Syndicalisme et politique

Stéphanie Gwizdak

Deux publications ont marqué les derniers mois, qui remettent à l’ordre du jour la question du lien entre l’entreprise et la cité.

Publié le premier, en juillet 2025, le rapport de la commission sénatoriale, présenté par le sénateur communiste Fabien Gay, a étalé au grand jour le financement public des grandes entreprises, devenu le premier budget de notre pays : 211 milliards d’euros venant les encourager à viser la rentabilité pour les actionnaires, et non l’emploi et la création de richesses. Il aurait même pu préparer la sortie du second, rendu public il y a quelques semaines en  France:  le rapport sur la démocratie en entreprise, commandé par la ministre du Travail du gouvernement espagnol, elle aussi issue du Parti communiste d’Espagne, Yolanda Díaz.

Voilà donc remise en lumière l’entreprise au milieu de la cité, ses liens avec le corps social, par l’intermédiaire des financements et du pouvoir décisionnaire.

Les entreprises, organes de la société

Car, on l’avait peut-être un peu oublié mais l’entreprise fait partie de la société et de la vie des citoyens. C’est à leur niveau que se jouent notre capacité à répondre aux besoins fondamentaux humains et aux enjeux environnementaux, alors que les modes de production ont un impact déterminant sur notre avenir collectif. Réciproquement, les entreprises tirent leurs ressources des sociétés et territoires où elles sont implantées : éducation des travailleurs, protection sociale, accès aux soins, réseau de transport pour les salariés et les marchandises, approvisionnement en matières premières, etc. Et elles ont un impact social, environnementale, économique, et donc directement politique.

Si l’on part donc du principe que les entreprises sont le lieu de création de richesses au sens large, c’est-à-dire le lieu où s’élaborent, se matérialisent et se fabriquent ce que l’on souhaiterait voir comme réponse aux besoins sociaux, la question se pose légitimement de savoir comment aligner au mieux :

  • les besoins sociaux et environnementaux d’aujourd’hui et de demain, d’une part, définis idéalement par la population ;
  • et la production, d’autre part, ce qui inclut l’objet et les modes de production (quoi, comment, combien, avec qui, pourquoi) et les moyens (financiers, techniques et humains) mobilisés.

Comment une société peut-elle produire ce dont elle a besoin dans le cadre du développement qu’elle a choisi ? Ces questions mêlent les choix de société (voies de développement, interactions avec l’environnement naturel et humain), la question du comment, et nécessitent donc un apport conjoint, à la fois du politique et du syndical – les travailleurs organisés.

La cité définissant ses besoins, le syndical définissant les conditions et méthodes de travail pour les atteindre.

Ainsi, les salariés de Thales, comme le détaille ce numéro, ont à diverses reprises montré que l’on pouvait utiliser leur technologie, leurs compétences et leurs outils de production pour répondre efficacement aux besoins :

  • tantôt aux besoins de notre service public de santé, en produisant des dispositifs d’imagerie adaptés à la pratique et au budget de la Sécurité sociale française, après discussion avec les professionnels de santé et les patients ;
  • en d’autres temps, dans des temps de paix, ils ont aussi proposé plus de 80 projets utilisant les technologies développées dans le cadre militaire, mais réorientés pour répondre à des besoins environnementaux, ce qui a permis de maintenir leur activité et leur usine ouverte.

Pendant que d’autres encore, dans le cadre de leur travail, mettent au point, sur leur propre initiative, des techniques permettant de réduire les impacts environnementaux de leur activité (réduction de la dose de césium pour la détection radiologique dans les parcours de santé).

Quand les salariés de Thales, dans les secteurs du spatial ou du médical, défendent leurs emplois et leur activité, ils portent des projets alternatifs qui placent au cœur de leur préoccupation une indépendance de la nation, qu’elle soit industrielle, civile, sociale ou militaire. Et quand ceux d’Alstom posent la nécessité d’un GIE pour répondre aux besoins croissants de mobilité, orientés par la commande publique et reposant sur des programmes conjoints entre industriels en Europe, en lieu et place d’une acquisition de l’un par l’autre, signifiant destruction d’emplois et de capacité technologique, ils défendent aussi un avenir environnemental et social vivable, répondant aux grands enjeux de transport décarboné pointés par la SNCF.

Autre exemple : l’Association de l’étang de Berre nous montre ce qui devient possible lorsque le politique rencontre le monde syndical pour résoudre ensemble une problématique publique : comment produire sans compromettre la santé des habitants, des travailleurs et préserver les écosystèmes.

Prenant ainsi l’initiative, via leur organisation, les salariés, grâce à leur savoir-faire et à un niveau d’éducation élevé, peuvent adapter la production aux décisions démocratiques citoyennes.

Ces quelques expériences, enthousiasmantes par leur valeur de possibles, dérogent pourtant à la règle générale. Et quand ils voient le jour, ils sont en général soumis à tant d’obstacles que leur portée s’en trouve réduite et leur ambition revue à la baisse. On ne peut d’ailleurs guère s’en étonner dans une société capitaliste où la raison d’être d’une entreprise (rapport RSE, après plan de vigilance) n’est pas son objet de production, mais la profitabilité qu’elle en dégage.

Le syndicat au chevet du politique ?

Il n’en reste pas moins que pourrait en découler la question suivante : les travailleurs organisés pour défendre leurs intérêts et faire entendre leurs voix, peuvent-ils être, ou peuvent-ils participer d’une force motrice pour les changements politiques qui permettraient de faire écho à la nation, constituée en corps pour définir son destin (et donc la production dont elle a besoin), face à un capitalisme qui, par bien des aspects, semble signer — bien que sous une autre forme — le retour de l’Ancien Régime ? Et si oui, à quelles conditions ?

Pour peu qu’on se revendique d’un matérialisme dialectique, que l’on vise une société où les producteurs soient acteurs de la société et donc de leur destinée commune, pour qui se réclame du mouvement qui part du réel pour abolir l’ordre des choses et affiche que les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes, la question de la perméabilité (ou du lien ?) entre le politique et les rapports de production, abordée à partir de ceux qui les vivent au quotidien, est centrale. Nous revenons un peu plus bas sur la nature de ce lien, qui, s’il est mal construit, présente divers écueils mortifères…

L’organisation syndicale,
un lieu de participation au débat collectif

Face à l’immédiateté de ce qui entrave le développement auquel aspirent les travailleurs — un travail qui leur donnerait les moyens d’une existence satisfaisante, d’une participation active à la société, travail auquel seraient donnés les moyens de répondre aux objectifs définis — et auquel ils sont confrontés, l’organisation syndicale permet aux travailleurs d’entrer dans la sphère de la réflexion, de l’élaboration et de l’action collective, et, dans la lutte, de se constituer en classe pour soi.

C’est d’autant plus important qu’après le retrait des budgets associatifs, les mobilisations infructueuses et les trahisons électorales, la population déserte petit à petit l’engagement collectif, éventuellement politique, se replie sur soi, et le lien social se distend.

Or, il n’y a pas de transformation sociale sans espace de discussion collective.

Cela étant posé, force est de constater que, même pour les syndicats, la tâche n’est pas aisée. En France, à peine 7 % des salariés et travailleurs sont syndiqués. Peu proclament une ambition de transformation sociale, alors que les successions de « lois travail » ont réduit les instances à des rôles purement consultatifs.

Nous listons ci-après quelques-uns des obstacles relevés au cours des discussions avec les salariés et de la pratique militante, et esquissons quelques pistes de dépassement, laissant au débat le soin d’approfondir ceux qui sembleront pertinents.

Ainsi, l’organisation des travailleurs sur leurs lieux de travail doit faire face à un désir mitigé de s’engager dans l’action collective, entre carence de perspective, conditions de vie suffisamment désirables que procure la société capitaliste malgré tous ses travers, et difficulté à penser une alternative. L’alternative sera-t-elle meilleure que la situation actuelle ? Si près de trois quarts de la population désignent le capitalisme comme un danger principal pour l’avenir de l’humanité, peu sont en mesure d’envisager une alternative qui ferait paradigme. Par quoi se traduirait, pour le travailleur français, un accès plus juste aux ressources des sous-sols de pays aujourd’hui pillés par les politiques impérialistes ? Le temps et l’énergie engagés valent-ils le bénéfice hasardeux que j’en tirerai dans ma courte vie ? D’autant que le quotidien, chronophage et énergivore, est un frein certain à la possibilité de participer à la vie démocratique — problème qui touche d’ailleurs en priorité les femmes.

Il serait aussi important d’approfondir les ressorts d’ordre psychologiques qui font le succès du capitalisme. Car force est de constater que, bien qu’il épuise la grande majorité des travailleurs et la planète, la grande majorité des humains n’a ni éprouvé le désir de le renverser, ni jugé que les conditions étaient réunies pour le faire .

Dans la sphère du travail, lieu où femmes et hommes se trouvent en position d’acteurs et de producteurs, quelques pistes peuvent être néanmoins dégagées pour donner aux travailleuses et travailleurs les cartes dont ils ont besoin pour se sentir en capacité de prendre en main les sujets structurants.

  • pouvoir des instances : sauf accords d’entreprise rares, aucune obligation n’est faite à l’employeur de prendre en compte l’avis des salariés. C’est d’ailleurs l’un des points du rapport espagnol : dépasser l’information/consultation et obtenir une vraie « concertation » ;
  • périmètre des instances : aujourd’hui restreintes au périmètre national, de nombreux problèmes leur échappent, alors que les entreprises et les groupes déploient des activités multinationales. Les seules instances internationales sont les comités européens, encore bien peu investis par les représentants du personnel, car jugés éloignés de la réalité directe. C’est pourtant une instance qui rencontre la direction des groupes, niveau où se jouent les décisions politiques qui gouvernent les entreprises les constituant.

L’obligation de créer des comités d’entreprise « monde », encore trop peu existante — et à laquelle évidemment nombre de groupes opposent leur veto — serait une avancée dont les travailleurs ont férocement besoin aujourd’hui. Au-delà de cette possibilité donnée par les pouvoirs politiques, la coopération et les liens entre syndicats au niveau mondial sont une nécessité

Deux enjeux réciproques :
la politisation des syndiqués
et la visibilisation de l’apport des travailleurs à la société.

Les travailleurs ont trop peu souvent voix au chapitre sur la scène politique, pendant que celle-ci s’éloigne, se professionnalise, et, ce faisant, élabore des projets hors-sol, incapables — si l’on se limite à considérer ceux qui en affichent la volonté — de faire face aux contradictions à dépasser, aux impératifs de l’époque pour un avenir humainement vivable, environnementalement et socialement.

C’est pourtant primordial si l’on veut développer à bon escient les capacités productives dont le pays a besoin pour répondre aux défis d’aujourd’hui et de demain.

C’est tout à fait notable dans les débats publics, prévus par le code de l’environnement, autour de grands projets industriels : les organisations syndicales sont souvent les oubliées, en tant que corps organisé, de ces concertations, et doivent forcer le passage pour se faire entendre.

À l’inverse, sur fond d’atomisation et de dépolitisation de la société, le travail syndical, pris dans les urgences et les réunions d’instances, sans réel pouvoir de construction immédiat, peine — hors quelques exceptions qui ne font pour l’instant pas masse — à se projeter hors des portes de l’entreprise.

La cité et le monde de la production semblent tellement éloignés pour certains que, lorsque la bataille des retraites arrive, certaines structures de base peinent à s’inscrire dans la campagne, alors que d’autres se voient opposer par une part du salariat : « Ça, c’est politique, ce n’est pas à vous de vous en occuper ».

Or, sous peine de s’enfermer dans un bras de fer sans fin avec l’employeur, où chacun essaie de tirer un plus gros bout de la couverture à soi, et qui ne permet pas de dépasser le cadre du rapport de domination, le travail syndical a besoin de s’inscrire dans une perspective politique, entendue au sens double :

  • d’une part, de l’analyse systémique de l’environnement dans lequel et sur lequel s’inscrivent l’activité de l’entreprise et les rapports de domination ;
  • d’autre part, de porteuse de lignes directrices concernant l’organisation et les choix de société, la mise à disposition des moyens et les rapports de production, et le dépassement des contradictions présentes.

Typiquement, dans l’état du rapport de forces actuel, l’action syndicale achoppe sur les salaires au moment où, en concertation même avec les directions, le constat est fait que beaucoup trop d’argent va aux actionnaires. « Soit, mais on ne peut pas s’en passer. » Sans projet alternatif (politique !) de financement, la lutte s’épuise.

Privés de réflexion politique permettant de placer leur action dans une direction générale, les syndiqués et les syndicats sont paradoxalement plus vulnérables à la politique politicienne, faisant courir le risque aux syndicats de devenir une tribune dont certains souhaiteraient s’emparer pour avancer des projets politiques à l’emporte-pièce et du prêt-à-penser, qui n’aide pas le collectif à l’analyse fine de la réalité ni au dépassement des contradictions, et qui, de surcroît, repousse les salariés.

À l’inverse, et si l’on considère que ce sont les masses qui font l’histoire, la capacité de mettre chacun en capacité de comprendre les enjeux politiques, d’envisager les possibles et de participer à l’élaboration collective serait déterminante.

D’un autre côté, privé de l’apport du monde du travail, du travail réel, le politique devient hors-sol dans son propos, élitiste et délégataire dans son rapport à la population, myope aux évolutions à la fois des possibles et des obstacles, et donc incapable d’y remédier face aux difficultés de se demander comment les dépasser.

Dans cette recherche, syndicat et politique auraient sans doute beaucoup à échanger, dans un mouvement conjoint qui permettrait, à partir du réel, de penser et de travailler les « impensés » d’une période, d’ouvrir des possibles, et de les confronter pas à pas au moyen de leur mise en œuvre, afin qu’ensemble, ils tissent une lutte pied à pied face au trop bien connu : « Il n’y a pas d’alternative. »

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