie. Or, lorsque ce déficit permanent devient considérable, les agents peuvent perdre confiance dans cette devise, fragilisant son hégémonie.
[7] Le renminbi (RMB) est le nom officiel de la devise chinoise,
[8] L’arbitrage réglementaire est utilisé par les multinationales pour accroître la rentabilité financière en jouant sur les failles des système réglementaires et contourner les prescriptions nationales jugées défavorables.
[9] Boccara P. : Transformation et crise du capitalisme mondialisé quelle alternative ? 2ème édition, Le Temps des Cerises, août 2009, 366 p.
