Félix Atchadé, Directeur exécutif du centre de recherches sur le développement humain (CREDHU) (Sénégal)
C’est depuis Kédougou, au sud-est du Sénégal, que je veux faire commencer ce propos adressé aujourd’hui, dans le cadre de la COP 30 à Belém, à tous celles et ceux qui cherchent à redonner sens au mot justice dans la lutte climatique.
Entre les collines du pays bassaris et les rives de l’Amazone, il y a plus qu’une distance géographique : il y a une parenté de combat. Ce qui nous relie, c’est une même résistance au modèle économique qui épuise les hommes et la nature, une même volonté de défendre la vie contre les logiques d’accumulation et de prédation.
Il y a un an, j’ai eu la chance de participer, à Kédougou, à la Climate School 2024, organisée par la Fondation Rosa Luxemburg et la Plateforme nationale des acteurs pour une justice climatique (PNA-JC). Ce fut un moment d’apprentissage collectif, un espace de dialogue entre des acteurs venus de tout le Sénégal, mais aussi du Mali, de Guinée, de Gambie, d’Afrique du Sud et d’Allemagne. Nous y avons pris la mesure d’une évidence : la crise climatique n’est pas seulement une affaire de degrés Celsius ou de fonte des glaces, c’est une crise de justice et de souveraineté, où les peuples les moins responsables du désastre supportent le poids le plus lourd.
L’expérience de Kédougou m’a profondément marqué, parce qu’elle condensait les contradictions du monde : une région riche en or, en forêts, en eaux, mais appauvrie par l’exploitation ; un territoire porteur d’avenir, mais menacé par un développement sans contrôle. Dans ces paysages blessés, on comprend que le climat n’est pas une question abstraite : il est la condition même de la vie, et donc de la dignité humaine.
De Kédougou à Belém, la question demeure : comment transformer la lutte climatique en un projet de justice universelle ? Comment faire de la transition écologique non pas un marché de plus, mais un nouveau pacte mondial de solidarité, fondé sur la responsabilité, la réparation et la coopération ?
C’est dans cet esprit, fort de cette expérience africaine, que je voudrais aborder aujourd’hui la question du dérèglement climatique, non comme un simple phénomène naturel, mais comme le symptôme d’un déséquilibre historique entre les nations, les classes et les continents.
Le dérèglement climatique : une injustice globale
Le réchauffement climatique n’est plus une hypothèse scientifique ; c’est une tragédie déjà en cours. Les régions tropicales et sahéliennes en paient le prix le plus lourd alors qu’elles ont le moins contribué au problème.
Entre 1750 et 2021, l’Europe et l’Amérique du Nord concentrent l’essentiel des émissions cumulées de CO₂ issues de la combustion des énergies fossiles, selon les données du Global Carbon Project. L’Afrique, elle, reste marginale dans cette responsabilité historique — mais elle se trouve au front de l’impact.
On le voit partout : inondations meurtrières en Afrique du Sud ; crues dévastatrices au Niger, au Tchad, au Nigeria ; déplacements massifs de populations ; destruction des cultures ; insécurité alimentaire. Ceux qui ne réchauffent presque pas la planète voient leurs maisons partir dans l’eau.
Cette asymétrie est le cœur de ce qu’on appelle l’injustice climatique.
Dès lors, la justice climatique ne peut pas être réduite à un geste humanitaire du Nord vers le Sud. Elle exige la reconnaissance d’une dette écologique et historique contractée contre les peuples du Sud. Et cette reconnaissance doit se traduire matériellement.
Kédougou : un miroir africain des contradictions écologiques
Kédougou, extrême sud-est du Sénégal, bordée par les collines bassaris et irriguée par le Falémé, est un laboratoire à ciel ouvert de ce qui se joue aujourd’hui entre climat, ressources et souveraineté.
La région est riche : or, eau, biodiversité, terres agricoles, cultures vivrières.
Elle est pauvre : infrastructures de base insuffisantes, services publics sous-dotés, inégalités criantes.
Pourquoi cette contradiction ?
À cause d’un modèle extractiviste qui présente l’exploitation minière comme une « chance » et laisse en héritage des forages contaminés, des sols retournés, des cours d’eau asphyxiés. Le Falémé, dont l’eau fait vivre des milliers de personnes, prend une couleur rougeâtre inquiétante : ce n’est pas une métaphore, c’est une alerte.
L’orpaillage industriel et artisanal nourrit des familles aujourd’hui, mais hypothèque l’avenir de toute la région. Les terres vivrières reculent devant les sites miniers ; les cultures se raréfient ; l’insécurité alimentaire s’installe. Or pas de justice climatique sans sécurité alimentaire locale.
Ajoutons un autre risque : l’arrivée d’intérêts extérieurs massifs sur les ressources crée une pression sociale, démographique, foncière. Sans médiation publique équitable, sans État garant de l’intérêt général, cette pression devient un carburant pour les conflits, pour les trafics, pour toutes les aventures déstabilisatrices.
Kédougou nous rappelle ceci : l’écologie n’est pas un luxe. C’est une condition de paix.
Repenser la transition : pour une justice climatique décoloniale
Un des débats les plus vifs de la Climate School portait sur le fameux « capitalisme vert ».
Le capitalisme vert prétend résoudre la crise climatique sans toucher aux rapports de puissance qui l’ont produite. Il promet des solutions technologiques, mais il les vend. Il parle « transition juste », mais dans la même phrase exige ses brevets, ses droits de propriété intellectuelle, ses marchés carbone.
Au fond, il nous dit : « Nous vous louons la planète, mais à nos conditions. »
Pour nous, ce n’est pas acceptable.
Nous disons : la transition climatique ne doit pas être une nouvelle forme de dépendance. Les technologies indispensables à l’adaptation — irrigation économe, énergie décentralisée, matériaux de construction bas carbone, systèmes d’alerte climatique — doivent devenir des biens publics mondiaux, libérés du verrouillage par les droits de propriété intellectuelle.
Parce que si les pays africains doivent payer pour s’adapter à des dégâts qu’ils n’ont pas causés, alors ce n’est pas une transition : c’est une double peine.
Financer la justice climatique : sortir de la dépendance financière
Mais il faut aller plus loin. Il ne suffit pas de partager la technologie, il faut financer la transformation sociale qui va avec. C’est ici que tout se joue politiquement.
Quand nous parlons de justice climatique, nous ne parlons pas seulement de « panneaux solaires dans les villages ».
Nous parlons de repenser les villes africaines, pour qu’elles soient vivables malgré la chaleur extrême.
Nous parlons de produire localement ce que nous consommons — matériaux de construction, intrants agricoles résilients, systèmes énergétiques décentralisés — et de ne plus importer à prix fort ce que nous pourrions fabriquer nous-mêmes.
Nous parlons d’infrastructures publiques adaptées : eau potable sécurisée, réseaux de drainage anti-inondations, transports collectifs sobres, agroécologie soutenue par l’État, régénération des sols, protection des bassins fluviaux, relocalisation des activités industrielles propres.
Tout cela a un coût. Et ce coût ne peut pas être laissé aux mécanismes actuels de financement, parce que ces mécanismes ont été conçus précisément pour empêcher ce type de souveraineté.
Aujourd’hui, on nous dit : « Financez votre transition sur les marchés financiers internationaux. »
Traduction : émettez des eurobonds en dollars, au taux fixé par d’autres, acceptez des primes de risque coloniales, puis remboursez avec votre sueur budgétaire.
On nous dit aussi : « Respectez les critères du FMI. »
Traduction : limitez vos déficits, réduisez vos dépenses publiques, privatisez ce qui peut l’être et surtout, ne touchez pas à l’architecture monétaire qui vous tient.
Ce modèle est intenable, parce qu’il pose une contradiction mortelle : on exige des États africains qu’ils investissent massivement pour l’adaptation climatique — mais on leur interdit d’investir massivement.
Nous devons dire clairement : la justice climatique ne sera pas financée par les mêmes dogmes qui ont produit l’injustice climatique.
Concrètement, cela veut dire :
Création d’outils publics de financement du climat, à l’échelle nationale, régionale et continentale, capables d’investir avec des horizons longs, sans logique de rentabilité immédiate.
Monétisation souveraine du développement écologique : poser la question du droit à la création monétaire, pour financer la vie et non la dette.
Conditionnalité inversée : faire peser les obligations sur les pollueurs et les multinationales, pas sur les peuples.
Accès direct des collectivités territoriales aux financements climatiques : parce que la justice climatique commence là où la vie s’organise.
En résumé : pas de justice climatique sans souveraineté financière.
Si nous restons prisonniers de la logique des marchés financiers et du FMI, nous aurons une transition climatique administrée depuis Washington et Francfort, pas depuis Kédougou.
Pour une politique du commun écologique
La justice climatique ne se décrète pas dans les communiqués diplomatiques ; elle se construit au ras du sol, là où les gens vivent, cultivent, puisent l’eau, élèvent leurs enfants.
À Ithiar Bendia, un chef de village nous a dit cette phrase magnifique : « Ce que nous faisons à la rivière, la rivière le fera à nos enfants ». Cette phrase contient une éthique, une philosophie et un programme. Elle dit qu’il n’y a pas d’avenir si les écosystèmes sont sacrifiés.
Elle dit que la lutte écologique n’est pas un luxe de militants urbains, mais une lutte de survie pour les communautés rurales, les pêcheurs, les éleveurs, les femmes qui gèrent l’eau, les jeunes qui cherchent un avenir ailleurs parce que leur sol ne les nourrit plus.
C’est pour cela qu’une alliance nouvelle doit se construire entre :
- Les mouvements sociaux,
- Les scientifiques,
- Les collectivités locales,
- Les gouvernements qui ont le courage de rompre avec la facilité extractiviste.
De Kédougou à Belém, du Niokolo-Koba à l’Amazonie, c’est la même bataille : reprendre la main sur nos territoires, nos ressources, nos choix de développement. C’est ce que j’appelle la souveraineté écologique.
Conclusion : faire du climat un bien commun mondial
La semaine passée à Kédougou m’a convaincu d’une chose simple : la crise écologique n’est pas un accident du système. Elle est la preuve que le système actuel détruit ce qui rend la vie possible.
Face à la marchandisation du vivant, il faut opposer la solidarité des vivants.
Face à la spéculation sur le carbone, il faut opposer une politique du commun.
Face au chantage financier, il faut opposer une souveraineté collective assumée.
Le fleuve Falémé, que l’on voit rougir, nous parle. Il nous dit : si nous ne changeons pas les règles du jeu, il n’y aura plus de jeu.
Notre responsabilité, à nous Africains, n’est pas seulement de dénoncer. Elle est d’annoncer. D’annoncer ce que nous voulons bâtir :
– des villes adaptées au climat à venir ;
– une production endogène qui cesse de dépendre des chaînes d’approvisionnement néocoloniales ;
– des finances publiques libérées du corset des agences de notation et du FMI ;
– des territoires qui cessent d’être des zones de sacrifice pour devenir des foyers de souveraineté populaire.
La justice climatique n’est pas une option. C’est notre droit. Et c’est désormais notre programme.
