Pour un pôle public d’ingénierie territoriale :
reconstruire l’État, libérer la commune

Guillaume Pensier

La reconquête de leur autonomie financière par les communes passe par leur capacité à développer les services publics locaux, pour développer l’emploi, la formation et pour une utilisation économiquement et écologiquement efficace des moyens matériels de production. Cela suppose un tout autre fonctionnement des services techniques de l’État.

l’approche des élections municipales, le désarroi des maires ne se mesure plus seulement à l’aune de la baisse des dotations, mais à celle, plus insidieuse, de leur impuissance technique. Le « premier kilomètre » de la République est devenu un terrain vague où l’élu local, dépouillé de l’appui de l’État, se retrouve seul face à la complexité normative et à la puissance de feu des majors du BTP et de leurs bureaux d’études.

Cette situation n’est pas un accident conjoncturel. Elle est le produit historique d’une contre-révolution managériale qui, en trois décennies, a transformé l’État ingénieur — celui qui concevait, bâtissait et transmettait — en un État brancardier, tout juste bon à gérer les procédures de délégations au secteur privé. L’expertise publique a été méthodiquement liquidée au profit d’une sous-traitance généralisée.

Pour sortir de cette impasse, il ne suffit pas de réclamer des « moyens » supplémentaires pour faire fonctionner la machine actuelle. Il faut opposer à la logique de la rentabilité financière des capitaux une logique d’efficacité réelle, sociale et territoriale. C’est le sens de la proposition de création d’un Pôle Public d’Ingénierie Territoriale (PPIT), pierre angulaire d’une nouvelle Sécurité de l’Emploi et de la Formation (SEF). Cette création viendrait à l’appui d’une réactivation des services municipaux de l’urbanisme (bâtiments, voiries, grands projets) intégrant chef de projet, bureau d’études, ingénieurs et responsables de la maîtrise d’ouvrage, garantissant la capacité d’initiative politique des communes. Elle accompagnerait la création d’un service indépendant de contrôle des travaux, qui pourrait être structuré au niveau régional.

L’économie politique du démantèlement : le coût exorbitant de la « modernisation »

Le discours dominant justifie l’attrition des services techniques de l’État (DDE, services techniques centraux, établissements publics scientifiques et techniques) par un impératif d’économies budgétaires. L’analyse économique rigoureuse démontre l’inverse : ce désengagement est une gabegie financière doublée d’une destruction de capital immatériel majeure.

1. La destruction du capital de compétences : l’exemple du CEREMA

L’histoire récente du CEREMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) est celle d’un sabotage organisé. Cet établissement a été créé en 2014 par fusion des centres d’études et des services techniques centraux de l’équipement. Il accompagne plus de 1 000 collectivités françaises sur des actions prioritaires telles que : l’entretien des ponts (dont 43 % nécessitent des interventions rapides) et des routes, la prévention des inondations, l’accompagnement des territoires ruraux et urbains, la préservation des ressources (eau, sols, matières premières). Depuis 2014, le CEREMA n’a cessé de voir ses moyens réduits, de même que ses effectifs : il a perdu 41 millions d’euros soit 18 % de dotation de l’État et il est à nouveau question de retirer 5,9 millions en 2026. Ses effectifs sont laminés avec une baisse de 20 % depuis 2016 (soit 657 ETP en moins) et le nombre de contrats précaires ne cesse d’augmenter. Cette asphyxie programmée a connu un épisode retentissant : la démission avec fracas, en décembre 2017, de son premier directeur général, qui a préféré quitter ses fonctions plutôt que de cautionner une trajectoire budgétaire qu’il jugeait intenable, refusant de valider « l’impasse » dans laquelle on enfermait l’établissement.

Cette situation obère l’attractivité de l’établissement, empêche la transmission intergénérationnelle des compétences et in fine met en péril les missions même du CEREMA.

L’exemple de la fermeture en 2019 du site de Bonneuil-sur-Marne est, à ce titre, une faute lourde. Ce site abritait une compétence unique, patiemment accumulée sur des décennies, en matière de réseaux de télécommunications de crise. En dispersant les équipes et en fermant le site, l’État n’a pas seulement « économisé » des mètres carrés ; il a détruit un « capital humain collectif » impossible à reconstituer à court terme. C’est une perte sèche pour la nation, qui se retrouve ainsi démunie face aux risques, obligée de s’en remettre à des opérateurs privés dont l’agenda n’est pas l’intérêt général mais la maximisation de la valeur actionnariale.

2. La substitution inflationniste : de la production à la rente

La réforme de l’État a opéré un glissement sémantique et économique majeur : le passage de l’ingénierie de conception à l’ingénierie de procédure.

Auparavant, l’ingénieur fonctionnaire produisait de la valeur d’usage (un plan, un calcul de structure, un diagnostic). Aujourd’hui, le cadre administratif produit de la norme et du contrat. Ne sachant plus « faire », l’État achète la compétence à l’extérieur.

C’est ici que le bât blesse économiquement. Le coût d’une journée d’ingénieur dans un cabinet de conseil privé (incluant la marge commerciale, les frais de structure, la rémunération du capital) est trois à quatre fois supérieur au coût d’un ingénieur public. De plus, cette externalisation crée une « rente d’expertise » : le savoir acquis sur le projet n’est pas capitalisé par la puissance publique, mais il repart avec le consultant. Trois ans plus tard, l’administration doit payer à nouveau pour une expertise qu’elle a déjà financée mais qu’elle n’a pas stockée. C’est la définition même de l’inefficacité du capital : une dépense récurrente pour un résultat technique stagnant, voire régressif.

II. Quand la dictature du taux de profit brise le territoire : leçons cévenoles

La théorie économique nous enseigne que la recherche effrénée de la rentabilité financière à court terme finit toujours par entamer la substance matérielle de l’outil de production. L’année 2024 dans les Cévennes a fourni deux illustrations dramatiques de ce dogmatisme, où la rupture d’infrastructures met en danger la vie des usagers. Le réel finit par se venger.

1. L’effondrement du pont de Chamborigaud : la faillite du contrôle

En mars 2024, l’effondrement du pont de la RD906 à Chamborigaud (Gard) a sidéré les observateurs. L’ouvrage était pourtant « surveillé ». Mais comment ? Par qui ?

Sous la pression de la réduction des dépenses de fonctionnement, la surveillance des ouvrages d’art a changé de nature. On a remplacé le technicien de terrain, celui qui descend « au marteau » sonder la maçonnerie et ausculter la pierre, par des systèmes de notation standardisés sur tablettes, souvent confiés à des sous-traitants mis en concurrence sur les prix.

Cette logique de « coût » a masqué la réalité physique de la dégradation. L’économie réalisée sur la maintenance préventive se paie aujourd’hui au prix fort : reconstruction d’urgence d’un pont provisoire par le génie, déviation coûteuse, impact économique local désastreux sur le bassin de vie Génolhac-Chamborigaud. Ce chantier a représenté un coût de 5 millions d’euros pour le département du Gard : 1 million d’euros pour le pont provisoire, 4 millions d’euros pour l’ouvrage définitif. C’est ici la preuve par l’exemple que l’austérité budgétaire est génératrice de surcoûts réels gigantesques. Un pôle public d’ingénierie, doté de moyens constants et déconnecté de la pression du marché, aurait garanti une maintenance préventive efficace, préservant le capital public.

Le rapport publié en novembre 2025 par le CEREMA sur l’état des ponts communaux est un cri d’alarme : sur les 35 000 ponts recensés, 6 % présentent des problèmes de sécurité du fait de désordres graves, 7 % nécessitent une action immédiate liée au mauvais état des équipements, 29 % présentent des désordres structuraux significatifs ou majeurs.

Le déraillement sur la ligne des Cévennes : l’inefficacité sociale du rail marchandisé

Quelques mois plus tard, le 28 octobre 2024 à Saint André Capcèze (Lozère), soit à une vingtaine de kilomètres de Chamborigaud, un éboulement rocheux dû à de fortes pluies entraîne la chute d’arbres et de rochers sur la voie, provoquant le déraillement du train TER. La circulation des trains sera interrompue jusqu’en avril 2025 sur cette ligne pourtant vitale pour relier l’Auvergne à l’Occitanie, où circule le célèbre train « Le Cévenol » au maintien duquel les élus de toutes tendances attachent le plus grand prix. Le coût de remise en état n’a pas été communiqué, mais il est certainement de plusieurs millions d’euros compte-tenu de la durée du chantier et de la complexité des travaux : sécurisation complexe d’une falaise instable (purges, pose de grillages/filets, ancrages) avant même de pouvoir réparer la voie ferrée.

Le déraillement du train des Cévennes s’inscrit dans la même logique de délabrement. Au nom de la « vérité des prix » et de la réduction du déficit de la SNCF, on a sous-investi dans la régénération des lignes secondaires (« petites lignes de desserte fine du territoire »).

Ce calcul est économiquement faux car il est partiel. Il ignore les externalités positives du rail (sécurité, écologie, désenclavement). En laissant la voie se dégrader, on détruit de la valeur territoriale pour sauver des ratios financiers. L’absence d’équipes SNCF en nombre suffisant pour l’entretien courant transforme chaque incident climatique en catastrophe sociale et budgétaire. Là encore, le dogme de la rentabilité financière s’oppose à l’efficacité économique globale de la nation.

C’est une bien curieuse « politique de l’offre » qui laisse ainsi se dégrader des infrastructures vitales pour les acteurs économiques. Quelle est l’entreprise qui va s’installer sur un territoire où les ponts s’effondrent et où les trains déraillent ?

III. Pour un pôle public d’ingénierie territoriale (PPIT) : un levier de transformation systémique

Face à ce constat, il ne s’agit pas de proposer un simple retour en arrière vers les DDE d’antan, mais la création d’un outil révolutionnaire articulé sur la sécurité d’emploi et de formation (SEF) et la sélectivité du crédit.

1. Le PPIT comme pilier de la sécurité d’emploi et de formation

Le pôle public d’ingénierie territoriale (PPIT) doit être une « centrale de compétences » au service des communes. Il s’agit, à partir des services et établissements encore existants, de recruter, former et sécuriser des milliers d’ingénieurs, techniciens, ouvriers d’Etat, géomètres, urbanistes.

Dans le cadre de la sécurité d’emploi et de formation, ce pôle permettrait d’arracher ces travailleurs à la précarité des bureaux d’études sous-traitants. Au lieu de passer d’un CDD à un autre, d’un projet à un autre sans capitaliser d’expérience, ces salariés bénéficieraient d’un statut stable, propice à la montée en qualification.

Ce pôle fonctionnerait selon un principe de mise à disposition : les communes, quelles que soient leur taille et leur couleur politique, pourraient solliciter le PPIT pour concevoir une station d’épuration, rénover une école ou tracer une voirie. Le coût facturé serait le « coût coûtant » (salaire + charges), débarrassé de la marge actionnariale. Un coût nul ou réduit pourrait être envisagé pour les communes rurales les plus touchées par la baisse des dotations de l’Etat. Cela redonnerait instantanément du pouvoir d’achat aux budgets communaux.

2. Financer l’investissement par la création monétaire et la sélectivité du crédit

L’objection habituelle est : « comment payer ces fonctionnaires et ces travaux ? ». La réponse réside dans la maîtrise publique de la monnaie et du crédit.

Il est proposé d’utiliser le PPIT comme un tiers de confiance technique pour activer un nouveau circuit de financement.

Le mécanisme serait le suivant :

  1. Une commune souhaite rénover thermiquement ses bâtiments publics (investissement efficace et écologique).
  2. Le PPIT réalise l’étude technique et valide la pertinence du projet (certification de l’efficacité réelle du capital engagé) [i].
  3. Sur la base de cette validation technique « d’État », le projet devient éligible à un prêt à taux 0 % (voire à taux négatif) via les banques publiques françaises (Caisse des Dépôts, Banque Postale, BPI…) ou à des prêts distribués par les banques commerciales et assortis de conditions ouvrant l’accès à des garanties publiques et à des bonifications d’intérêt.
  4. Ces prêts est refinancé par la Banque Centrale Européenne (BCE) , dans le cadre d’un fonds de développement des territoires.

C’est ici que la sélectivité du crédit intervient. Au lieu que la création monétaire de la BCE inonde les marchés financiers, provoquant des bulles spéculatives sans lien avec l’économie réelle, elle est canalisée vers l’investissement productif local, dès lors que celui-ci contribue au développement de l’emploi, de la formation et à la création de valeur ajoutée économe en capital matériel, en énergie et en ressources naturelles.

L’ingénieur du PPIT devient le garant que l’argent créé correspond à une vraie richesse (un pont qui tient, une école isolée) et non à un actif financier toxique. On remplace ici la « confiance des marchés » par la « validation technique et démocratique ».

La bataille de l’ingénierie est une bataille politique

La création d’un pôle public d’ingénierie territoriale n’est pas une mesure technocratique ; c’est une condition de survie pour la démocratie locale.

Elle permet de libérer la commune de la tutelle des lobbys du BTP et des cabinets de conseil.

Elle permet de reconstruire l’État non plus comme un gendarme budgétaire, mais comme un architecte du bien commun.

Elle permet enfin de démontrer, par la preuve, la supériorité d’un modèle économique fondé sur la coopération, la mise en commun des savoirs et la maîtrise publique du crédit, contre le modèle prédateur de la rentabilité financière.

Les maires qui s’apprêtent à solliciter le suffrage de leurs concitoyens doivent exiger cet outil. Sans ingénierie publique, leurs promesses de campagne resteront des vœux pieux tributaires du bon vouloir des marchés. Avec le PPIT, ils retrouveront le pouvoir de faire.

[i] L’intervention du PPIT concourt ainsi à la validation du projet, et à son financement, conjointement avec l’intervention des administrations économique (INSEE, Banque de France…) pour la validation de sa viabilité économique et financière, et surtout avec l’initiative des populations et de leurs élues et élus, par exemple dans le cadre de conférences pour l’emploi, la formation et la transformation écologique des productions.