Belém, table ronde des économistes
Une proposition pour des financements solidaires, à la hauteur des besoins

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Je tiens à vous remercier tous et toutes pour votre participation à cet événement et à cette table ronde.

Elle est l’occasion d’un échange de points de vue entre des économistes des pays du Sud et du Nord liés à des mouvements sociaux, à des syndicats, à des partis de gauche ou progressistes.

Elle est provoquée par trois motivations : une urgence, une ampleur, une structure sociale qui génère de graves problèmes pour un « bon » fonctionnement.

L’idée est de discuter d’une proposition, ou d’une ligne de propositions.

L’urgence

L’urgence, c’est le changement climatique et le réchauffement planétaire qui s’accélèrent drastiquement.

– Nous devons réduire les émissions mondiales de GES (gaz à effet de serre) afin d’atténuer le réchauffement climatique.

– Nous devons également traiter les conséquences et les dommages du réchauffement climatique.

Afin de réduire significativement les émissions de GES, la transformation est centrale : l’industrie + la production de chaleur et d’énergie représentent 40 % des émissions mondiales de GES. Cela nécessite un financement pour des dépenses profondément différentes de celles qui dominent aujourd’hui :

  • un nouveau type d’investissement matériel ;
  • une formation massive des personnes et, éventuellement, des reconversions pour les accompagner ;
  • beaucoup de recherche et de R&D pour inventer et élaborer de nouveaux processus de production, ainsi que pour de nouveaux produits ou services ;
  • une compensation de la perte de revenus des personnes si leur activité disparaît.

Cela implique, d’une part, de l’argent pour l’investissement mais aussi, d’autre part, de l’argent pour les « dépenses humaines », c’est à dire les dépenses pour les personnes : formation, protection sociale (comme le maintien des revenus), éducation, création d’emplois dans les activités en amont comme la recherche et les services publics, ainsi que la création d’emplois et davantage de dépenses d’emploi dans les nouvelles activités de production.

Pour faire face aux conséquences et aux dommages du réchauffement climatique — comme l’élévation du niveau de la mer, la multiplication d’événements climatiques violents, ou simplement l’adaptation à une planète plus chaude — nous avons également besoin de types de dépenses différents.

L’ampleur

Le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a estimé les dépenses nécessaires à 4,5 % du PIB mondial, soit 4 500 milliards de dollars par an pendant 20 ans. Mais cela ne couvre que les investissements matériels. Or nous devons aussi ajouter les « dépenses humaines », qui représentent peut-être 3 000 milliards de dollars de plus par an. D’où un total de 7 500 milliards de dollars ; dont plus de la moitié pour les pays en développement.

Or, pour le moment, les COP ont un début d’accord pour un fonds de 300 milliards de dollars d’ici 2030 (une seule année) : l’écart est énorme par rapport aux 7 500 milliards de dollars par an pendant 20 ans. De plus, dans l’accord provisoire, le Fonds serait alimenté par des transferts du Nord vers le Sud. Bien sûr, des transferts sont nécessaires, mais l’ampleur montre que nous ne pouvons pas réussir uniquement de cette manière, ni pour le Sud, ni pour le Nord. Nous avons besoin de beaucoup plus. Il faut donc faire les choses différemment.

C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de création monétaire.

Cela signifie émettre des avances monétaires pour financer les dépenses nécessaires. Ces dépenses vont, ou devraient, générer une meilleure activité et un revenu global qui permettront de rembourser les avances et au-delà, en évitant une inflation trop forte. En outre, cette nouvelle et meilleure activité évitera certains dommages et dépenses énormes qui pourraient être dus à un réchauffement accru de la planète.

C’est un aspect de la proposition. Mais cela peut fonctionner ou non… à cause de la structure sociale !

Nous devons donc nous y attaquer, si nous voulons réussir. Ce sont les autres aspects de la proposition.

La structure sociale

La structure sociale, ici, ce sont les relations entre les pays et le type de dépenses réalisées au sein des pays.

a) Pour les relations entre les pays, on pourrait dire : chaque pays, ou zone du monde, doit faire son travail. Mais c’est une vision trompeuse. Pour deux raisons :

  • si on ne se soucie pas de la contribution d’un autre pays au réchauffement climatique, cela a un effet sur son propre pays, car nous vivons sur la même planète.
  • il n’est pas exact de dire que ce sont les « pays » qui font des dépenses. Une grande partie des dépenses sont réalisées — ou non — par les entreprises, en particulier les entreprises multinationales.

Nous devons donc le faire à l’échelle mondiale. Le climat est un bien commun mondial.

Et nous devons le faire en modifiant le comportement des entreprises.

C’est un défi difficile, mais tout à fait nécessaire.

Pour ce qui se passe à l’intérieur des pays, en effet, ce que nous expérimentons maintenant, dans nos pays, montre plus ou moins que lorsque de l’argent est émis, son utilisation est monopolisée par les grandes entreprises, et que cet argent va aux dépenses en capital, bien plus qu’aux dépenses humaines et aux dépenses en protection sociale et services publics. Pourtant, elles sont absolument nécessaires. Et cet argent va principalement aux pays du Nord plutôt qu’aux pays du Sud, alors que l’essentiel de l’humanité vit dans les pays du Sud. Ce n’est pas normal, encore que le financement ne devrait pas non plus se faire au détriment du Nord, où il y a aussi des besoins.

C’est-à-dire que la question des critères d’allocation de l’argent, et des critères d’utilisation (capital versus dépenses humaines + services publics) est décisive.

Des moyens concrets de transformer radicalement les institutions monétaires internationales

Quelques mots sur le fonctionnement actuel. Le FMI, actuellement, peut utiliser les DTS (droits de tirage spéciaux) pour procéder à une émission monétaire dans un ensemble de monnaies, selon ses conditions. Les DTS sont un panier de plusieurs devises (dollar américain, euro, renminbi chinois, yen, livre sterling) et le FMI peut décider d’établir un montant de droits de tirage dans ces différentes monnaies pour les pays. C’est donc un embryon de monnaie commune mondiale.

Mais il y a plusieurs problèmes :

  • ces droits ne sont pas accordés à un taux d’intérêt de 0 %, mais à un taux indexé sur le taux du marché.
  • ils sont alloués à chaque pays selon des critères qui font que les pays du Nord reçoivent l’essentiel.
  • il n’y a pas de critères pour l’utilisation de l’argent à des fins écologiques ou de dépenses humaines. Et pire, quand il y a des critères, ce sont les conditions désastreuses des tristement fameux « plans d’ajustement structurel », c’est-à-dire l’austérité, des modèles axés sur les exportations et la diminution des services publics et des dépenses sociales (y compris un filet de sécurité sociale limité).

L’idée de la proposition serait d’utiliser la matrice des DTS, mais :

  • en élargissant l’ensemble des devises composant le panier .
  • avec des critères d’allocation aux pays différents, tenant compte de la taille de la population et de l’ampleur des catastrophes possibles .
  • à un taux d’intérêt très bas, proche de 0 %, et/ou modulé, la baisse dépendant des résultats en termes d’émissions équivalentes CO .
  • alloués aux banques centrales nationales s’ils sont utilisés pour des crédits aux investissements et à la R&D des entreprises qui réduisent les émissions de GES et/ou pour des réparations écologiques, ou pour financer des services publics écologiques (train, foresterie, …).

Cela ne générerait pas seulement des dépenses publiques parallèlement aux dépenses des entreprises, ce qui pourrait ne faire que compenser leurs dépenses sans changer leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique, surtout concernant les grandes multinationales. Mais ce serait un levier pour changer l’investissement des entreprises (les grandes entreprises) elles-mêmes, via un crédit à taux plus bas, sélectivement orienté. Et cela doit être contrôlé et suivi démocratiquement et en toute transparence.

Cela pourrait être l’objectif.

Au-delà, il faudrait transformer la «gouvernance» du FMI, en particulier les droits de vote des pays, qui devraient intégrer leur poids dans la population mondiale, et l’intégrer le FMI et la Banque mondiale sous l’égide d’une ONU refondue (actuellement ils sont indépendants de l’ONU), et pour l’écologie sous le PNUE (programme des Nations Unies pour l’environnement) et l’UNFCCC[1], exactement le contraire de la position du rapport à l’Assemblée annuelle du FMI de 2024 d’Axel Weber et Joachim Lévy (respectivement ancien gouverneur de la Bundesbank et ancien ministre brésilien des finances), qui préconisent de confier la coordination de l’UNFCCC et des autres institutions impmliquées au FMI et à la Banque mondiale, en particulier en raison… de la qualité de leur gouvernance ! Disons surtout que cette dernière est autoritaire et accorde au FMI un droit de veto, de fait, aux États-Unis qui y disposent de 16,53 % des droits de vote alors qu’une décision y requiert 85 % des voix.

Nous pourrions avoir plusieurs étapes pour parvenir à l’objectif que j’ai dessiné. En particulier, des accords entre plusieurs pays du Nord et du Sud, impliquant une création monétaire partagée. Ainsi, des actions pour un nouveau type de financement, par exemple via un fonds public alimenté par des banques, pris au niveau national ou par un groupe de pays, pourraient ouvrir la voie.

Ce serait un pas vers une véritable monnaie commune — et solidaire… pour l’écologie en tant que composante d’un bon développement humain, et en tant que bien commun mondial… parmi d’autres !


[1] United nation climate convention on climate change, en français CNUCC, qui pilote les COP et le GIEC