Denis Durand
Les écrits du philosophe italien Domenico Losurdo éveillent l’intérêt car ils se distinguent, au sein de l’abondante littérature académique se réclamant plus ou moins du marxisme, par le souci de porter un regard autocritique sur l’histoire des révolutions du XXe siècle sans pour autant sombrer dans l’« autophobie communiste ».
L’ouvrage publié en italien en 2021, trois ans après la mort de l’auteur, dont Lorenzo Battisti, avec le concours de Jean-Pierre Martin et d’Éric Le Lann, donne aujourd’hui une traduction claire et scrupuleuse, peut ainsi être lu comme une réhabilitation du mouvement communiste dans les différentes formes qu’il a revêtues depuis l’œuvre fondatrice de Marx et d’Engels, et surtout depuis la Révolution d’octobre.
Il s’attache d’abord à réfuter en détail l’usage de la notion de totalitarisme pour mettre l’expérience soviétique sur le même plan que les régimes fascistes et nazis, en montrant, non seulement que cette notion ne correspond pas à la réalité historique mais aussi qu’elle aboutit à une « auto-absolution de l’Occident libéral » malgré les crimes qu’il n’a cessé de commettre.
L’argument majeur mobilisé par Losurdo sur ce point comme dans l’ensemble de l’ouvrage est le bilan du colonialisme occidental. Non seulement il est assez facile de montrer que ses horreurs surpassent de loin tout ce qu’il est légitime de reprocher aux différentes versions du « socialisme réel » mais c’est bien l’existence de l’Union Soviétique qui a ouvert aux peuples colonisés la perspective de leur émancipation, et créé le rapport de forces qui a conduit à des succès dans cette voie. Les agissements de Trump au Venezuela et à Cuba, le génocide commis en toute impunité contre le peuple palestinien, et l’embrasement du Proche-Orient sous les bombardements étatsuniens et israéliens donnent à cet argument une singulière actualité.
Losurdo polémique, avec les mêmes arguments mais sur un autre front, avec différents courants qui reprochent aux expériences communistes historiques d’avoir trahi l’ambition d’une émancipation radicale. Il les rattache, des origines du mouvement ouvrier aux auteurs les plus contemporains, à une tentation populiste, issue d’une révolte prémarxiste contre l’ordre existant mais susceptible de retournements réactionnaires. Il les rapproche de leurs variantes millénaristes illustrées par des penseurs aussi considérables qu’Ernst Bloch ou Walter Benjamin, et des courants écologistes qui justifient leur anticommunisme par une idéologie de la décroissance.
Domenico Losurdo réfute en particulier les prétentions hâtives à ce que la version française de l’ouvrage appelle l’« extinction de l’État », et à l’extinction de la nation.
Il fait fond, en particulier, sur l’intelligence avec laquelle Lénine et les bolcheviks ont su prendre la question des nationalités dans l’Empire russe, et sur l’aspect évident de libération nationale qu’ont pris les révolutions du Tiers Monde, depuis la Chine et le Vietnam jusqu’à Cuba.
Il souligne combien Marx a été, en son temps, le plus conséquent défenseur de la démocratie sans jamais se tromper, contrairement à bien d’autres leaders du mouvement ouvrier, sur la défense de grandes causes comme la condamnation du colonialisme en Inde, l’abolition de l’esclavage aux États-Unis ou l’indépendance de la Pologne.
On peut toutefois se demander si cette insistance sur la force qu’a donnée au mouvement communiste sa capacité à s’engager avec réalisme dans la vie politique concrète, jusqu’à l’exercice du pouvoir d’État, n’affadit pas de façon unilatérale ce qui l’accompagne dans le marxisme, à savoir une critique très subversive du caractère contradictoire de l’État, base d’une perspective de son dépassement.
On lira, de ce point de vue avec intérêt le dialogue de l’auteur avec ce qu’il caractérise comme un courant « libéral socialiste », surtout influent en Grande-Bretagne et en Italie (Hobhouse, Hobson, Bobbio). Dans la lignée de la synthèse imaginée par Togliatti entre « le pouvoir et l’hégémonie ouvrière et populaire » et l’État de droit, il regrette le « rendez-vous manqué » entre le marxisme et ce courant, faute, pour celui-ci, de reconnaître que la lutte pour l’émancipation doit être l’affaire des exploités et des peuples opprimés eux-mêmes. Mais, précisément, l’histoire des cinquante dernières années – jusqu’aux échecs récents de la gauche en France – n’enseigne-t-elle pas combien les peuples se condamnent à l’impuissance s’ils se contentent de déléguer la tâche de les émanciper à l’État, si démocratique et libéral, voire « socialiste », soit-il ?
On voit l’utilité, dans les débats contemporains, de disposer, avec cet ouvrage, d’un tour d’horizon du paysage idéologique dans une tradition italienne qui porte sur les expériences révolutionnaires dans le monde entier un regard différent de ce dont on a l’habitude chez les auteurs français.
Riche de grands intellectuels capables d’élaborer, dans le pays de Machiavel et de Gramsci, de subtiles analyses de la pensée et des institutions politiques, cette tradition a cependant pour point faible – même chez des auteurs de culture marxiste comme Losurdo – de s’intéresser assez peu à l’économie, comme si tout avait été dit une fois pour toutes dans le premier livre du Capital ou dans la Critique du programme de Gotha et comme si Marx lui-même n’avait pas été obsédé par la nécessité de poursuivre le travail, non seulement pour prendre en compte les faits économiques concrets qui ont transformé le capitalisme depuis cent cinquante ans, mais aussi pour prolonger ses découvertes et aller au-delà d’elles. Un témoignage assez savoureux de ce point aveugle est, dans l’ouvrage, la mention comme « auteur néomarxiste » d’un Thomas Piketty qui, tout en étant un authentique homme de gauche, s’est toujours plu à faire savoir qu’il n’avait jamais ouvert Le Capital, et dont le cadre théorique est celui de l’école libérale néoclassique.
Ainsi, Losurdo cite le « développement des forces productives » comme composante motrice de la révolution communiste, sans oublier de rappeler que les travailleurs sont la première de ces forces productives mais sans préciser en quoi le développement même de l’économie capitaliste, l’enchaînement de ses crises et les cycles dans lesquelles elles s’inscrivent, ont conduit à créer aujourd’hui, pour ce développement, des conditions technologiques, écologiques, culturelles, monétaires, très différentes de celles qui prévalaient au début de la révolution industrielle. Par exemple, l’auteur ne se demande pas quel stade de la suraccumulation structurelle de capital marque la crise financière et économique de 2008, simplement mentionnée de façon abstraite, sans autre analyse, comme une preuve supplémentaire de la chute inéluctable du capitalisme. Pour les mêmes raisons, il se prive d’un pan important d’explication du succès initial du modèle soviétique et de sa défaite finale, aspect pourtant crucial de ce qu’on appellera volontiers avec lui le processus d’apprentissage des nouveaux chemins de la révolution.
Cela nous semble un manque lourd de conséquences car une prise en compte plus rigoureuse de ce qu’il y a de nouveau dans la crise de la civilisation capitaliste et libérale aurait jeté une lumière utile sur des questions politiques très actuelles. Par exemple, celle du rôle respectif, dans un processus révolutionnaire du XXIe siècle, de la conquête de pouvoirs autogestionnaires par les travailleurs, contre les délégations de pouvoir dans l’entreprise et dans la cité, d’une part, et, d’autre part, de l’action de l’État et de son dépérissement ou, si l’on préfère, de son dépassement.

Interessante lecture de Denis. Sur la question de l’Etat, en total désaccord avec lui. Voir mon article dans Commune: État: reconquérir et non abolir. Je m’appuie sur Rousseau, Lénine, Gramsci, Losurdo et la réalité du besoin d’Etat pour imposer par exemple des mesures écologiques… Cettd question est centrale pour sortir du rebellisme.
Fraternellement
Valère
Denis. J’ai lu le livre de Lossurdo et ton article. Oui, Lossurdo a ce point aveugle sur l’économie, de même que les partis auxquels il a participé après la dissolution du PCI, dont de parti communiste crée par Cossuta etc. Ce point aveugle affaiblit les autres critiques, tout à fait interessantes qu’on trouve dans son livre. Amitiés et MERCI. Pierre