Denis Durand
Il y a urgence à relancer un débat sur ce que la gauche doit changer dans son rapport au pouvoir économique.
« Une réforme des retraites, oui, mais toute petite ! Si on se contente d’un retour à l’âge légal de 62 ans, ça ne coûtera pas trop cher. Pour rapprocher le système de l’équilibre financier, quelques points de cotisations en plus suffiront. ».
« Une politique de gauche, bravo, mais juste un peu ! Moins de coupes dans les dépenses publiques, mais sans augmenter la dette ! Taxer les riches y pourvoira, à condition de ne pas exagérer – car il faudra bien que les riches restent riches si on veut pouvoir les taxer ».
« Sauver la planète, le climat, la biodiversité, c’est vital, mais avec les moyens du bord, on n’a pas le choix. Pour faire face aux dépenses nécessaires, chacun devra accepter des sacrifices : les grandes entreprises sur les dividendes qu’elles pourront distribuer, nous toutes et tous dans nos vies quotidiennes ».
Voilà le cadre étroit – le respect des règles de l’austérité et de la rentabilité du capital – dans lequel l’idéologie dominante prétend enfermer toute alternative aux politiques néolibérales – et, du même coup, la condamner à l’impuissance. Car quelle que soit la volonté de compromis qu’un gouvernement animé de bonnes intentions sociales et écologique pourrait montrer, les milliers de milliards de capital accumulés ne sont plus en état de faire des compromis : pour rester rentables, ils s’efforcent désespérément de capter toujours plus de richesses, alors même que ces efforts minent chaque jour davantage la capacité du travail humain et de la nature à les engendrer. C’est là une cause majeure des crises qui minent nos sociétés, des souffrances sociales qui en résultent et des dégâts écologiques qui les accompagnent.
La perte vertigineuse de crédibilité de la gauche, si influente sur les esprits à la fin du XXe siècle, et l’espace qu’elle a ainsi laissé à la démagogie de l’extrême-droite, n’ont-ils pas à voir avec une tendance, au nom d’un réalisme mal compris et à la faveur de l’affaiblissement du mouvement communiste, à avoir accepté ce cadre, à avoir effacé de son logiciel l’ambition de s’attaquer au pouvoir du capital lui-même ? Par conséquent, la contre-offensive idéologique qu’exigent les périls de l’heure n’appelle-t-elle pas à un renouvellement assez profond de ce logiciel ?
Deux idées reçues sur les politiques économiques de gauche
Dans l’opinion commune, une politique de gauche se réduit en effet pour l’essentiel à une utilisation plus active de l’argent public : davantage de dépenses, davantage d’impôts. La droite, l’extrême-droite et le patronat ont alors beau jeu d’accuser la gauche, d’une part d’une prodigalité irresponsable, génératrice de dette publique, d’autre part d’un « matraquage fiscal » fatal à l’esprit d’entreprise.
Cette présentation des choses, qu’on peut juger caricaturale, n’est pas sans effets politiques.
Par exemple, le programme du Nouveau Front populaire a parfois été présenté comme s’il reposait sur un équilibre comptable entre 125 milliards de dépenses, d’un côté, et 125 milliards d’impôts supplémentaires, de l’autre (progressivité accrue de l’impôt sur le revenu, rétablissement de l’ISF…). Tout se passerait alors comme si une politique de gauche se réduisait à une redistribution des richesses existantes, sans aucun effet sur la quantité des richesses produites, ni sur la façon de les produire.
Même si elle a pu être corroborée, depuis les dernières élections législatives, par les efforts des parlementaires du Nouveau Front populaire pour démontrer leur respect de l’orthodoxie budgétaire, cette présentation du programme du NFP n’est pas tout à fait exacte. La gauche, les forces politiques et syndicales qui la composent, les économistes qui la soutiennent, partagent dans leur majorité une vision de la politique économique, trop facilement qualifiée de « keynésienne », pour laquelle l’action de l’État est utile pour corriger les inconvénients du libre jeu du marché, et en particulier pour stimuler l’activité économique.
On en trouve par exemple la formulation traditionnelle dans la dernière version, récemment mise à jour, du programme de Jean-Luc Mélenchon L’Avenir en commun : « La relance de l’activité par la consommation populaire et l’investissement public entraînera les entreprises par leurs carnets de commandes ». Pourtant, l’expérience récente a abondamment prouvé – comme John Maynard Keynes lui-même le soulignait – que les carnets de commandes ne sont pas une motivation suffisante pour que les capitalistes investissent, embauchent, produisent : il faut encore que ce soit rentable !
Voici donc maintenant une autre idée reçue qu’il convient de réfuter : les politiques de gauche soutiendraient la demande (la consommation des ménages, les dépenses publiques) tandis que les politiques de droite encourageraient l’offre (la création de richesses par les entreprises). Cette idée est doublement fausse.
D’une part, baptiser « politique de l’offre » l’action économique menée depuis l’élection d’Emmanuel Macron est pour le moins audacieux : le feu vert donné aux grands groupes de l’industrie et des services pour licencier, délocaliser, saigner à blanc leurs sous-traitants et sabrer les dépenses de recherche se traduit aujourd’hui par un affaiblissement patent des capacités productives du pays. Bref, une politique de soutien au capital, sans doute ; une politique de l’offre, pas vraiment !
D’autre part, il n’est pas tout à fait vrai que la gauche ne se préoccupe jamais de l’offre. Par exemple, le souci écologique qui inspire ses différentes composantes les conduit à s’intéresser aux conditions de la production, pour le meilleur (la recherche d’économies de matières premières pour des productions répondant aux besoins sociaux) ou pour le plus contestable (les appels inconséquents à la « décroissance », comme si on pouvait réussir la révolution écologique nécessaire sans y consacrer une quantité énorme de travail).
Grandeur et décadence du capitalisme monopoliste d’État social
Toutefois, la tendance la plus répandue, à gauche, est de ne considérer la question que sous le seul angle de l’action de l’État, et de laisser au capital la gestion de ce qui se passe là où est engendré l’essentiel de l’offre : les entreprises.
Il y a une explication historique à cela, c’est le succès que l’intervention de l’État dans l’économie a connu après la Deuxième guerre mondiale lorsqu’il s’est agi de sortir d’une crise systémique de suraccumulation du capital. Ce qui a été fait alors, sous la pression du rapport des forces établi après l’écrasement du fascisme hitlérien, n’était pas une simple relance de la demande par les dépenses publiques. Ce n’était là qu’un aspect de l’entrée du système capitaliste monopoliste dans un nouveau stade de son développement, le capitalisme monopoliste d’État social (CMES), où une dévalorisation structurelle de capital public (politiques de soutien à la demande, mais surtout entreprises et banques nationalisées acceptant de fonctionner avec un taux de profit réduit, etc.) avait pour effet de relever le taux de profit des groupes capitalistes les plus puissants. Mais ce succès même n’a fait, au bout de quelques décennies « glorieuses », que donner à la suraccumulation de capital une dimension vertigineusement nouvelle dont les effets ont commencé à se faire sentir à la fin des années 1960.
Les mécanismes étatiques de soutien à la rentabilité du capital qui avaient fait le succès du CMES sont alors eux-mêmes entrés en crise et sont devenus sans effet, voire contre-productifs en termes de croissance, d’emploi, d’efficacité des investissements, d’inflation.
Mais lorsque la gauche dominée par le Parti socialiste est arrivée au gouvernement en 1981, elle s’est contenté d’intensifier ces mêmes mécanismes. Elle n’a pas visé à changer l’offre, les critères de gestion des entreprises, les pouvoirs en leur sein. Elle ne s’est pas appuyée sur des mobilisations sociales pour faire reculer le pouvoir du capital.
On sait comment, alors, l’insuffisance de l’offre sur le marché intérieur, en regard d’une demande stimulée par les premières mesures sociales du gouvernement Mauroy, avait affaibli l’économie française au moment même où, dans le monde, le capital tentait de répondre à la crise systémique en reconfigurant les modalités de soutien public à l’accumulation. Une immense expansion des flux de capitaux sur des marchés dérégulés, sous l’hégémonie d’un dollar renforcé au sommet de la hiérarchie des monnaies impérialistes, a nourri une mondialisation financière structurée par de grandes multinationales plus ou moins dépendantes de Wall Street.
Les premiers assauts de la contre-révolution néolibérale n’ont alors eu aucune peine à faire voler en éclat des instruments étatiques de contrôle de l’économie qui se montraient de plus en plus dysfonctionnels. En France, cela n’a pris que quelques années, entre le « tournant de la rigueur », en 1983, et l’insertion dans la mondialisation financière avec la levée complète du contrôle des changes et l’entrée dans la préparation de l’Union économique et monétaire européenne, en 1990.
Et pourtant, malgré la déception qui a suivi l’expérience gouvernementale de 1981, malgré la colère qui a mis fin à celle de la « gauche plurielle » en 2002 et – osons l’avouer – malgré la honte dans laquelle a sombré le quinquennat social-libéral de François Hollande, les programmes économiques de gauche restent souvent empreints, encore aujourd’hui, d’un étatisme rêvant de ressusciter un passé idéalisé où le capitalisme monopoliste d’État triomphant, poussé aux compromis sociaux par la rivalité avec l’URSS, faisait les beaux jours de la social-démocratie.
Ce conservatisme est-il encore tenable aujourd’hui ? La soumission de l’économie aux marchés financiers a été un outil puissant pour soumettre les entreprises et les États aux exigences de rentabilité des capitaux les plus puissants. Mais plus tard, des crises de plus en plus violentes ont fini par menacer de ruine le système financier occidental, de façon particulièrement visible à partir de 2008. Et maintenant, comment interpréter la brutalité nationaliste d’un Trump poussant à un degré inconnu la fusion entre un capital financier gavé de fonds publics (Musk, les « barons brigands » de la Silicon Valley) et l’État impérialiste le plus puissant ? N’est-ce pas l’aveu que la recherche d’une « nouvelle alliance », à l’échelle internationale, entre l’État et le capital a échoué à tirer de sa crise d’efficacité un système économique incapable de répondre efficacement aux bouleversements que connaît la civilisation contemporaine ? La révolution écologique, la révolution informationnelle n’appellent-t-elle pas à un nouveau type de croissance de la productivité, fondé sur le développement des capacités humaines bien plus que sur l’accumulation de capital matériel ?
Ce basculement du monde ne rend-il pas urgent un renouvellement profond des conceptions qui ont inspiré, jusqu’à présent, les politiques économiques se réclamant de la gauche ? L’appel de détresse lancé par le capital aux banques centrales, en 2008 et depuis, a révélé au monde l’importance politique des choix portant sur la création et l’utilisation de la monnaie. Le sentiment grandit, chez les économistes « hétérodoxes » et même au-delà, qu’il s’agit d’une piste à explorer.
Où en est le débat de politique économique à gauche ?
Notre revue, dans ses numéros 838-839 (mai-juin 2024) et 840-841 (juillet-août 2024), a abondamment rendu compte des discussions suscitées par le programme économique du Nouveau Front populaire. La trace que ces discussions ont laissée dans l’argumentaire qui a accompagné ce programme [1] montrent que des progrès sont possibles mais les conservatismes pèsent encore lourd dans le débat public, par exemple lorsque la « taxe Zucman » (voir encadré) est comprise comme si elle rendait inutile une action incitative de la fiscalité sur les comportements des entreprises.
Encadré
« Taxer les riches ! », et épargner le capital ?
Le vote récent de l’Assemblée nationale en faveur d’une « taxe Zucman », instaurant l’imposition de 1 800 particuliers « ultrariches » (0,003 % de la population française) à un minimum de 2 % de leur patrimoine, part de deux observations pertinentes. Premièrement, la financiarisation de l’économie a concentré à un degré extraordinaire la richesse à la pointe extrême de la distribution des patrimoines. Deuxièmement, ces « fortunes » ne sont pas des sommes déposées dans des coffres ou dans des comptes en banque. Ce sont des parts de propriétés d’entreprises et des portefeuilles financiers, bref du capital. Mais alors, pourquoi ne pas agir sur les revenus des entreprises (par exemple en modulant leur impôt sur les bénéfices en fonction de l’utilisation plus ou moins efficace de leurs profits en termes de création de valeur ajoutée pour les salariés et la population) ou sur leur capital (par exemple en lui appliquant un impôt territorialisé pour les inciter à « investir » dans l’emploi et la formation plutôt que dans le capital matériel ou les placements financiers) ?
Le raisonnement de Gabriel Zucman, économiste franco-américain s’inscrivant dans la lignée des travaux fort contestés de Thomas Piketty, est que taxer les individus propriétaires de ces avoirs permettrait de déjouer l’évasion fiscale pratiquée par les entreprises. Bonne chance ! À vrai dire, personne ne plaindra Bernard Arnault ou la famille Mulliez si l’État français parvient à leur extorquer quelques milliards – jusqu’à 10 à 15 milliards, selon la proposition de loi votée à l’Assemblée. Bon début, dira-t-on. Mais il restera alors des centaines de milliards à trouver, chaque année, pour financer la retraite à 60 ans, la réparation et le développement des services publics, les dépenses nécessaires à la transformation écologique de l’économie, la remise à niveau des traitements des fonctionnaires…
Le problème est surtout que l’accent mis sur cette mesure dans le débat politique risque de confirmer l’image d’une gauche réformiste, limitant son action à une redistribution fiscale entre ménages, et renonçant à utiliser le levier de l’impôt pour agir sur le comportement des entreprises elles-mêmes, c’est-à-dire sur l’offre.
Le moment n’est-il pas venu pour la gauche de « franchir le Rubicon » et de regarder la réalité en face ? Pour répondre aux immenses besoins qui s’expriment en matière de climat et d’environnement, de protection sociale, de services publics, de sécurité, d’éducation, de recherche, de culture, il n’y a pas d’autre solution que de s’attaquer à la façon dont les choix de production, d’investissement, d’embauche, de recherche, de formation sont régis par les impératifs de la rentabilité capitaliste.
Comme le rappelle l’introduction de ce dossier, ces choix, dans la vie économique concrète, prennent d’abord la forme de décisions portant sur l’utilisation de l’argent.
Il y a bien sûr l’argent public. Il sert principalement à rémunérer les personnels qui font vivre les services publics, et à payer les fournisseurs de l’État et des collectivités territoriales. Pour financer les embauches massives de fonctionnaires qui sont vitales pour réparer nos services publics et en faire le moteur d’un nouveau développement économique, l’argent des impôts ne suffit pas ; mais les finances publiques, tout autant que les finances privées, sont soumises à la pression des marchés financiers. Le patronat, la droite, l’extrême-droite nous le répètent assez en agitant le spectre de la dette.
L’autre solution pour procurer aux services publics les avances nécessaires – le recours à la création monétaire des banques centrales – n’est plus tabou, comme le savent nos lecteurs. Mais pour que ces avances soient efficaces, et pour résister aux pressions des marchés financiers, il faut que l’économie soit assez forte pour dégager davantage de richesses, qui serviront ensuite de base pour des prélèvements fiscaux et sociaux répondant aux besoins à satisfaire en matière de services publics et de protection sociale.
Le plus important est donc de changer l’usage de l’argent des entreprises, pour qu’il serve à une nouvelle efficacité sociale et écologique, obtenue en développant au maximum l’emploi et les talents des salariés tout en allégeant le plus possible les dépenses en énergie, en matières premières, en bâtiments et en équipements matériels.
Les luttes sociales les plus avancée et, souvent, les plus efficaces, sont précisément celles qui intègrent dans leurs cahiers revendicatifs l’exigence d’une autre utilisation de l’argent, car elles portent ainsi sur les moyens d’imposer une alternative aux gestions capitalistes. Développer ces moyens, à l’appui des luttes, devient alors un axe stratégique pour des politiques économiques de gauche.
L’argent qu’il conviendrait de réorienter peut provenir d’aides publiques, dans les limites qui viennent d’être évoquées, ou de profits précédemment accumulés sous forme de fonds propres ou d’emprunts sur les marchés financiers. Mais élargir l’activité de l’entreprise – donc ses achats, son fonds de roulement, ses investissements – n’est possible que si on peut avancer tout de suite de l’argent qui ne « rentrera » que plus tard, quand deviendront progressivement disponibles les richesses engendrées par ces nouvelles capacités de production – emplois, qualifications, et investissements matériels. À l’échelle de l’économie tout entière, l’activité ne peut se développer que si l’argent créé par les banques circule plus largement ou plus rapidement. Leur activité de création monétaire, dont l’exercice est régulé par les banques centrales, leur donne donc un pouvoir énorme. Aujourd’hui, ce pouvoir est essentiellement exercé au service de la rentabilisation du capital – celui des actionnaires des banques et, par contagion, celui des entreprises qu’elles décident de financer. On imagine la force que prendrait la contestation des logiques capitalistes si elle parvenait à retourner ce pouvoir des banques contre le capital.
Faire du crédit bancaire une arme contre le capital
Il se trouve qu’il s’agit là d’un objectif que le mouvement social peut se fixer. Parce que les banques sont insérées dans la société par de multiples liens avec leurs 400 000 salariés qui sont les premiers à souffrir de l’écart entre ce que leurs institutions pourraient faire pour le « bien commun » et les normes de rentabilité qui inspirent les consignes émanant de leurs directions. Parce que tous les citoyens sont fondés à leur demander des comptes, puisqu’elles travaillent avec notre argent, exerçant de véritables missions de service public (rendre effectif le droit au compte de chaque citoyenne et chaque citoyen, faire circuler les paiements, et surtout financer l’économie). Mais aussi parce que leur pouvoir de création monétaire rend illimitée leur capacité de mettre à la disposition des agents économiques les avances d’argent dont ils ont besoin. Plus exactement, elle n’est limitée que par le potentiel de création de richesses que possèdent ces agents, et que la création monétaire peut anticiper sans provoquer d’inflation.
On imagine alors quel puissant outil, pour développer ce potentiel, serait un crédit bancaire qui servirait à rendre réalisables les seuls projets répondant à des critères précis en matière d’emploi, de formation, de recherche, d’économies d’énergie et de ressources naturelles, à l’exclusion de tout financement de placements financiers ou d’investissements visant à détruire des emplois. Qui maîtriserait de tels crédits aurait le pouvoir d’agir sur le contenu même des projets financés : au lieu de servir le capital, on pousserait à ce qu’ils servent le développement de toutes les capacités humaines.
Quels sont donc les leviers qui peuvent être actionnés pour imposer une modification aussi révolutionnaire du comportement du système bancaire ? Les lecteurs d’Économie&Politique les connaissent bien, on se contente ici de rappeler qu’ils peuvent l’être « du local au mondial », dès que les circonstances, les luttes, les rapports de forces peuvent fournir l’occasion de les saisir :
- dans les entreprises avec la conquête par les salariés et leurs représentants de droits d’intervention sur la gestion des entreprises, rendus opérationnels par un droit de tirage sur des crédits bancaires à l’appui de projets de développement de productions socialement et écologiquement efficaces ;
- dans les territoires et les bassins d’emplois avec un droit d’accès de tous les citoyens à des informations détaillées sur le comportement de leurs banques et avec le soutien de fonds locaux ou régionaux pour abaisser le coût des crédits aux investissements qui sécurisent l’emploi et la formation (la puissance publique ne finance pas ces investissements, elle intervient à l’appui des luttes sociales pour obliger les banques à les financer) ;
- au niveau national avec un Fonds national pour l’emploi et la formation et avec un pôle financier public mettant en réseau des banques et compagnies d’assurances publiques pour peser sur le comportement d’ensemble du système financier, dans le cadre d’un service public du crédit au service de l’emploi et de la formation ;
- au niveau européen avec une autre utilisation de l’euro à travers une nouvelle politique monétaire : la BCE doit cesser de soutenir les banques qui financent la spéculation ; elle doit refinancer à taux zéro les crédits qui financent les investissements favorables à l’emploi, et elle doit financer, via un fonds de développement économique, social et écologique, les dépenses qui contribuent au développement des services publics ;
- au niveau mondial avec la contestation montante de l’hégémonie du dollar et la nécessité d’une alliance avec les pays émergents et en développement pour la création d’une monnaie commune mondiale qui pourrait, techniquement, être développée à partir des droits de tirage spéciaux du FMI, et qui servirait à financer les dépenses pour les êtres humains et les services publics sur toute la planète.
Dans ce tableau d’ensemble, une autre utilisation de l’argent public joue un rôle important : non pas financer l’économie à la place des banques et des banques centrales – elles seules ont le pouvoir de créer la monnaie indispensable à cet effet – mais orienter cette création monétaire dans le sens voulu par les citoyennes et les citoyens, les travailleurs et les travailleuses.
Un exemple illustre bien cette façon d’agir. Les aides publiques aux entreprises, qui avoisinent, en France, 250 milliards d’euros, sont soumises à des conditions qui enfoncent l’économie dans ses difficultés structurelles : les exonérations de cotisations sociales sont réservées aux bas salaires, les aides distribuées aux startups prennent la forme de participations en fonds propres avides de profits futurs, etc. À l’inverse, des bonifications d’intérêt, comme celles que pourraient accorder des fonds régionaux pour l’emploi et la formation, réservées aux seuls crédits bancaires finançant des projets voulus, décidés et contrôlés par les populations, exerceraient un puissant « effet de levier » sur l’accès des entreprises au crédit et, par-là, sur leur comportement [2]. Pour donner un ordre de grandeur, convertir en bonifications d’intérêts un dixième des aides publiques existantes suffirait pour transformer la moitié des prêts à l’équipement des entreprises en prêts à taux zéro.
Une « révolution culturelle » ?
Il ne faut pas se le dissimuler : prendre en compte cet aspect profondément politique du financement de l’économie serait une véritable révolution culturelle à gauche, de trois points de vue au moins.
D’abord, elle reviendrait à faire porter l’affrontement politique sur ce qui fait le cœur du capital, son pouvoir sur l’argent – ambition révolutionnaire rendue nécessaire par la profondeur de la crise systémique.
Ensuite, elle obligerait à bousculer la tradition étatiste qui pèse, depuis un siècle, sur les composantes révolutionnaires de la gauche comme sur ses composantes réformistes. La conquête par les salariés dans l’entreprise, par les citoyens à tous les échelons géographiques et politiques, de pouvoirs sur l’utilisation de l’argent des entreprises, des banques, et, pour y parvenir, sur l’argent public pousserait cette ambition révolutionnaire jusqu’à la mise en cause des délégations de pouvoirs constitutives de la société bourgeoise. Elle donnerait à l’« appropriation sociale des moyens de production » une réalité plus concrète que la seule évocation de nationalisations futures, conçues comme un but en soi. Par exemple, une planification décentralisée, démocratique, autogestionnaire, qui prendrait racine dans les délibérations de conférences locales et régionales pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions, serait radicalement différente de toutes les formes de planification existantes ou ayant existé dans le monde capitaliste comme dans toutes les expériences socialistes connues.
Enfin, on ne peut concevoir la politique économique, de nos jours, que sous l’angle d’un projet de paix et de coopération à l’échelle du monde, des conditions à réunir pour tenir bon dans les convulsions de la mondialisation capitaliste, des alliances à nouer, en Europe et dans le monde, contre l’impérialisme et l’hégémonie du dollar, des batailles politiques à mener contre le pouvoir du capital sur des lieux stratégiques où il s’exerce, tels que la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international.
Au regard de cette ambition révolutionnaire, on pourra s’étonner de la référence constante à « la gauche » dans cet article, en un moment où ce camp politique est particulièrement faible et discrédité. Mais c’est précisément parce qu’il est divisé, et que les conceptions développées ici y sont minoritaires –même si elles ne sont pas dépourvues d’influence – qu’une confrontation d’idées entre les forces qui le composent est devenue à la fois urgente et possible, face à la montée des périls. La condition pour y travailler est l’existence et l’affirmation, dans ce dialogue, d’une force capable de faire entendre, dans les luttes sociales et dans le rassemblement de forces politiques diverses, la nécessité, et la possibilité, de mesures mettant en cause le pouvoir du capital. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait pas, à tel ou tel stade de l’évolution des rapports de forces, des compromis avec les forces du capital ; mais ces compromis cesseraient de sceller l’impuissance du mouvement qui les combat.
Dans la France d’aujourd’hui, cette force ne peut être que le PCF, dès lors qu’il aura l’audace de mettre en avant son projet communiste, dans la résistance et dans la construction d’une alternative.
[1] Économie&Politique, n° 838-839, « La proposition macroéconomique du Nouveau Front populaire ».
[2] Voir l’avis présenté au CESE par Frédéric Boccara le 15 mars 2017 Les PME/TPE et le financement de leur développement pour l’emploi et l’efficacité.
