Guillaume Pensier
L’économie française traverse une crise profonde, visible surtout à partir de la dégradation continue de son appareil productif. Longtemps reléguée au rang de variable d’ajustement au sein de la pensée libérale, la question industrielle effectue aujourd’hui un retour en force au centre du débat public.
Ce regain d’attention est la conséquence d’une violente accélération des destructions d’emplois et d’une prise de conscience soudaine des vulnérabilités géopolitiques de la nation. Penser la réindustrialisation de la France exige dès lors de rompre avec les incantations et les » politiques de l’offre » dérégulées pour affronter les dynamiques structurelles du capitalisme contemporain.
La désindustrialisation n’est pas un phénomène naturel ; elle est le résultat de choix macroéconomiques qui, depuis le tournant de la rigueur de 1983, ont privilégié la financiarisation de l’économie, la fragmentation des chaînes de valeur et la maximisation de la valeur actionnariale au détriment de la cohésion territoriale. Face à ce constat, la réindustrialisation s’impose comme un impératif de survie politique et démocratique, nécessaire à la préservation de la souveraineté du pays. Toutefois, cet objectif ne saurait être atteint par la reconduction des logiques ayant conduit à l’impasse actuelle. Le déversement inconditionnel d’aides publiques, véritable perfusion d’un capitalisme de rente, a démontré son inefficacité. Une véritable politique de réindustrialisation appelle une planification par l’État, appuyée sur des critères stricts de décarbonation et d’aménagement du territoire, ainsi qu’une refonte de la gouvernance d’entreprise. Il est urgent d’instituer une véritable citoyenneté industrielle, conférant aux travailleurs des pouvoirs de codétermination et de veto, afin de soustraire l’avenir des territoires au monopole discrétionnaire des capitalistes.
I. Mise en perspective d’un long déclin : l’affaissement continu de l’industrie depuis les années 1980
L’effondrement industriel français s’inscrit dans le temps long, amorcé dès les années 1980, marquant la fin du compromis fordiste. Le phénomène de désindustrialisation, bien qu’il affecte l’ensemble des économies occidentales, frappe la France avec une acuité singulière. Il se caractérise par une triple transformation : un recul de l’emploi industriel absolu et relatif, une contraction de la contribution du secteur manufacturier à la valeur ajoutée et au Produit Intérieur Brut (PIB), ainsi qu’un développement concomitant du secteur des services marchands.
L’analyse de la période s’étendant de 1980 à 2007 démontre que l’industrie a subi une véritable hémorragie, détruisant des pans entiers de la capacité productive nationale. Dans l’automobile et les biens intermédiaires, la baisse de l’emploi a atteint 40 % en un quart de siècle. Si les branches de l’énergie et des biens d’équipement ont enregistré des pertes légèrement moindres, seule l’industrie agroalimentaire est parvenue à maintenir une relative stabilité. Néanmoins, environ un quart de ces pertes s’expliquent par l’externalisation de fonctions supports vers les services, modifiant ainsi la nomenclature sans détruire la fonction productive.

Selon les données de l’INSEE, l’industrie française représentait 5 467 000 emplois en 1980, encore 4 195 000 en l’an 2000 et seulement 3 252 105 au 4ème trimestre 2025. À la fin de l’année 2001, l’industrie comptait plus de 4,1 millions de travailleurs. En l’espace d’une quinzaine d’années, une destruction ininterrompue de postes a fait plonger ce chiffre à un point bas historique, sous la barre des 3,2 millions vers 2016-2017. Si une modeste dynamique de créations de postes a pu être observée récemment, menant à une stabilisation autour de 3 252 105 individus à la fin de l’année 2025, ce rebond reste conjoncturel et marginal à l’échelle des destructions passées. Ce maintien à un niveau d’environ 3,2 millions d’emplois démontre que le pays reste extrêmement éloigné des effectifs nécessaires à un véritable choc de réindustrialisation.
L’analyse de l’indice de la production industrielle (base 100 en 2021) illustre le déclin tendanciel des volumes produits en France depuis un quart de siècle. Après avoir connu une forte croissance dans les années 1990 pour atteindre un pic historique frôlant l’indice 114 juste avant la crise financière de 2008, la production a subi un décrochage brutal dont elle ne s’est jamais véritablement relevée. La décennie 2010 se caractérise par une incapacité à retrouver les niveaux d’avant-crise, un phénomène encore aggravé par le choc pandémique de 2020 qui a fait replonger l’indice de manière autour de 95. Si une légère reprise mécanique s’observe depuis l’année de référence 2021, la courbe s’aplatit dangereusement pour plafonner à peine au-dessus de l’indice 100 à l’horizon 2026. Cette atonie persistante vient contredire le récit institutionnel d’une réindustrialisation dynamique et confirme, en volume, l’affaissement structurel de la capacité productive de la nation.

Au plan macroéconomique, l’industrie enregistrant des gains de productivité nettement supérieurs à la moyenne nationale, les prix relatifs des biens industriels ont diminué. Or, cette baisse des prix n’est pas compensée par une augmentation équivalente de la demande en volume, ce qui conduit inéluctablement à une diminution nette des besoins en travail dans ce secteur.
À cela s’ajoutent les conséquences de la mondialisation et d’une intégration européenne construite sur le dogme de la “concurrence libre et non faussée”. La France a souffert d’une spécialisation défaillante, avec peu d’exportateurs et un positionnement en milieu de gamme très vulnérable. L’idéologie de « l’entreprise sans usine», théorisée et promue par une élite managériale, désireuse de concentrer la captation de valeur sur l’immatériel et la marque tout en externalisant le risque productif, a parachevé ce processus de délitement territorial, l’Europe de l’Est s’étant progressivement imposée comme la principale destination des délocalisations.
II. La crise actuelle : l’onde de choc sociale et territoriale de 2024-2026
En dépit des discours lénifiants vantant la résilience de l’économie, la réalité vécue sur les territoires dessine une véritable hécatombe. Le « baromètre industriel de l’État « illustre cette dégradation : après des années de reprise relative, le solde net d’ouvertures et d’extensions d’usines a lourdement chuté, passant de +88 en 2024 à un maigre +19 en 2025.1 Les années 2024, 2025 et le début de l’année 2026 sont marqués par une multiplication alarmante des Plans de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) et des fermetures de sites.
Loin d’être le seul fait d’une conjoncture défavorable, ces plans sociaux sont des instruments de du capital, visant à restaurer et même accroître les taux de marge face aux mutations technologiques et au renchérissement durable des coûts de l’énergie. Les recensements syndicaux convergent pour décrire cette saignée. Entre septembre 2023 et le premier trimestre 2026, on estime qu’entre 200 000 et 300 000 emplois ont été directement menacés ou supprimés au sein de l’appareil productif et de services français.2 La CGT, dans un travail exhaustif de contre-expertise, a ainsi recensé fin 2025 un total de 483 plans sociaux frappant spécifiquement le secteur de l’industrie, menaçant directement l’existence de 107 562 emplois.3
Le fait marquant réside dans la concentration de ces sinistres : 75 % des plans sociaux recensés au cours de l’année 2025 ont frappé des sites industriels.2 Plus inquiétant encore, la dynamique s’accélère : sur le seul premier trimestre de l’année 2026, le nombre de nouveaux plans sociaux a bondi de plus de 32 % par rapport à la même période l’année précédente.2 La filière de la métallurgie concentre à elle seule la menace sur près de 11 000 emplois, tandis que l’industrie agroalimentaire voit plus de 2 730 postes fragilisés par des stratégies de concentration.2
Afin de saisir la réalité de ce phénomène, il est indispensable de dresser un inventaire des dynamiques en cours à la charnière des années 2025 et 2026 :
| Entreprise / groupe | Secteur d’activité | Volume d’emplois supprimés | Horizon et justification managériale |
| Groupe Brandt | Electroménager | 700 postes | Liquidation judiciaire prononcée fin 2025. Reprise purement commerciale (marques) validée en mars 2026, entraînant la fermeture défintive des centres industriels en Centre-Val de loire. |
| Papèteries de Condat (Lecta) | Industrie papetière | Environ 200 postes | Redressement acté fin 2025. Une reprise validée en mars 2026 s’accompagne du licenciement de la quasi-totalité des salariés sur le site historique de Dordogne. |
| Exxon Mobil | Pétrochimie, raffinage | 620 postes | PSE acté pour la fermeture du vapocraqueur de Port-Jérôme. |
| Dumarey Powerglide | Equipement automobile | 557 postes | Fermeture annoncée des usines de Strabourg et Andrézieux fin 2026, illustrant la violente crise de la sous-traitance automobile. |
| Michelin | Industrie pneumatique | 1 254 postes | Fermeture des usines de Vannes et Cholet d’ici fin 2026.2 |
| Valeo | Equipement automobile | 868 postes | Vaste plan de restructuration annoncé fin 2024 et s’étalant sur 2025-2026, incluant notamment la fermeture des sites de La Suze-sur-Sarthe et de La Verrière. |
| Amis | Equipement automobile | 188 postes | Liquidation judiciaire entraînant la fermeture des sites de Guéret et de Montluçon. |
| ArcelorMittal | Sidérurgie | 608 postes | PSE validé fin 2025 sur six sites français, actuellement contesté en justice.2 |
| Arkema (Jarrie) | Industrie chimique | 154 postes | Suppressions de postes actées sur le site isérois en 2025-2026.3 |
| Vencorex (Grenoble) | Industrie chimique | 450 postes | Menace imminente de fermeture complète du site.2 |
| Arlanxeo | Industrie chimique | 168 postes | PSE signé en janvier 2026 actant la fermeture du site de Lillebonne. |
| OI-Glass | Industrie du verre | 340 postes | Suppressions actées dans le cadre d’une rationalisation de la production européenne.2 |
| Bosch (Yzeure) | Équipement automobile | 265 postes | Fermeture d’une usine ancrée dans son territoire, annoncée en 2026 au nom de la transition du secteur.2 |
Au-delà de ces entreprises donneuses d’ordre, c’est l’intégralité du tissu des sous-traitants qui se trouve dévasté par un effet d’entraînement implacable. Les liquidations judiciaires en cascade illustrent la disparition de filières entières, détruisant de manière irréversible le tissu industriel des territoires et mettant en exergue l’incapacité d’une économie laissée au libre jeu du marché à maintenir une base productive cohérente.
III. Le capitalisme sous perfusion : la faillite du guichet ouvert
Si le constat de la nécessité de réindustrialiser fait désormais l’objet d’un consensus de façade au sein de la classe politique, la méthode pour y parvenir constitue un clivage idéologique. La pensée libérale estime que l’intervention de l’État doit se limiter strictement à l’amélioration de l’attractivité du « site France » par l’allègement de la fiscalité pesant sur le capital et par la distribution d’aides inconditionnelles aux entreprises. L’analyse de ces politiques démontre que ce pari sur la rationalité patriotique du capital a échoué.
L’économie française est caractérisée par un véritable « capitalisme sous perfusion ».6 Le montant des aides a atteint des proportions inédites, transformant l’État en assureur des profits privés. Les travaux de chercheurs de l’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES) et du Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques et Économiques (CLERSÉ), ont mis en évidence l’ampleur de ce phénomène.7
Ce constat académique a été corroboré par une commission d’enquête sénatoriale transpartisane (rapport d’Olivier Rietmann et Fabien Gay) sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises. Dans son rapport publié en juillet 2025, la commission a dressé un bilan accablant.9 Elle a recensé pas moins de 2 267 dispositifs distincts d’aides directes ou indirectes relevant de l’État, de la sécurité sociale et des collectivités territoriales. Le coût total de ces mesures est estimé à 211 milliards d’euros par an.
Cette politique de la subvention « à guichet ouvert » pose un double problème : un déficit démocratique majeur et une inefficacité économique flagrante. Le rapport sénatorial dénonce un « pognon de dingue » distribué sans véritable évaluation, sans suivi rigoureux et, surtout, sans aucune conditionnalité opposable liant les entreprises au versement de ces aides. L’impact réel de ces aides sur la compétitivité et le renouveau industriel est contesté. La recherche académique a mis en lumière un vaste effet d’aubaine : les entreprises empochent des milliards de fonds publics pour financer des projets qu’elles auraient, dans leur immense majorité, menés à bien même en l’absence de tout soutien étatique.10 Les évaluations portant sur des dispositifs coûteux démontrent souvent l’absence d’effet d’entraînement significatif sur l’innovation ou l’emploi.10 Pire, les logiques de substitution capital-travail induites par certaines aides ont paradoxalement subventionné l’automatisation destructrice d’emplois.6
Les dirigeants d’entreprises multinationales ne conforment pas leurs stratégies globales aux impératifs de souveraineté économique de la France. Distribuer des fonds publics en faisant une confiance aveugle aux marchés, sans imposer de contreparties, si ce n’est l’injonction « soyez rentables ! » revient aujourd’hui à subventionner la désindustrialisation avec l’argent du contribuable. C’est pourquoi la commission d’enquête sénatoriale appelle désormais à un véritable « choc de responsabilisation », recommandant de rationaliser ces aides et de diviser par trois le nombre de dépenses fiscales et de subventions d’ici 2030.
IV. La nécessité d’une réindustrialisation pilotée et planifiée : les nouveaux critères de la conditionnalité
La faillite de la théorie de l’offre inconditionnelle impose un changement de doctrine en faveur d’une approche volontariste et planificatrice. La réindustrialisation ne jaillira pas spontanément de la « main invisible » du marché chère à Adam Smith ; elle doit être le fruit d’une volonté politique affirmée, articulée autour d’une planification écologique, sociale et territoriale rigoureuse.
L’architecture de la planification écologique et industrielle
Nos sociétés souffrent d’un handicap profond : une incohérence temporelle entre l’horizon de long terme qu’exige la transition écologique et l’horizon de court terme imposé par les marchés financiers et le cycle électoral.11 Des institutions démocratiques de long terme, garantes d’une véritable planification, sont nécessaires pour s’extraire de cette dictature du court terme.11 Si la création d’un Secrétariat Général à la Planification Écologique (SGPE) marque une prise de conscience, son effectivité exige qu’il s’accompagne d’un grand plan d’investissements publics et privés massivement conditionné.12
Une politique de réindustrialisation véritablement pilotée par l’État doit subordonner chaque euro d’aide publique à des critères pluridimensionnels stricts, évaluables et sanctionnables :
- Le critère de l’emploi et de la valeur sociale : les aides publiques ne doivent plus servir à financer des licenciements boursiers. Elles doivent garantir le maintien et la création d’emplois de qualité. Les organisations syndicales exigent à juste titre la mise en place de politiques imposant des conditionnalités sociales fortes, interdisant le versement d’aides aux entreprises qui versent des dividendes massifs tout en supprimant des postes.
- Le critère de la décarbonation et des limites planétaires : l’industrie du XXIe siècle doit prendre en compte la transition écologique. Il convient de lier les financements publics à des trajectoires quantifiées et opposables fixées par la planification écologique nationale : réduction drastique de la consommation d’eau, réduction massive des émissions de gaz à effet de serre et allègement documenté de la pression sur la biodiversité.13
- Le critère de la planification territoriale : l’industrie a un besoin vital de foncier, mais se heurte légitimement à l’objectif environnemental de Zéro Artificialisation Nette (ZAN). La planification par l’État doit organiser de manière active la dépollution et la mobilisation des friches industrielles existantes, insérant l’industrie dans son environnement de façon à “reconstruire l’usine sur l’usine” dans les territoires sinistrés par les fermetures de sites. L’aménagement du territoire productif ne peut plus être abandonné à la seule logique opportuniste de la rentabilité foncière ; il requiert un pilotage national, croisé avec les schémas régionaux de développement économique.
- Le critère de l’innovation au service du travail : la planification doit également encadrer l’usage des nouvelles technologies. L’Intelligence Artificielle (IA) ne doit plus être abordée comme un outil de rationalisation aveugle visant à détruire des postes, automatiser à outrance ou faciliter les délocalisations. Au contraire, elle doit être utilisée comme un levier puissant pour améliorer les qualifications, accroître l’emploi industriel et favoriser l’efficacité économique et écologique. Si l’IA est correctement intégrée, elle ouvre de nouvelles opportunités d’emploi dans l’industrie et améliore de façon notable les conditions de travail ainsi que la performance des salariés. En conséquence, les aides publiques destinées à la numérisation doivent être strictement conditionnées à la mise en place d’un véritable dialogue social technologique dans l’entreprise. Ce dialogue doit garantir que le déploiement de l’IA se fasse au bénéfice de l’enrichissement des tâches humaines, de la prévention des risques professionnels et de la décarbonation, plutôt que dans une logique exclusive de substitution du capital au travail.
La conditionnalité comme nouvel instrument de puissance publique
Conditionner les aides publiques n’est pas une simple mesure comptable ; c’est l’acte fondateur d’une politique industrielle moderne. De nombreux pays européens expérimentent d’ores et déjà ces modèles liant juridiquement le soutien économique au maintien strict de l’emploi ou au développement de zones en crise.14
En France, le régime du financement public doit basculer vers des contrats d’engagement bilatéraux et contraignants. Comme le recommande fermement le rapport sénatorial de 2025, le législateur doit instaurer un mécanisme de remboursement automatique des aides publiques si une entreprise procède à la délocalisation d’un site ou à des licenciements injustifiés dans les années suivant l’octroi de la subvention. L’État doit assumer d’utiliser ces leviers financiers pour imposer de nouvelles règles de gouvernance, par exemple en conditionnant l’intervention de BPI France au respect strict de la parité dans les instances de direction.15
VI. La citoyenneté industrielle : démocratiser l’économie et donner de nouveaux pouvoirs aux travailleurs
La planification étatique et l’instauration de critères de conditionnalité demeurent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une démocratisation de la sphère de production. La crise démontre que l’on ne peut plus laisser aux seuls capitalistes le soin exclusif de décider de l’avenir des territoires. La réindustrialisation doit impérativement constituer le levier pour instituer de nouveaux pouvoirs pour les travailleurs, actant l’émergence d’une véritable « citoyenneté industrielle».
Le concept de citoyenneté industrielle
La sociologie appréhende le concept de citoyenneté industrielle en postulant que l’expérience du travail façonne profondément les identités et les pratiques politiques des individus.16 Ce concept englobe l’ensemble des dispositifs par lesquels les travailleurs exercent un rapport politiquement actif à l’égard de la finalité de leur travail et envers le territoire dans lequel leur usine s’insère.16
Les modèles managériaux en vogue vantant l’« entreprise libérée », bien qu’ils prétendent abolir les hiérarchies, relèvent souvent de l’illusion.17 Ils occultent délibérément la persistance d’une asymétrie de pouvoir sur les décisions qui affectent le périmètre de l’entreprise (fusions, délocalisations, plans sociaux). Sur ces enjeux vitaux, les instances représentatives du personnel sont aujourd’hui réduites au rôle de spectateurs émettant un avis purement consultatif.19
L’Instauration d’un droit de veto suspensif et stratégique
Pour que la souveraineté industrielle soit protégée, le pouvoir unilatéral du capital doit être institutionnellement contrebalancé. La proposition politique majeure réside dans l’octroi aux Comités Sociaux et Économiques (CSE) d’un véritable droit de veto (ou d’avis conforme) sur les choix stratégiques de l’entreprise ayant un impact sur l’emploi et le territoire.19
L’Organisation Internationale du Travail (OIT) reconnaît elle-même la légitimité des droits de codétermination, en particulier lorsque des licenciements massifs risquent d’avoir des répercussions systémiques graves sur une région.20 Concrètement, si une entreprise projette la fermeture d’un site intrinsèquement rentable, l’exercice du veto par la représentation syndicale bloquerait le processus. Cette suspension forcerait l’employeur à justifier économiquement son choix et offrirait le temps nécessaire aux pouvoirs publics pour imposer des alternatives de maintien de l’activité.
Pour aller plus loin en mettant en cause le pouvoir du capital lui-même, le PCF propose de donner aux représentants des salariés le pouvoir de proposer des choix alternatifs à ceux de la direction, assorti d’un droit de tirage sur des crédits bancaires à taux réduit pour financer la réalisation de ces projets.
La présence syndicale et l’accès aux tribunaux de commerce
L’élargissement des prérogatives des travailleurs doit nécessairement s’étendre aux instances judiciaires qui décident concrètement de la vie et de la mort des entreprises, à savoir les tribunaux de commerce. Actuellement, lors des procédures de redressement ou de liquidation, ces tribunaux laissent souvent aux seuls juges consulaires – majoritairement issus du sérail patronal – l’appréciation des solutions de reprise, ce qui génère des conflits d’intérêts maintes fois documentés et dénoncés. Une réforme s’impose pour permettre aux organisations syndicales d’y participer activement et de faire entendre la voix du travail. Il est notamment recommandé d’octroyer aux CSE la possibilité juridique de saisir directement le tribunal de commerce lorsqu’ils jugent la recherche d’un repreneur par la direction manifestement insuffisante. L’objectif est clair : transformer cette obligation de recherche, aujourd’hui souvent purement formelle, en une véritable obligation de résultat, assortie d’un pouvoir d’injonction. Les travailleurs auraient ainsi la capacité de bloquer les manœuvres de liquidation opportunistes et de défendre la réindustrialisation de leurs territoires.
Le droit de reprise et le levier coopératif (SCOP)
Parallèlement, la réindustrialisation par le bas, fermement ancrée dans les bassins d’emploi et affranchie des chantages à la délocalisation, trouve une traduction robuste dans le modèle des Sociétés Coopératives et Participatives (SCOP). En instaurant le principe d’une personne égale une voix, les SCOP garantissent que les décisions stratégiques sont prises par ceux qui travaillent et vivent sur le territoire.
Afin de massifier ce modèle, le législateur doit muscler le cadre existant. Le délai d’information préalable des salariés en cas de projet de cession d’une entreprise doit être nettement allongé. Surtout, l’État doit jouer pleinement son rôle d’investisseur patient. Comme le préconisent de récents travaux parlementaires, il est impératif de renforcer les interventions en fonds propres d’acteurs publics comme Bpifrance spécifiquement fléchées vers la reprise d’entreprises industrielles par leurs propres salariés, afin de générer un puissant effet de levier auprès des investisseurs tiers.21
Vers une nouvelle politique industrielle : l’urgence de la démocratie économique
L’affaissement de l’industrie française, mis en lumière par les centaines de plans sociaux ravageant les territoires en 2026, est le symptôme de l’épuisement du modèle libéral. La prétendue modernité d’une économie dérégulée s’est brisée sur le mur des dépendances matérielles, révélant la vulnérabilité de notre souveraineté nationale face aux stratégies prédatrices des multinationales.
Continuer à perfuser le capitalisme par la distribution de plus de 200 milliards d’euros d’aides publiques annuelles sans exiger de contreparties contraignantes s’apparente désormais à une gabegie financière et à un déni démocratique inacceptable. La réindustrialisation exige le retour assumé de l’État planificateur, capable d’imposer, par le levier de la conditionnalité, des exigences de décarbonation, d’intégration vertueuse des technologies et de maintien de l’emploi pour irriguer de nouveau nos territoires.
Néanmoins, l’action étatique restera vaine si les travailleurs demeurent exclus des décisions affectant la vie de leur entreprise. La pérennité de l’ancrage territorial de l’industrie repose sur l’intégration pleine et entière des travailleurs dans la gouvernance de l’entreprise. En dotant les collectifs de salariés de véritables droits de veto sur les décisions stratégiques, en imposant leur présence dans les tribunaux de commerce et en soutenant massivement la réappropriation des moyens de production sous forme coopérative, la citoyenneté industrielle cessera d’être une incantation pour devenir la pierre angulaire d’une souveraineté économique durablement retrouvée. On pourrait poser ainsi les premiers jalons d’un processus menant à l’abolition réussie du pouvoir du capital par une prise de pouvoir effective des travailleurs, en tant que « producteurs associés » selon la formule célèbre de Marx, sur les buts, les critères et les moyens de la production.
Sources
- Baromètre industriel de l’État – Direction générale des Entreprises, https ://www.entreprises.gouv.fr/files/files/presse/2026/496 %20- %20DP %20- %20Barom %C3 %A8tre %20industriel %202025.pdf
- Plans sociaux en 2025 et 2026 : chiffres et entreprises concernées, https ://www.jedha.co/financement-formations/plans-sociaux-en-2024-chiffres-et-entreprises-concernees
- Liste noire des PSE mise à jour | CGT, https ://www.cgt.fr/actualites/france/industrie/liste-noire-des-pse-mise-jour
- La souveraineté ou les souverainetés ? Réflexions sur les relations entre souveraineté de l’État et souveraineté de la nation – https ://bibliotekanauki.pl/articles/962347.pdf
- Figures de la souveraineté économique – CAIRN – Droit et Administration, https ://droit.cairn.info/revue-revue-du-droit-public-2025-1-page-79?lang=fr
- Un capitalisme sous perfusion – IRES, https ://ires.fr/wp-content/uploads/2023/02/AOCGT_Projet1De2019.pdf
- Annexe 3 – contributions des organisations syndicales et patronales, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/Rapport/contributions_annexe_3_18sept.pdf
- CE Aides publiques aux entreprises : compte rendu de la semaine du 10 février 2025, https ://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20250210/ce_aides.html
- Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, https ://www.vie-publique.fr/rapport/299423-senat-rapport-utilisation-aides-publiques-aux-grandes-entreprises
- Chapitre 5- Rapport – Les politiques industrielles en France – Évolutions et comparaisons internationale https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2020/politiques %20industrielles/fs-2020-rapport-politique_industrielle-chapitre-5.pdf
- La planification écologique : une approche institutionnaliste – Attac France, https ://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-23-printemps-2020/dossier-la-planification-pour-la-transition-sociale-et-ecologique/article/la-planification-ecologique-une-approche-institutionnaliste-7330
- Clair-obscur de la planification écologique française – Institut Rousseau, https ://institut-rousseau.fr/clair-obscur-de-la-planification-ecologique-francaise/
- LA PLANIFICATION ÉCOLOGIQUE – Gouvernement, https ://www.info.gouv.fr/upload/media/content/0001/06/a993c427592c797e5dabe72fca57013f989d24a8.pdf
- La conditionnalité des aides aux entreprises – Sénat, https ://www.senat.fr/lc/lc350/lc350.html
- Mission d’information commune sur la conditionnalité des aides publiques aux entreprises – Assemblée nationale, https ://www.assemblee-nationale.fr/dyn/contenu/visualisation/337053/file/Conditionnalit %C3 %A9_DossierPresse.pdf
- La citoyenneté industrielle – OpenEdition, https ://www.openedition.org/35075
- Les nouvelles formes d’organisation du travail : opportunités ou illusions ? – INRS, https ://www.inrs.fr/dms/inrs/CataloguePapier/HST/TI-DC-15/dc15.pdf
- NOUVELLES FORMES D’ORGANISATION DU TRAVAIL : RÉUSSIR LA PARTICIPATION DES SALARIÉS – https ://www.anact.fr/sites/default/files/2023-12/anact_nouvelles-formes-orga.pdf
- La participation des travailleurs à la gestion de l’entreprise par l’intermédiaire de leurs représentants – Le Droit Ouvrier, https ://ledroitouvrier.cgt.fr/IMG/pdf/201907_doctrine_odoul-asorey.pdf
- UNE ANALYSE COMPARATIVE SUR LA NOTION DE PARTICIPATION DES TRAVAILLEURS1 Gianni Arrigo, Giuseppe Casale – International Labour Organization, https ://www.ilo.org/fr/media/336096/download
- Rapport d’information (…) relatif aux perspectives et aux freins au développement des sociétés coopératives et participatives (SCOP) – Vie publique, https ://www.vie-publique.fr/rapport/300780-perspectives-et-freins-au-developpement-des-scop
- Les Scop, une réponse aux défis de la transmission d’entreprises et de la réindustrialisation – Banque des Territoires, https ://www.banquedesterritoires.fr/les-scop-une-reponse-aux-defis-de-la-transmission-dentreprises-et-de-la-reindustrialisation

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