Nicholas Kaldor : l’un des principaux auteurs du courant post-keynésien

Catherine Mills
maîtresse de conférences honoraire à l’université de Paris I – Sorbonne

Présentation et synthèse par Catherine Mills du chapitre de Paul Boccara sur Kaldor Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Delga vol 2, 2015 p.79 er S.
Nicholas Kaldor est né le 12 mai 1908 à Budapest , de parents avocats hongrois. Etudiant en économie à l’Université de Berlin en 1925 et 1926, il rejoint la London School of Economics.  Diplômé en 1930, il en devient assistant en 1932, et y enseigne jusqu’en 1947. 

Économiste britannique, il se rapproche progressivement de Keynes dans le cadre du Cambridge Circus, cercle d’économistes assistant Keynes dans la réalisation de ses travaux. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est membre de la commission du rapport Beveridge de 1942 sur le plein emploi, et du rapport de 1944 créant le système national de sécurité sociale anglais, entrainant la victoire du parti travailliste aux élections de juillet 1945.

Kaldor devient membre du King’s College, à Cambridge en 1949, où il enseigne de 1966 à 1975. Il est avec Joan Robinson l’un des principaux auteurs du courant  néo-keynésien. Il mène une critique virulente des économistes de la synthèse néoclassique (notamment  Samuelson et  Solow) à qui il reproche d’appauvrir l’héritage keynésien. Il combat la contre-révolution monétariste et son application au Royaume-Uni sous les gouvernements de Margaret Thatcher, à partir de 1979, et critique fortement ses politiques ultra-libérales. Kaldor est conseiller du chancelier de l’Échiquier sous deux gouvernements travaillistes, 1964-1968 et 1974-1976. Il meurt à Papworth Everard, dans le Cambridgeshire, le 30 septembre 1986.

Rappelons que dans le travail de longue haleine qui a abouti à l’ouvrage Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Paul Boccara relit toute l’histoire de la pensée économique à partir des explications proposées par les différents auteurs à la récurrence des crises dans l’économie capitaliste. Il montre ainsi les carences des théories « sous-consommationnistes », qui expliquent les crises par l’insuffisance de la demande, et des théories « surconsommationnistes » qui voient, à l’inverse, leur origine dans l’insuffisance de l’épargne et des profits. Il montre comment il est possible de dépasser ces conceptions « unilatérales » en s’appuyant sur les analyses de la suraccumulation et de la dévalorisation du capital, prenant en compte le taux de profit comme régulateur du système économique capitaliste, que Marx propose dans le troisième livre du Capital. Cette grille de lecture fournit aussi une interprétation des tentatives « dualistes » qui cherchent, sans parvenir à les dépasser, à intégrer dans un même cadre les théories « sous-consommationnistes » et les théories « surconsommationnistes ».

Paul Boccara considère que Kaldor, utilisant le rapport productif capital/travail, se rapproche d’une analyse marxiste. Mais Kaldor met l’accent sur la répartition du revenu entre salaire et profit et, loin de s’attacher d’abord aux possibilités des déséquilibres, il tente de démontrer la possibilité d’une croissance équilibrée stable dans le long terme. Le rôle équilibrant central est celui du progrès de la productivité, relié au rapport capital investi/travailleur, ce qui le rapproche paradoxalement de Marx, mais aux contradictions neutralisées. Les modèles de croissance de Kaldor tendent à dépasser la seule opposition entre salaire et profit. Malgré des conditions irréalistes, ils révèlent des conditions capitalistes rendant inéluctable la suraccumulation du capital, du côté de la production, loin du fondement apologétique contraire à la réalité capitaliste des « croissancistes ». Il se rapproche de certains fondements marxistes de la suraccumulation et des contradictions de la production capitaliste. Il tend néanmoins à un retour aux positions d’équilibre stable automatique attaquées par Keynes. Il oppose les formules « keynésiennes » de la répartition à sa vision d’une théorie « marxiste » de la suraccumulation, plus proche de Smith et d’une analyse surconsommationniste.

I Répartition constante du revenu entre profit et salaire dans la longue durée opposée à la suraccumulation du capital.

Elle estliée au niveau de productivité atteint par le capitalisme moderne et s’appuie sur certaines formules « keynésiennes » de la répartition, prétendant rendre compte d’une croissance stable de plein emploi.

1 Une analyse de la répartition dans le plein emploi et le long terme.

Kaldor développe le multiplicateur d’investissement de la Théorie Générale de Keynes, en une théorie de détermination et de répartition du revenu, au lieu de l’utiliser pour la théorie de l’équilibre de sous-emploi. Dans la Théorie Générale, la demande effective peut être insuffisante pour provoquer le plein emploi et l’équilibre peut correspondre à une contraction de l’emploi. Kaldor étudie et recherche l’équilibre stable de longue durée où la demande effective correspond au plein emploi, il s’attache à la part des profits des capitalistes dans le revenu global de plein emploi, ainsi qu’aux tendances à l’adaptation de la répartition, résultant du multiplicateur keynésien. La Théorie Générale était limitée au court terme alors que Kaldor l’utilise pour un modèle de croissance de long terme. En postulant le plein emploi, il montre l’absence de limitation de l’accumulation par la répartition grâce au niveau élevé de la productivité.

2 Constance de la répartition dans la phase ascendante du capitalisme grâce au niveau de la productivité

La théorie de la répartition de Kaldor s’oppose aux thèses de la rupture d’accumulation éventuelle. La détermination keynésienne de l’épargne par l’investissement ne rencontre pas de limite dans le long terme, étant donné le niveau et le progrès de la productivité dans le capitalisme contemporain. La part et le taux de salaire se situent au-dessus du taux minimum, aussi la possibilité d’équilibre stable deviendrait une réalité permanente. Il attribue à Marx, de façon abusive, la théorie sous-consommationniste à laquelle il s’attaque.

Pour Kaldor, la théorie marxiste serait fondée sur la détermination du salaire par le « minimum de subsistance », sur le rôle du profit comme source de l’accumulation, sur l’élévation temporaire des salaires avec l’emploi, entraînant la chute des profits, sur la réponse capitaliste par le sous-emploi. Selon lui, dans la théorie de Marx, avec la croissance de l’accumulation, la demande de force de travail dépasse l’offre et épuise l’armée de réserve. Les salaires s’élèvent et les profits baissent, d’où la crise. Il avance que l’armée de réserve serait reconstituée par l’adoption d’une production économisant davantage le travail, « labour saving » (Economie appliquée, 1957).

Il formule une analyse unilatérale de type surconsommationniste de l’excès de salaires, en négligeant la correction introduite par le progrès de la productivité. Il méconnait l’analyse marxiste de la suraccumulation, sous-estime alors le rôle décisif de l’élévation du rapport machines/salariés, remplaçant les salariés, et compare une analyse dite marxiste qu’il s’est fabriquée sur mesure, à ses propres formules concernant la part du profit dans le revenu. Il écrit que la théorie de Marx n’est qu’un développement de la théorie de Ricardo et prétend que Marx, comme Ricardo, met la répartition au centre de l’analyse de l’évolution du capitalisme.

Kaldor confond les subsistances nécessaires variables des travailleurs chez Marx avec le minimum de subsistance. Selon lui « dans les premiers stades du développement capitaliste, où la productivité par tête est relativement faible, c’est le schéma marxiste qui s’applique: les salaires restent au niveau de subsistance ». Mais dans la deuxième phase du capitalisme, s’appliquerait le schéma keynésien impliquant, selon Kaldor, la hausse des salaires réels avec la productivité. Selon lui, l’analyse prétendue marxiste n’exprimerait qu’un cas limite correspondant à une situation concrète historique dépassée par les progrès du capitalisme.

Il considère la limite minimum au-dessous de laquelle la part des salaires ne peut descendre, déterminée par le minimum de subsistance. Son interprétation de la dite théorie de Marx sur la répartition argue que le profit résulte de la soustraction au revenu total du minimum de subsistance alloué à la main d’œuvre. Tandis que la formule de Keynes indique le maximum au-dessus duquel la part des salaires ne peut monter. La limite maximum du salaire est le taux de profit et non la part du profit dans le revenu. En utilisant le multiplicateur keynésien donnant le revenu à partir de l’accroissement de l’investissement, il détermine la part des salaires ainsi que la part du profit dans le revenu.

Kaldor avance que les modèles théoriques marxiste et keynésien sont apparentés. Dans cette étude de Kaldor, la formule « keynésienne » donnerait la part effective du salaire en longue période, sous la contrainte du minimum de salaire considérée comme dépassée dans le capitalisme moderne. Kaldor indique que Keynes relève la baisse possible des salaires réels grâce à l’inflation, au profit des entrepreneurs.

Kaldor envisage un substitut du chômage par l’abaissement du salaire réel au moyen de l’inflation, formulé par certains post-keynésiens en longue période. Pour Kaldor, l’inflation expliquerait la fixation du salaire réel indépendamment des tensions de l’emploi, en fonction du profit et de l’investissement en longue période, les salaires réels croîtraient automatiquement avec la productivité du travail permettant à la formule dite de Keynes de s’appliquer dans le deuxième âge du capitalisme. « Dans les premiers stades du développement capitaliste… c’est le schéma marxiste qui s’applique. Mais comme la productivité et la plus-value augmentent… la part des profits cesse de s’élever et les salaires réels commencent à croître parallèlement à la productivité [2] ».Dans le schéma keynésien, le multiplicateur greffe sur la quantité absolue d’investissement, l’investissement additionnel et la propension à consommer de la société dans son ensemble. Dans la formule de Kaldor, le multiplicateur greffe le rapport de l’investissement au revenu, donnant la part du profit dans le revenu, le plein emploi étant postulé, le reste du revenu de plein emploi devient le revenu des ouvriers. Le profit réel et le salaire réel par tête s’élèvent avec la productivité, caractérisant les économies capitalistes développées, s’appuyant sur la constance du rapport de l’investissement au produit et celle des parts distributives empêchant toute disproportion. Kaldor s’oppose aux théories sous-consommationnistes prêtées abusivement à Marx. Il considère que le minimum incompressible du salaire ne borne pas l’accumulation car le niveau de productivité permet de naviguer au-dessus de l’écueil.

3. Plein emploi et conditions de la production. Fluctuations courtes et équilibre stable dans long terme

 La répartition chez Kaldor ne suffit pas à rendre compte de l’équilibre stable de la croissance évitant la suraccumulation. Sa formule est fondée sur la part relative du profit et donc du salaire dans le produit, cette part du salaire dépasse le minimum de consommation. Cela ne signifie pas qu’il ne peut pas y avoir sous-emploi, dans ce cas, la formule se heurte à des difficultés. D’une part, les ouvriers en chômage pourraient recevoir théoriquement un salaire nul, tandis que ceux qui sont occupés verraient leur salaire réel croître régulièrement avec la productivité. D’autre part, le revenu global baisserait avec la rentabilité du stock de capital déjà accumulé, ce serait la baisse du taux de profit, la baisse de la demande face à la capacité de production de l’équipement existant. L’investissement net, vu les conditions de l’incitation à investir, pourrait diminuer plus que la production.

Le plein emploi, non inclus dans la formule, permettrait d’éviter ces difficultés. La grande majorité des ouvriers, verraient croître leur taux de salaire, tandis que le revenu global ne cesserait de croître avec la productivité. Le problème n’est plus seulement celui de la répartition, mais celui du maintien du plein emploi et des rapports entre l’accroissement du capital et celui de la population, auquel va se consacrer Kaldor dans la phase suivante de sa recherche.

Il s’attache à rendre compte de la stabilité du plein emploi. Dans son « Modèle de croissance économique », 12/1957, il considère que, tout en étant fondé sur l’analyse keynésienne et l’approche dynamique de Harrod, le niveau général de la production est limité par les ressources disponibles et non par la demande effective. Kaldor se situe dans le plein emploi, dans la courte période, où l’offre de marchandises et de services est inélastique par rapport à l’accroissement de la demande monétaire. Cela ne signifie pas nécessairement le plein emploi de la force de travail, sauf dans les économies développées où le capital est plus que suffisant pour employer toute cette force.

Kaldor admet que l’adaptation de la demande puisse ne pas être obtenue dans le court terme. Les équations de répartition devraient être interprétées dans le long terme, déterminant la part « normale » des profits et des salaires. Dans la courte période, il relève des éléments de résistance à la baisse des salaires ou alternativement des profits. Dans le long terme, il y aurait une tendance normale à la stabilité, des forces conduiraient à l’équilibre stable. En raison de fluctuations courtes et de leur possibilité de dégénérer en stagnation, Kaldor, malgré son insistance originale sur la tendance normale à l’équilibre de longue période, approuve, comme les autres croissancistes, l’intervention publique de type néo-keynésien. Elle s’appuierait sur des mécanismes jouant en faveur de l’équilibre stable de longue période, insistant de façon réaliste sur le taux de profit et la relation capital investi/travail. Le taux de profit jouerait le rôle de régulateur central au lieu d’être largement postiche comme chez J. Robinson. Pour Kaldor, l’accumulation du capital ne rencontre pas la limite de la disponibilité de la force de travail, le problème devient celui de l’équilibrage de masses croissantes de capital et de la population travailleuse, par le progrès de la productivité, grâce au comportement des investisseurs guidés par le taux de profit.

II. Egalité de croissance dans le long terme entre la productivité et le rapport capital investi/travailleurs, réglée par le taux de profit

1. Rapport Capital investi /travailleur et productivité

Kaldor met l’accent sur cette relation centrale qui exprime la contradiction capital/travail, en termes académiques. Alors que Joan Robinson se réfère à la possibilité d’instabilité, relativement à l’harmonie de l’âge d’or, Kaldor insiste sur la tendance normale à l’équilibre stable qui résulterait du mouvement des prix pour la consommation et du taux de profit pour la production. Il souligne les automatismes effectifs de l’économie capitaliste et les comportements des agents.

À l’inverse de l’indétermination fondamentale de modèles d’autres théoriciens croissancistes, il approche la nécessité effective de la suraccumulation, mais il va la nier car elle est à l’antipode de son but idéologique. La relation qu’il établit est influencée par l’analyse marxiste, même s’il n’y fait pas référence, il mentionne le marxiste Kalecki à propos du taux de profit. Le ratio capital investi / travailleur est conçu dans une conception physique du produit différente de la « composition organique du capital » marxiste, se rapprochant de la « composition technique » du capital de Marx et de sa liaison avec la productivité du travail.

Dans son Model of Economic Growth (The Economic Journal 12/1957), Kaldor évoque l’accord général des théories de la croissance, cherchant à définir le « trend » du taux de croissance à partir de la propension à épargner de la communauté, du taux d’accumulation du capital et du flux d’inventions ou d’innovations, déterminant le taux de croissance de la productivité, ainsi que de la population. Mais sa recherche théorique se limite à montrer les relations qui doivent prévaloir pour qu’elles soient compatibles avec un taux stable de croissance de l’économie.

Kaldor part de la constance des relations et la possibilité de l’équilibre stable de long terme, pour les expliquer. Ces constances sont établies empiriquement, négligeant les problèmes du cycle moyen et du cycle long. C’est la constance du rapport capital/produit, de la part du profit dans le revenu, dont il déduit la constance du taux de profit rapporté par l’investissement, assimilée à l’« efficacité marginale du capital ». Il veut montrer que la constance du rapport capital/produit et du taux de profit résulte de l’action de forces endogènes opérant dans le système, et non d’une compensation des inventions capital-saving et labour-saving. Il se rapproche d’une liaison marxiste fondamentale en affirmant l’usage de plus de capital par travailleur, entraînant l’introduction d’innovations techniques supérieures élevant la productivité.

Le taux auquel une société peut absorber et exploiter les nouvelles techniques est limité par sa capacité d’accumuler du capital. L’augmentation ou la diminution du rapport capital/produit dépendrait de la relation entre les nouvelles inventions et le taux d’accumulation du capital. Si l’accumulation du capital est moindre que nécessaire pour exploiter le courant d’inventions, le rapport capital/produit diminuera et les inventions seront capital-saving. Cependant, un mécanisme équilibrant entraînerait la constance de ce rapport dans le long terme : « Le système tendra toujours vers le point où la croissance du capital et la croissance de la productivité sont égales»

Ainsi,c’est seulement quand le capital et le produit croissent au même taux et que le rapport capital/produit est constant, que le taux de profit demeure constant au cours du temps.Si le taux d’accumulation du capital est moindre, il tendra à être relevé et le taux de profit sur le nouvel investissement croîtra avec le temps. S’il est au contraire plus élevé, le taux de croissance du capital tendra à s’abaisser et le taux de profit tombera. Le progrès technique aurait un caractère neutre : si une innovation révolutionnaire capital-saving se produit dans une industrie, cela élève la capacité productive d’un équipement donné, le rapport capital/produit doit baisser. Une élévation graduelle du taux de profit et du taux d’investissement du capital, induiront des changements compensateurs dans le rapport capital/produit d’autres industries.

Ainsi, dans l’économie considérée comme un tout dans la longue période, le rapport capital/produit tendra à demeurer constant. Kaldor établit la croissance parallèle du produit par travailleur et du capital par travailleur, liée à la constance du taux de profit, la part du profit dans le produit ne varie pas quand varie le rapport capital/produit, ce qui repose sur le comportement des entrepreneurs capitalistes.

2. La fonction d’investissement, fluctuations et trend constant du taux de profit.

Kaldor postule une fonction d’investissement indépendante, permettant au rapport capital investi/travailleur de croître aussi rapidement que la productivité, gouvernant les décisions d’investissement des entrepreneurs, centrales de son modèle.

Il établit qu’il existe un taux particulier d’équilibre de croissance du produit et du capital vers lequel tend le système (Capital Accumulation and Economic Growth, 09/1958). Son modèle de 1957 supposait, avec un taux donné de profit attendu, que les entrepreneurs désiraient maintenir constante la relation entre le montant du capital investi et le chiffre d’affaires comme fonction croissante du taux de profit anticipé. Le mouvement de ce dernier doit correspondre à celui du taux de profit réalisé.

Les rigidités de courte période peuvent constituer un élément de stabilisation à travers des fluctuations mineures, elles peuvent aussi causer une « surépargne », due à l’incapacité du revenu de s’ajuster à la chute de l’investissement, et donc entraîner un effondrement dans le processus d’investissement et de croissance économique, comme celui des grandes dépressions des années 1880 ou 1930. En effet, le ratio capital/produit croissant et le taux de profit déclinant font que le taux d’investissement se contracte à grande allure au-dessous d’un certain niveau critique. La chute du revenu dans les industries des biens d’équipement se répercutera sur le niveau de la demande dans les industries des biens de consommation, provoquant un processus cumulatif de contraction de l’investissement et de l’emploi.

Le risque majeur se rapporte aux conditions de la production, alors que le progrès de la productivité est insuffisant pour empêcher l’élévation du rapport capital/produit. Kaldor souligne que, selon son modèle, l’éventualité de tels effondrements, n’est ni régulière ni inévitable, et qu’elle dépend de la stabilité ou de l’instabilité des facteurs du progrès technique. C’est du côté du progrès technique qu’il va chercher la solution. Cette fonction d’investissement va être critiquée par certains auteurs puis par Kaldor lui-même dans son texte de 1958 Capital Accumulation and Economic Growth.

Cette autocritique porte en premier lieu sur le rôle décisif du taux de profit réalisé sur l’investissement dans le modèle, alors que le taux de profit anticipé, déterminant, est différent du taux réalisé. En second lieu, la supériorité du taux de profit anticipé par rapport au taux réalisé, en raison du progrès technique, diminue le rapport capital/produit pour les nouveaux capitaux. « Le taux de profit anticipé dans l’esprit des entrepreneurs est fondé sur deux choses : le montant du capital requis par unité de produit, la marge de profit attendue par unité de produit ».

Pour maintenir le mécanisme correcteur fondé sur la part constante de profit dans le revenu, Kaldor suppose l’anticipation d’une marge de profit constante par rapport au produit. On relève une analyse « harmoniste » de la fonction régulatrice du taux de profit, au lieu de voir un débordement périodique de la suraccumulation. Il insiste sur la tendance à l’équilibre à travers des fluctuations courtes et établit un trend constant du taux de profit. Si la constance du taux de profit reste au centre de la détermination de l’équilibre stable, elle ne suffit pas car le modèle doit fonctionner au-dessus des limites du profit et du salaire minimum. Surtout, le niveau du taux de profit doit être satisfaisant.

3. Limites du modèle : niveau du taux de profit et inflation.

Le modèle de croissance de 1957 rattache le fonctionnement nécessaire du modèle, au-dessus des deux limites minima du salaire et du profit, aux conditions de l’économie. Kaldor déclare que son modèle suppose : 1) Que les salaires soient plus élevés que le minimum déterminé par le prix d’offre de la force de travail ; 2) Que les profits soient supérieurs au minimum nécessaire pour satisfaire les entrepreneurs. L’absence de ces conditions conduit au modèle keynésien d’équilibre de sous-emploi, en contradiction avec l’équilibre de long terme d’une économie en croissance.

Le modèle de Kaldor s’applique à une économie développée où le salaire est au-dessus du niveau de subsistance et engendre une demande adéquate afin d’assurer le plein emploi. Dans “Economic Growth and the Problem of inflation”, Economica, août et novembre 1959, la question du taux de profit d’équilibre est traitée dans le cadre de l’inflation et de la politique économique nouvelle qui permettrait d’éviter les fluctuations courtes.

Kaldor cherche à concilier les contradictions de l’accumulation capitaliste, appréhendées de façon superficielle, entre taux de rendement du capital réel et du capital monétaire, et croissance. L’inflation permettrait la réduction du taux réel d’intérêt à des niveaux négatifs ou autour de zéro après la période de taux d’intérêt relativement élevés.(« A new model of economic growth » RES juin1962). « Un taux d’inflation modéré et stable fournit une aide très puissante pour l’obtention d’un taux stable de progrès économique ».

Kaldor défend une conception du rôle stabilisateur du taux d’intérêt que Keynes ne déduisait pas de sa propre construction. Il élimine les fluctuations courtes, et s’intéresse à la phase ascendante inflationniste du cycle long d’après la deuxième guerre mondiale. Kaldor concède qu’il ne serait pas juste de penser que « l’inflation de l’épargne de l’après-guerre a été la meilleure des choses dans le meilleur des mondes possibles ». Il ne suffit pas de diminuer l’inflation excessive, il faudrait qu’elle soit compensée par la hausse de la productivité, de façon à obtenir un « essor sain et stable ». Kaldor recherche les moyens d’élever le taux de croissance du produit par tête afin d’obtenir ce niveau « sain » d’inflation des salaires et des profits compatible avec des prix stables. L’inflation serait équilibrée par la tendance à la diminution des coûts monétaires résultant de la productivité accrue sur laquelle il insiste, et sur l’idée inspirée par Schumpeter de la supériorité des nouveaux équipements, en lien au progrès technique, l’élimination des anciens équipements et leur compensation par les nouveaux équipements.

III Répartition constante du produit brut physique et obsolescence compensée.

Dans son Nouveau Modèle de Croissance Économique de 1962, Kaldor s’attache à la liaison entre le progrès de la productivité, l’investissement brut et l’obsolescence des anciens équipements. Il intègre les contradictions entre anciens et nouveaux capitaux et celles entre salaire et profit.

Il met l’accent sur l’infériorité croissante des anciens équipements et sur la baisse continue du profit qu’ils rapportent, en liaison avec l’obsolescence du capital fixe. Son nouveau modèle intègre les contradictions entre anciens et nouveaux capitaux et celles entre salaire et profit. Il rapproche son équilibre stable de « l’âge d’or » de Joan Robinson, mais chez lui, le rôle régulateur des rapports monétaires ou de prix et du taux de profit recule. Il abandonne les tendances automatiques à l’équilibre dans son système d’équations, pour sa solution de l’équilibre stable de croissance. Il donne toujours au comportement des investisseurs capitalistes un rôle essentiel, mais révèle des conditions irréelles permettant d’aboutir à un équilibre stable, et établit justement les fondements de la suraccumulation nécessaires du côté des conditions de la production.

1. Nouvelles fonctions du progrès technique et de l’investissement : la récupération du capital

Le comportement des investisseurs vise à répondre à l’obsolescence technologique, dont la prise en considération systématique, exprimée par le déclin continu du profit rapporté par une « machine », constitue une caractéristique essentielle du nouveau modèle. Selon Kaldor, l’obsolescence est causée par le fait que la profitabilité des installations et équipements d’une date particulière doit continuellement diminuer dans le temps en raison de la concurrence des équipements d’une efficacité supérieure mis en place à des dates ultérieures. Cette obsolescence continue est largement prévue par les entrepreneurs dans l’élaboration de leurs décisions d’investissement (A New Model of Economic Growth, 1962).

En conséquence, l’attitude des investisseurs est déterminée par deux hypothèses profondément différentes des précédentes. La première concerne l’attitude des investisseurs vis-à-vis du taux de profit, insistant sur la durée de vie économique de l’investissement fixe et sur son amortissement. Elle compare son taux de profit avec celui que les nouveaux investissements sont censés rapporter. La deuxième se rapporte à un futur plus proche, étant donné le caractère hasardeux ou incertain des prévisions concernant toute la durée de vie économique des équipements. Il s’agit ici uniquement de la récupération du coût de l’investissement fixe dans un certain délai minimum. Pourtant, cette exigence, visant à prémunir l’investisseur contre les risques de l’obsolescence, est plus restrictive.

Kaldor modifie profondément le schéma antérieur : désormais, la « fonction de progrès technique » met en rapport l’investissement brut et fixe par travailleur, et le taux de croissance annuel de productivité par travailleur mettant en œuvre un nouvel équipement. Celui-ci est une fonction croissante du taux de croissance de l’investissement par travailleur. L’équilibre stable correspond à la croissance égale des deux taux. Toutefois, le mécanisme d’équilibre est désormais subordonné au comportement relatif des salaires et de la productivité ; il résulte du jeu de l’équation de récupération, excluant toute perturbation issue de la disparité de croissance des salaires et de la productivité.

Si la croissance de la productivité par travailleur du nouvel équipement est moindre que celle de l’investissement fixe par travailleur, l’équation de récupération exige que cet investissement soit réduit, afin de récupérer le profit brut issu du produit. Le rôle régulateur du taux de profit s’efface ; l’équilibre stable n’est plus le résultat du comportement des entrepreneurs capitalistes.

Le modèle de 1958-61 (Capital Accumulation and Economic Growth) insistait sur la tendance normale à l’équilibre stable grâce à un equilibrating mechanism ou process. Certes, la question du niveau du taux de profit restait pendante. Le modèle de 1962 veut essentiellement démontrer qu’il existe « une solution en termes d’équilibre stable de croissance (ou âge d’or) » du système d’équations posé. Le taux de profit du nouvel investissement n’apparaît plus à ce niveau ; il ne fait pas partie du système d’équations retenues pour la détermination de l’équilibre de croissance. C’est seulement une fois la croissance stable admise qu’on pourra en déduire la constance et le niveau du taux de profit global, qui sans cela resterait indéterminé.

Kaldor maintient l’originalité de son point de vue : il existerait toujours un mécanisme équilibrant fondé sur le comportement des investisseurs. Mais ce mécanisme ne se rapporte plus au rôle du taux de profit proprement dit et ne garantit pas l’équilibre stable ; il concerne l’exigence de récupération du coût de l’investissement dans un délai choisi, qui conduit à l’égalité des taux de croissance du rapport investissement fixe/travailleur et de la production par travailleur utilisant les nouveaux investissements. Alors qu’auparavant, le taux de profit conduisait à l’égalité des croissances du rapport investissement/travailleur et de la productivité.

2. Relation entre taux de croissance de la productivité et du salaire et stabilité de l’accumulation

Lorsque le taux de profit joue le rôle décisif, la répartition adéquate entre salaire et profit lui est subordonnée. La possibilité d’excès du salaire réel rend le profit insuffisant. Kaldor considère qu’il est possible d’obtenir la baisse du salaire réel, grâce à l’inflation, en cas d’excès de la demande de travail par rapport à l’offre de travail, sans atteindre le plancher du salaire minimum, en raison du niveau de productivité atteint.

Il considère que le taux de croissance du salaire tend vers un taux d’équilibre, égal à celui de la productivité, les parts distributives restant constantes, grâce au rôle régulateur du taux de profit fondé sur le comportement des investisseurs. Dans le modèle de 1962, la récupération du coût de l’investissement déterminant le comportement des entrepreneurs pourrait être assurée, tandis que le salaire s’accroîtrait plus rapidement que la productivité. Loin de garantir « le plein équilibre de croissance stable », l’instabilité pourrait se déclencher ; le comportement de l’investisseur n’empêcherait pas automatiquement la hausse continue de la part du salaire dans le produit.

Au lieu d’une tendance normale à l’équilibre stable, une seule solution correspondant à cet équilibre pourrait éviter la hausse de la part du salaire. La limite, de type surconsommationniste, d’excès de salaire entraînerait la réduction accélérée du profit, le sous-emploi et la stagnation. Alors que dans le modèle antérieur, la croissance du taux de profit dans le long terme entraînait la hausse parallèle du taux de salaire et de la productivité, ici le taux de profit n’intervient plus pour provoquer la tendance à l’équilibre stable ; sa constance est une conséquence de l’équilibre de « l’âge d’or ».

Kaldor retient la constance de la part de l’investissement dans le produit, du profit dans le revenu, du taux de croissance des salaires et du taux de croissance de la productivité, ainsi que du rapport investissement fixe/travailleur.

3. Compensation des tendances dépressives et croissance continue par le progrès de la productivité

L’équilibre stable de la croissance chez Kaldor est fondé sur la compensation des tendances dépressives par des tendances à l’essor, résultant de l’effet du progrès de la productivité sur le revenu produit par le travail. Le progrès technique permet de compenser la tendance à la baisse du profit d’un investissement d’une génération donnée. Cette compensation tend à élever la productivité grâce à la disparition des anciens capitaux, mais ne suffit pas à assurer la croissance continue, réclamant la continuité du progrès de la productivité.

Conclusion

Kaldor formule des recommandations de politique économique et insiste sur l’accélération de l’élévation de la productivité par tête à partir de la stimulation du retrait des équipements anciens, favorisant la productivité sur les nouveaux équipements. Le revenu global nouveau s’élève avec la croissance continue du capital et du revenu. À la baisse de l’efficacité marginale du capital de Keynes répond la progression du revenu optimal de l’équilibre stable de la croissance de Kaldor.

Cela correspond à des phases historiques différentes du cycle de longue période : descendante dans l’entre-deux-guerres mondiales ou ascendante dans la croissance d’après la deuxième guerre mondiale. La croissance du revenu produit, à répartir, répond aux limites de la production ; les contradictions seraient réductibles avec la possibilité d’une croissance en équilibre stable, mais c’est à l’opposé de la venue d’une nouvelle crise systémique au début des années 1970 et des transformations systémiques du capitalisme. Kaldor reste marqué par l’obsession de l’équilibre, loin de Marx et même de Keynes.

Bibliographie

1. Boccara, P., Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, vol. 2, Delga, 2015, p. 79 et suiv.

2. Kaldor, « Alternative Theories of Distribution », The Review of Economic Studies, vol. 23, n° 2, p. 83-100, mars 1956.

3. Kaldor, « L’évolution capitaliste à la lumière de l’économie keynésienne », Économie Appliquée, avril-septembre 1957.

4. Kaldor, “A Model of Economic Growth”, The Economic Journal, décembre 1957.

5. Kaldor, « Capital Accumulation and Economic Growth », septembre 1958, repris dans The Theory of Capital, p. 177-222, London, Macmillan & Co. LTD, 1961.

6. Kaldor, « Economic Growth and the Problem of Inflation », Economica, août et novembre 1959.

7. Kaldor, Essays on Value and Distribution, in Collected Economic Essays, vol. 1, Londres, Duckworth, 2e édition, 1980.

8. Kaldor, « A New Model of Economic Growth », avec J. Mirrlees, The Review of Economic Studies, juin 1962.

9. Kaldor, Essays on Economic Stability and Growth, Duckworth and Co., (1960) 1980.

10. Kaldor, « Marginal Productivity and the Macroeconomic Theories of Distribution », Review of Economic Studies, vol. 33, n° 4, p. 309-320, 1966.

11. Kaldor, « Carré magique : Conflicts in National Economic Objectives », The Economic Journal, vol. 81, p. 1-16, mars 1971.

12. Kaldor, Collected Economic Essays, Duckworth, 1980.

13. Kaldor, Le fléau du monétarisme, préface de Bernard Guerrien, Economica, 1985.

14. Kaldor, Économie et instabilité, Economica, 1988.


[1] 1  Présentation et synthèse du chapitre de Paul Boccara sur Kaldor par Catherine Mills Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Delga vol 2, 2015 p.79 er S.

[2] « Marginal productivity and the macroeconomic theories of distribution » RES 1966.