Frédéric BOCCARA
Version augmentée de la tribune publiée dans L’Humanité du 2 décembre 2025
La question du capitalisme est posée partout. Par ceux qui répondent aux revendications des travailleurs d’Arcelor « que voulez-vous, c’est le capitalisme », par les militants écologiques qui affirment « c’est la faute du capitalisme », sans qu’on sache trop de quoi il s’agit, en passant par les infirmières, les enseignants, les chercheurs, les cheminots, auxquels on dit : « si on n’embauche pas dans vos services publics, c’est à cause de la dette », en taisant que c’est parce qu’elle est entre les mains du capital. Mais c’est aussi ce qu’on dit à la jeunesse pour la préparer à la guerre, à toute la société quand on attaque les retraites.
Fatalitas ! qu’on assène à chacune et chacun qui veut changer le monde, améliorer sa condition, s’émanciper.
Pour un marxiste, le capitalisme est dépassable, comme toute économie et société, contrairement à ce que prétendent les conservateurs ou les « demi-sel » qui nous servent « l’État, l’État » comme compensateur des maux du capitalisme qu’il faudrait seulement atténuer.
C’est plus que jamais à l’ordre du jour de nos sociétés mûres. Il s’agit de donner à voir cette perspective et d’indiquer comment s’y prendre, sachant d’une part la faiblesse actuelle du mouvement révolutionnaire, malgré la grande colère et la capacité impressionnante de mobilisation du peuple de France, et d’autre part qu’il faut tirer les enseignements des tentatives passées, toutes formidables qu’elles soient, pour ne pas échouer.
Le capitalisme, au fond, c’est la domination du capital (coûts, pouvoirs, culture). Il a correspondu à la révolution industrielle et au développement du machinisme : l’efficacité économique passait par une priorité au développement des machines. Cette priorité a été « implémentée » en créant la catégorie capital et une classe sociale intéressée au capital, en véhiculant ces critères par toute une série d’institutions (conseils d’administration des entreprises, marchés financiers, banques, etc.) et en ramenant peu à peu toute chose à du capital – valeur A qui cherche son « plus » A’ = A + ΔA. Porteur de progrès et de maux terribles, jusqu’à menacer la vie humaine sur terre et rendre fou sur le sens de la vie, le capitalisme repose sur un monopole de l’utilisation de l’argent par le patronat et la culture de rentabilité.
Risques et opportunités d’une crise systémique et de régulation
Or, aujourd’hui, avec la révolution informationnelle, l’efficacité (économique, écologique, sociale) réside dans la priorité au développement des capacités humaines. Mais le système s’y oppose, avec une mobilisation accrue de l’État du CME (capitalisme monopoliste d’État) au service du capital, depuis les aides publiques jusqu’à la politique monétaire, en passant par la déréglementation financière, puis du marché du travail et l’acceptation de fusions monopolistes, et il s’envenime dans une suraccumulation sans précédent – d’où toute la crise systémique et de civilisation.
On ne peut amender cette logique à la marge, ni même la compenser en imitant les méthodes capitalistes (socialisme de rattrapage étatiste autoritaire). Changer la logique est possible précisément en changeant l’utilisation de l’argent. Cela ouvre tout un chemin radical pour une autre efficacité. Expérimenter, comprendre dans des luttes et porter des changements politiques profonds, non pas seulement sur les objectifs, mais de façon cohérente sur les pouvoirs et les moyens financiers, avec une autre logique que la rentabilité. C’est un mouvement communiste porteur d’un socialisme profondément refondé, autogestionnaire, visant l’émancipation des capacités de chacune et chacun, dépassant les marchés du travail, des produits, de la monnaie et le marché international. Deux projets fondamentaux en sont la SEF (sécurité d’emploi ou de formation) et une toute autre mondialisation de partage et de co-développement écologique et social. Ces visées anthropologiques, en étant vraiment portées, pourraient aider, dans ce moment difficile qui recèle des potentiels refoulés, à mobiliser sur les grands enjeux de l’utilisation de l’argent et d’une autre relation aux entreprises comme aux services publics, interpellant le sens de nos sociétés pour une novation des droits et institutions.
